Feeds:
Posts
Comments

Posts Tagged ‘vampire’

vampireténébriste

“Je te préviens, c’est un endroit très particulier.”

C’est avec un immense plaisir que je vous présente, fidèle à ma tradition d’Halloween, la suite des aventures de ma journaliste ténébriste et du vampire qu’elle retrouve tous les ans. Cette année, j’ai décidé de les emmener dans un lieu particulier : un opéra visité par des créatures nocturnes pas (toutes) fréquentables. J’espère que ce nouveau volet vous plaira ! Si vous souhaitez découvrir les deux premières histoires, les voici :

Bonne lecture et Joyeux Halloween à tous !

Me revoilà. Vous vous y attendiez, n’est-ce pas ? Peut-être pas. J’ose croire que certains d’entre vous m’attendaient. Ce qui me donnerait une raison supplémentaire de travailler le soir d’Halloween en me disant que ça sert effectivement à quelque chose.

Cette année, j’ai pu choisir mon sujet d’article. Mon rédacteur en chef s’est une bonne fois pour toutes décidé à me laisser carte blanche. Et il n’a même pas cherché à m’imposer un compagnon indésirable : j’ai moi-même demandé au vampire s’il voulait m’accompagner ce soir-là. J’entends certains d’entre vous s’étrangler. Comment ? Moi, demander à cet individu que j’ai dû supporter pendant les années précédentes de me seconder en ce soir d’Halloween ? Suis-je tombée sur la tête ?

Je suis pragmatique. Les articles où le vampire figure ont tous marché, et aucun n’a été désagréable à écrire – même s’il a d’abord fallu que je vive ce que j’y raconte. Et cette visite de maison hantée où le vampire et moi avons été l’an dernier s’est avérée tout à fait… palpitante. Je mentirais si je disais que je ne l’avais pas revu au cours de l’année écoulée pour qu’il me fasse bénéficier de son réseau de créatures surnaturelles, ou qu’il me donne des indications sur des lieux que je n’avais pas encore visités. (J’en entends parmi vous qui sourient et affirment que je fais preuve d’une rare mauvaise foi. Je ne pourrai pas vous faire changer d’avis.)

En tout cas, le lieu que j’ai choisi cette année pour mon article spécial Halloween promet. Si je n’avais pas quelques années de journaliste ténébriste derrière moi, je n’aurais jamais osé une telle option. Mais après les maisons hantées, les cimetières, les ruelles gothiques et les bars de créatures nocturnes, il ne reste plus rien à explorer pour un professionnel s’il ne vise pas le niveau au-dessus.

J’ai donc choisi un opéra.

Arrêtez de pousser des soupirs déçus ! Il ne s’agit pas de n’importe quel opéra. La représentation particulière donnée par une compagnie de goules est censée réjouir un public de vampires, de sorciers, de loups-garous et de poltergeists plus ou moins maléfiques. Vous l’aurez compris : c’est un spectacle auquel aucun humain n’est censé assister. S’il s’y rend, il doit faire preuve d’une grande prudence. Ou alors être accompagné d’une créature pour s’en sortir indemne.

Je suis donc accompagnée du vampire que j’ai interviewé deux fois, revu depuis, et qui pour l’occasion s’est mis sur son 31. Ce qui signifie qu’il s’est vêtu de façon encore plus snob, pardon, raffinée qu’à l’ordinaire : veste de velours et manches de chemise en dentelle. Sans oublier le pantalon, les bottes et les cheveux déployés sur ses épaules qui, selon lui, « ajoutent une touche de modernité bienvenue ». Soit.

« J’espère que tu ne vas pas te contenter de t’habiller en noir comme chaque année, m’a-t-il dit. Pour ce genre d’endroit, très bien se vêtir est une question de survie. »

D’accord, mais s’habiller en noir aussi est une question de vie ou de mort le soir d’Halloween : je vous ai dit l’an dernier qu’il ne fallait pas provoquer les esprits qui sont de sortie ce soir-là en affichant trop de couleurs. J’ai réussi sans difficulté à composer une tenue de soirée potable et me suis mise en route vers l’opéra.

Le vampire m’attendait devant l’entrée, avec un sourire qui signifiait clairement qu’il allait beaucoup s’amuser. J’ai appris à connaître ce regard, et ça augure tout sauf un reportage tranquille. Mais Halloween n’est pas fait pour se reposer, n’est-ce pas ? Ce qui me surprend, en revanche, c’est que l’entrée de l’opéra soit totalement déserte, mais j’imagine que les créatures de la nuit ont chacune leur propre moyen d’entrer dans le bâtiment.

Heureusement, le vampire a choisi à ma demande des places en balcon, et le plus près possible d’une porte de sortie. (On ne sait jamais, toutes les précautions sont bonnes à prendre.) Vu la foule qui nous entoure, je me dis que c’est judicieux. L’opéra est plein à craquer de gens à crocs, de loups-garous, de sorciers et…

« Bon sang, je n’avais jamais vu de momie en vrai, je murmure en en voyant une patienter vers les premiers rangs. Mais il n’y en a pas dans cette ville. Je veux dire, elles font le voyage d’Egypte pour voir cet opéra ou bien ?

– Certaines, oui, répond le vampire sur le même ton. L’opéra a une réputation mondiale. Et tu oublies les musées, ma chère. Tu ne crois pas que les momies et autres reliques vont y rester le soir d’Halloween ? »

Certes, je n’y avais pas pensé. J’occupe les trois minutes suivantes à détailler le public hallucinant réuni ce soir-là. Pas à dire, j’ai bien choisi mon reportage. Le rideau s’ouvre enfin, après qu’une créature pâle et décharnée (un genre de mort-vivant) ait annoncé le sujet du spectacle et nous ait remerciés d’être venus.

L’opéra dure bien deux heures, moins qu’un opéra composé par des humains, mais c’est largement suffisant. Mon compagnon vampire me révèle que ça ne peut pas être davantage parce que les créatures de la nuit sont du genre à ne pas tenir en place : la longueur est donc parfaite. L’histoire, une sorte d’Orphée et Eurydice version créatures de la nuit, compte moins que les effets que je vois se déployer sur scène. Les décors censés montrer les Enfers ont été construits pour l’occasion, et des effets obtenus par sortilèges rendent la chose encore plus lugubre et magnifique. Quant aux goules, je m’habitue assez vite à leur façon très particulière de chanter, et j’en discerne même une qui le fait moins bien que les autres. Comme quoi, surnaturel ou non, personne n’est parfait. (Retenez bien cette parole pleine de sagesse.)

Ce sont les réactions du public qui sont intéressantes – et sacrément déstabilisantes pour tout humain normalement constitué. Pendant les airs les plus émouvants, des fantômes se pâment en virevoltant jusqu’au plafond, et certains loups-garous ne peuvent retenir un hurlement à la fin du premier acte. A ma gauche, une sorcière se mouche bruyamment pendant une scène déchirante entre Orphée et Eurydice – bon, ça, c’est une réaction normale. J’entends quelques ricanements satisfaits quand Eurydice est condamnée à rester aux Enfers pendant le dernier tiers de la pièce. Le personnage d’Hadès est unanimement apprécié : j’avoue que la goule qui l’incarne a un charisme assez impressionnant. Quand, à la toute fin, les goules qui jouent les bacchantes se précipitent pour déchiqueter le pauvre Orphée, la plus grande confusion règne. Certaines créatures affamées claquent des mâchoires dans le public, d’autres laissent libre cours à leurs larmes devant la tragédie, d’autres encore frappent des mains avec des exclamations approbatrices.

Déstabilisant, je vous dis.

Quand l’opéra se termine, toute la salle se remplit d’exclamations et d’applaudissements, auxquels le vampire et moi nous joignons avec enthousiasme. Pas seulement pour nous fondre dans la foule : je crois qu’il a vraiment aimé, et je ne peux pas dire que l’expérience m’ait déplu. Une fois le rideau baissé, cependant, la foule ne se calme pas, bien au contraire. J’entends à nouveau des claquements de mâchoires provenant de toutes parts.

« La fête ne fait que commencer, explique le vampire. Il est temps de partir. Enfin, je ne risque rien, bien entendu, mais si tu restes dans les parages quand ils sont dans cet état…

– J’ai compris. Empruntons la sortie de secours. »

J’ouvre la porte et dévale les escaliers, franchissant les étages jusqu’à la sortie. Le vampire me suit avec l’exaspérante grâce féline qui caractérise ceux de son espèce. En chemin, nous croisons un ou deux poltergeists un peu trop enthousiastes, mais rien d’agressif. Quand nous parvenons à l’entrée de l’opéra, la rue est aussi calme et déserte qu’à mon arrivée.

« Magnifique œuvre, qu’en dis-tu ? demande le vampire en parvenant à mes côtés. Ça faisait bien 110 ans que je n’avais pas vu une représentation d’Eurydice aux Enfers. Remarquable mise en scène.

– Je l’admets, même si je ne saisis pas encore toutes les subtilités du chant goulique, dis-je. Je crois bien que c’est la première fois qu’un journaliste ténébriste peut assister à l’intégralité d’un opéra de ce genre. Merci. »

Le vampire sourit, mais pour une fois, il semble plus sensible à ma remarque que satisfait de lui. Après tout, c’est grâce à lui que j’ai pu assister à cet opéra.

« Bon, la nuit est déjà bien avancée, mais elle n’est pas finie, déclaré-je d’un ton solennel. Est-ce que tu as l’idée d’un autre lieu, ou respectons-nous la tradition ? J’ai renouvelé le stock de DVDs et de disques, mais je n’ai toujours pas de sang dans mon frigo.

– Avec joie, répond le vampire. Il va cependant falloir que je me nourrisse d’abord. »

Nous quittons l’opéra. Pendant que je patiente devant la devanture d’une librairie spécialisée en grimoires et manuscrits anciens, le vampire s’éloigne pour aller se sustenter. Je suis en train de planifier l’achat d’un livre sur l’histoire de la musique chez les créatures nocturnes quand il revient. Le vampire tamponne délicatement le coin de ses lèvres avec un mouchoir avant de le ranger dans une poche.

« Quelque chose m’intrigue, dit-il. Tu penses toujours pouvoir survivre à cette nuit d’Halloween quand je suis dans les parages ?

– Et comment, je réponds. Je l’ai fait par deux fois, j’ai toujours un pieu sur moi et je suis toujours aussi insensible à tes bonnes manières.

– C’est ce que nous verrons cette année.

– Pari tenu. »

Pendant que nous nous marchons, je suis déjà en train de structurer dans ma tête ma critique de l’opéra goulique. Je remarque à peine une jeune fille énamourée qui demande un autographe au vampire – apparemment, son album de l’an dernier a bien marché dans certaines sphères. Pour information : oui, je suis toujours en vie après cette nuit d’Halloween (évidemment, puisque vous êtes en train de me lire), je suis toujours humaine et la musique était bien. Pour survivre à un vampire qui passe la nuit chez vous en 2017, il suffit d’être journaliste ténébriste et de le connaître depuis trois ans. Comment, vous voulez plus de détails ?

Eh bien, sachez qu’à l’heure actuelle, j’ai tapé les trois quarts de mon article sur l’opéra des goules.

Advertisements

Read Full Post »

Vampire exaspérant

“On ne change pas une équipe qui gagne.”

Joyeux Halloween à tous ! Il y a deux ans, j’avais publié cette nouvelle pour l’occasion. J’y racontais les déboires d’une journaliste ténébriste contrainte d’interviewer un vampire exaspérant et de l’accueillir chez elle pendant une nuit entière. Voici leurs retrouvailles, deux ans plus tard. Et non, elle ne l’apprécie toujours pas. (Je dois avouer que l’écoute intensive du groupe HIM m’a donné l’idée de cette histoire. Toute mon affection va à Ville Valo et à sa musique, que je caricature gentiment ici.)

Pour la première fois, je dois écrire mon article d’Halloween sur un sujet imposé.

Bon, l’avantage, c’est que ça me dispense de me creuser la tête pour en trouver un. L’an dernier, j’avais trouvé mon idée de reportage un mois à l’avance pour ne pas me retrouver à interviewer un vampire snob au dernier moment. Résultat : j’ai écrit un article passionnant sur un spécialiste des créatures de la nuit et son laboratoire. Mais si, vous savez ! le genre de type qui passe son temps à collectionner les grimoires et à soigner les goules et autres sorciers. Il ne demandait pas mieux que de passer une soirée tranquille pendant Halloween, tout comme moi. L’entretien eut lieu en début de soirée, et chacun resta chez soi ensuite.

Je bosse chaque soir d’Halloween : je suis journaliste ténébriste, je n’ai pas le choix. Chaque année, à la même date, je dois sortir le reportage qui va marcher et impressionner mon rédacteur en chef. Cette fois, mon patron m’a carrément devancée, puisqu’il a décidé de mon sujet d’Halloween à ma place. Comme mon papier Un vampire a passé la nuit chez moi : comment j’y ai survécu a cartonné il y a deux ans, il veut que je retrouve cet épouvantable snob à crocs pour écrire la suite.

Quel intérêt, me direz-vous ? Il se trouve que notre ami le vampire a apparemment choisi cette année pour sortir un album à titre confidentiel – destiné aux créatures nocturnes, vous comprenez – et qu’il donne un concert acoustique dans un petit bar du coin. Mon rédac chef veut que j’assure l’interview. Il s’est même permis une plaisanterie d’un goût douteux : « Je suis sûr que la nuit qu’il a passée chez toi lui a donné l’idée de faire ce disque ».

Mettons les choses au clair, pour ceux qui s’imaginent que j’aurais pris ce vampire en affection. Je me suis vraiment retenue de lui mettre un pieu dans le cœur jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce qu’il franchisse la porte de mon appartement pour rejoindre son cercueil, en fait. J’ai dû faire preuve d’une patience dont je ne me pensais pas capable pour supporter ses manières et ses lamentables tentatives de flirt. (Donc oui, il est tout à fait possible de résister à la séduction d’un vampire : affaire classée.) En plus, c’était un danseur correct – loin d’être exceptionnel.

Bref, inutile de préciser que l’idée de devoir l’interviewer à nouveau ne m’enchante absolument pas. Je ne peux même pas sortir à mon rédac chef une réplique cinglante comme : « Il faudra me payer pour que je fasse cet article », vu que… je suis payée pour le faire. Plus qu’à prier pour que ça passe vite. Voyons le bon côté des choses : au moins, je ne suis pas obligée de passer la nuit entière avec ce bonhomme comme il y a deux ans.

Vérifions nos affaires. Carnet, stylo, portefeuille, livre au cas où le concert serait ennuyeux, pieu, vêtements noirs et foulard. (Non, ce n’est pas pour me protéger d’éventuelles morsures, c’est parce qu’il fait froid. Vu le nombre de tuberculeux que je croise chaque jour au bureau, je préfère éviter de me mettre à tousser à mon tour.)

Le bar où le vampire joue n’est pas très loin de chez moi, et dans un quartier plutôt sympathique. Pas celui où la fête d’Halloween battra son plein. Je ne vais donc pas croiser de convoi de sorcières bourrées, ni de vampires qui se lancent dans des concours de récitation de poésie ou d’arias de Mozart. (Bien sûr que j’aime la poésie et Mozart, mais sérieusement, vous n’avez pas envie de voir des vampires en débiter.)

Le bar est plein quand je pousse la porte. Des gens, assis ou debout, sont occupés à bavarder ou à boire. Je distingue quelques humains, des vampires et des mages aussi. Public hétéroclite, ce qui annonce une ambiance plutôt sereine, a priori. Le vampire est déjà sur scène, et je m’arrange pour qu’il ne me voie pas. Il est assis sur un tabouret, sa guitare en main, et… C’est un joueur de flûte que je vois à sa droite ? Et un clavecin à sa gauche. Je ne sais pas à quoi va ressembler sa musique, mais une chose est sûre : le vampire a manifestement décidé d’impressionner la galerie.

Ce à quoi il s’emploie pendant la demi-heure suivante. Dieu merci, le concert est court. Le vampire, ramenant de temps à autre ses cheveux en arrière avec un air qu’il veut à la fois ténébreux et inspiré, enchaîne une suite de ballades et de chanson où il est question… d’amour éternel, de rejoindre les ténèbres avec sa dulcinée et de la lune qui brille. Je lui prédis plein de fans entre 14 et 20 ans s’il se décide à signer avec une major. A un moment, je retiens un fou rire en m’apercevant que son joueur de flûte présente un air de ressemblance avec Legolas – je crois que c’est un vampire aussi, mais je n’en suis pas sûre. Son joueur de clavecin a des air de majordome anglais : raide et sévère.

« Ah, ma chère ! Je me disais bien que je vous avais vue. »

Je lève les yeux du carnet où j’ai pris quelques notes. Le vampire m’a rejointe à une table, dans un coin du bar.

« Votre rédaction m’a prévenu, évidemment. Quel plaisir de vous revoir.

– Bonsoir. »

Restons calme. Ça ne durera pas longtemps.

« J’ai quelques questions à vous poser à propos de votre… musique, dis-je. Mon rédacteur en chef pense que l’article peut faire un tabac.

– C’est très aimable à lui, réplique le vampire avec la fausse modestie qui le caractérise. Qu’avez-vous pensé du concert ?

– Sincèrement, je pense que vous pouvez faire un malheur auprès de toutes les adolescentes un peu romantiques. Je pense aussi que vos airs ténébreux et vos mouvements de cheveux peuvent y contribuer au moins autant que vos chansons.

– Dois-je y déceler du sarcasme ? »

Il hausse un sourcil. Ce n’est pas le moment de se faire mordre en plein milieu d’une interview. Il faut redresser la barre. Et rentrer chez moi, où l’épisode final d’Edgar Allan Poe’s Murder Mystery Party m’attend.

« Pas forcément, répliqué-je le plus calmement du monde. En tout cas, allez-y, c’est votre moment. Vous avez cinq minutes pour défendre votre album et parler de votre musique. En gros : pourquoi c’est bien ? Je vous écoute. »

Le vampire se lance alors dans une grande tirade sur la poésie mourante de nos jours (je vous avais prévenus), l’absence de compositeurs intéressants, et pourquoi le romantisme semble-t-il disparaître comme la lune au petit matin ? (Il va falloir se calmer avec la lune, mon brave.) Lorsqu’il a fini, je regarde mes notes, estime que c’est largement suffisant et m’efforce de sourire convenablement à mon interlocuteur.

« Je vous remercie, c’était fort instructif. Mes compliments au flûtiste, offrez-lui un verre de sang de ma part. »

Je me lève et remets mon manteau.

« Vous partez déjà ? Je pensais que nous resterions un peu plus longtemps ici.

Nous ? (Je lève les sourcils, incrédule.) Il n’y a pas de nous qui tienne. J’ai fini mon reportage, je rentre chez moi.

– Je le sais bien, c’est pourquoi je vous suis. Votre rédacteur en chef m’a dit que j’allais passer la nuit chez vous, comme il y a deux ans. Ça fait partie de la promotion, je suppose…

– Mon rédac chef vous a dit quoi ? »

Et soudain, je comprends le sourire fourbe et la plaisanterie douteuse de mon supérieur il y a quelques semaines.

« Rien ne vous oblige à faire ça. Et puis, je n’ai même pas de sang dans mon frigo, ne l’oubliez pas. Vous allez vous ennuyer à mourir, comme la dernière fois.

– Je me suis déjà nourri, dit le vampire. Et je ne me suis pas du tout ennuyé il y a deux ans. Nous pourrions regarder la suite de… Ah, ce film que vous m’avez fait voir cette nuit-là.

La Famille Addams, je réponds d’un air sombre.

– Oui, c’est ça. Ou regarder l’intégralité des Twilight.

– Merci bien, j’ai déjà assez d’un cauchemar sur les bras. Attendez, les Twilight ? Vous n’êtes pas sérieux ?

– Non, je vous testais. Vous ne croyez pas que je vais supporter de regarder des vampires à paillettes ? (Il ramène ses cheveux en arrière d’un air satisfait.) Votre rédacteur en chef m’a assuré que les deux parties seraient gagnantes : moi avec un article promotionnel, vous avec une prime.

– Une prime ?

– Pour être parvenue à me supporter une seconde fois.

– Ça se conçoit, il m’a déjà réservé des surprises de ce genre. Il doit vraiment tenir à cet article pour vouloir à tout prix nous remettre dans la même pièce.

– Je le crois. On ne change pas une équipe qui gagne. (Je lève les yeux au ciel.) Je vous suis, donc ?

– Suivez-moi. Je vais d’abord appeler mon rédacteur en chef et s’il s’avère que c’est une entourloupe de votre part, je vous promets que mon article sera beaucoup moins civilisé que le précédent. »

Un instant plus tard, je dois me rendre à l’évidence : ce n’est pas une arnaque. Vu le ton très satisfait de mon rédac chef au téléphone, j’ai intérêt à rendre l’article du siècle si je veux rester haut placée dans son estime. Il me faut donc trouver une nouvelle idée : hors de question de supporter ce vampire chez moi pendant les dix prochaines heures.

« On ne va pas aller chez moi tout de suite. Vous connaissez des maisons hantées intéressantes ?

– Elles risquent d’être agitées, cette nuit. Lesquelles avez-vous déjà visitées ? »

J’énumère la demi-douzaine que je connais.

« Oh, vous n’avez pas encore vu la plus intéressante. Elle est sensationnelle, je vous le garantis. Vous avez de quoi vous défendre, par contre ? Juste au cas où.

– Vous êtes immortel et vous n’êtes même pas fichu d’assurer ma protection ?

– Je pensais que vous la refuseriez. Parfait, allons-y. »

Nous voilà partis. Après tout, ce qui va suivre sera forcément plus intéressant que tout ce que j’aurais pu écrire si j’avais dû inviter directement le vampire chez moi. Un moment, j’ai envie de tout planter là devant le ridicule de la situation : me voilà, le soir d’Halloween, à arpenter les rues de la ville avec un vampire dont la principale occupation est de ravager le cœur des jeunes filles en fleur. Pour mon travail. Certains diront qu’on peut faire pire.

L’espace d’une seconde, je suis tentée de dire qu’ils ont raison. Mais je garde quand même mon pieu à portée de main.

Read Full Post »

Le Vampire de la rue Morgue

L’affiche de ma pièce de théâtre, Le Vampire de la rue Morgue © Alixe Goellner

Je n’en ai pas souvent parlé sur ce blog : dans la vraie vie, je suis écrivain. J’aime jeter des petites fictions sur internet parce que je ne vois pas où je pourrais les publier, quel éditeur en voudrait. Mais dans la vie réelle, il m’est arrivé d’être éditée, et d’y gagner quelques pièces sonnantes et trébuchantes. J’ai publié un premier roman, Clothilde & Adhémar, puis un roman-feuilleton, Le Manoir d’Érèbe, ce qui vous a valu il y a trois ans mon petit essai Comment écrire du gothique. À ce jour, c’est toujours l’un des articles les plus consultés de ce blog, à mon grand plaisir.

Mon roman-feuilleton a été publié en 2012. Depuis, même si j’ai écrit quelques histoires pour moi, j’ai surtout publié des articles ici et là sur internet, des interviews et un essai sur Jack White. Je me suis longtemps demandé quelle serait la prochaine histoire que je pourrais publier à l’extérieur.

Jusqu’à ce jour, il y a environ un an, où j’ai montré une pièce de théâtre à mon amie Maïté Cussey, comédienne et metteuse en scène qui dirige le Théâtre Ishtar. J’avais écrit ce texte pour moi, mais je voulais savoir s’il était jouable, et surtout s’il tenait la route. À l’époque, Maïté et moi jouions toutes les deux dans Britannicus, un projet parallèle dans lequel nous avions été recrutées. La répétition venait de se finir, et nous étions attablées dans un McDo. Tandis que je mangeais mes frites, Maïté me donnait un avis constructif sur la pièce que je lui avais fait lire. Quand elle eut terminé ses remarques, j’osai cette phrase qui décida de mon destin :

« En tout cas, si jamais tu as besoin de quelqu’un pour t’écrire une pièce, n’hésite pas.

– Eh bien, justement… »

Un instant plus tard, je sortais mon carnet de mon sac pour y noter les instructions de Maïté. J’étais réquisitionnée pour écrire une pièce pour le Théâtre Ishtar. Les consignes étaient claires. La pièce devrait :

  • Durer environ une heure
  • Pouvoir être jouée par quatre acteurs
  • Comporter des références littéraires
  • Avoir une enquête
  • Avoir du mystère et de discrets anachronismes

Une fois ces instructions griffonnées sur mon carnet, j’ai relevé la tête et officiellement réitéré mon accord. Challenge accepted. J’ai promis à Maïté une plot line dans la semaine.

vampire rue morgue4

Isabella Poe (Maïté Cussey) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

C’était ambitieux, je le confesse. Mais ça m’a obligée à trouver quelque chose très vite. Un beau matin, je me trouvais dans le lugubre métro qui devait m’amener à mon lugubre stage quand soudain ! La révélation. Je n’ai pas gardé le sms que j’ai envoyé à Maïté, mais je crois qu’il disait à peu près ceci : « Un détective, une femme écrivain et le fantôme d’une jeune fille enquêtent sur des meurtres en série. »

Le sms a été validé dans l’heure. Pendant mes moments libres et la pause de midi, j’ai commencé à barbouiller mon carnet de stage de notes sur mes personnages et la pièce. Étape 2 : développer une intrigue détaillée et la remettre à Maïté.

J’aime cet état d’exaltation, quand on est vraiment inspiré, et qu’on est en phase de construction. Dans ces moments-là, j’ai tendance à avoir la musique des films Sherlock Holmes qui joue en permanence dans ma tête. (La première référence littéraire de ma pièce est un clin d’œil au détective. Je lui devais bien ça.) Vous savez, ces moments dans les films où vous voyez des héroïnes écrivains qui écrivent frénétiquement, ou des savants qui tartinent avec passion leurs tableaux à la craie ? C’est exactement ce qu’on ressent.

Becoming Jane

Sauf que je suis gauchère.

Je crois que j’ai mis entre dix et quinze jours à mettre au point l’intrigue de ma pièce. J’ai envoyé à Maïté un résumé complet sur deux pages, qui la détaillait du début à la fin, avec quelques notes sur le caractère des personnages principaux. Un beau petit document Word qui respectait bien les restrictions imposées. Mais comme l’a dit le Maître : les restrictions nous rendent plus créatifs.

Je suis encore sidérée d’avoir eu carte blanche. Maïté m’a dit plusieurs fois, au cours de ces dernières semaines, qu’elle connaissait bien mon univers et qu’elle m’avait demandé d’écrire pour elle en connaissance de cause. Ceci dit, quand j’ai envoyé mon résumé qui contenait, en vrac, un fantôme, des vampires, une scène assez sombre et une absence totale de morale, je me suis demandé si tout allait être accepté. Et ça l’a été.

C’est ainsi que la rédaction du Vampire de la rue Morgue fut officiellement lancée.

Entendons-nous bien : la pièce est tout public. Il n’a jamais été question d’écrire du grand-guignol, et quand je parle d’une scène sombre, c’est que l’atmosphère de ce passage l’est. Il fait peur. Mais ça m’allait parfaitement, parce que mes objectifs et ceux du Théâtre Ishtar se rejoignent. Le Théâtre Ishtar veut rendre le théâtre accessible à tous, tout en défendant l’égalité des genres. Ses deux précédentes productions avaient réussi le pari de faire jouer du Molière (Les Femmes Savantes, dans lequel j’ai eu la chance d’avoir un rôle) et Shakespeare (Roméo et Juliette) devant un public aussi varié que conquis. Avec Le Vampire de la rue Morgue, je voulais raconter une bonne histoire, amuser les gens sans les prendre pour des idiots, et les rendre curieux. Qui sait, peut-être auraient-ils envie de lire Carmilla ou Edgar Poe en sortant de la salle ?

Carmilla

Carmilla, dame vampire interprétée par Maïté Cussey dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Comme le casting allait être majoritairement féminin, j’ai eu l’occasion d’écrire des personnages de femmes intéressants. Là aussi, c’était une gageure : dans la plupart des mes histoires, on trouve une femme pour une majorité de personnages masculins. Là, c’était l’inverse.

Je me suis donc mise à griffonner, le soir en rentrant chez moi. L’atmosphère du lieu où je vivais à l’époque était assez lugubre, et pour m’accompagner, j’ai mis de la musique ou des films. Je me souviens de séances d’écriture en compagnie du cher Holmes, mais aussi d’Edward Rochester et même de John Thornton. (Je vous ai dit que les personnages féminins ne m’inspiraient pas avant.)

Histoire de me donner bonne conscience, j’ai effectué quelques recherches en rédigeant ma première version de la pièce. Je me suis abreuvée jusqu’à la lie de couvertures de penny dreadfuls, et je me suis plongée dans une atmosphère musicale particulière. Je me rappelle avoir écrit des passages entiers en écoutant les Variations Goldberg de Bach, et m’être fait peur toute seule en écrivant la scène où une créature terrifiante apparaît à deux de mes héros.

En Février, j’avais fini ma première ébauche et je l’avais recopiée sur ordinateur. J’écris toujours mes manuscrits importants à la main, avec des feuilles et un stylo bic. J’aime relire mes manuscrits, voir les ratures, les idées notées dans les marges. C’est peut-être old school, mais ça a son charme, et c’est la seule manière pour moi d’écrire mes projets importants.

jo march

Exactement comme cette chère Jo March.

Cette fois, mon manuscrit allait être lu dans son intégralité par la metteuse en scène. Et même si Maïté avait déjà approuvé mon intrigue, j’avais quand même quelques craintes. Que la pièce soit ennuyeuse, que l’humour ne fonctionne pas, que les dialogues soient trop enfantins… Cependant, s’il y eut effectivement des retouches à faire, elles n’ont pas été de cet ordre. Pour une raison mystérieuse, l’histoire a été jugée assez bonne, et l’humour aussi.

L’histoire, la voici (oui, c’est le résumé officiel) : Dans les rues de Londres, des jeunes filles sont retrouvées assassinées. Lorsqu’une troisième est découverte rue Morgue avec deux marques sur le cou, le détective John Hillingworth soupçonne un vampire d’être à l’œuvre. Il décide de mener l’enquête, mais ne sera pas seul ! Isabella Poe, un écrivain spécialiste du surnaturel et Roseleen, un fantôme de jeune fille qui a réponse à tout, acceptent de l’aider. Au cours de leurs aventures, ils rencontreront Carmilla, l’aristocrate qui règne sur les vampires de la ville, un poète un peu trop amoureux des ténèbres et peut-être… le diable lui-même. Mais qui est l’auteur du meurtre de la rue Morgue ? Arriveront-ils à l’attraper ? Le temps leur est compté…

vampire rue morgue

Isabella Poe (Maïté Cussey), John Hillingworth (Ulysse Minéo) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Le premier jet d’une histoire est toujours le plus facile à écrire. J’ai écrit celui de ma pièce sans contrainte, je me suis laissée porter par mes personnages et, malgré les consignes dont j’ai parlé, j’étais totalement libre. Les retouches, en revanche, prennent plus de temps que la rédaction d’une première version. C’est un travail long et minutieux, très difficile en ce qui me concerne. Et qui m’a parfois donné envie de m’arracher les cheveux. Ou d’envoyer valdinguer Jarvis Jr (le nom de baptême de mon fidèle ordinateur) à l’autre bout de ma chambre.

On m’a dit plusieurs fois, après lecture de la pièce mais aussi ses représentations, que le texte était « carré » et « cohérent ». Je réponds toujours que Maïté y a grandement contribué. Pour rendre Le Vampire de la rue Morgue jouable et dynamique, elle m’a demandé d’inverser certaines scènes, et de rajouter des dialogues pour laisser à des comédiens le temps de se changer. Écrire des répliques supplémentaires m’a notamment permis d’étoffer le personnage de mon détective, John Hillingworth… et de lui donner une de ses meilleures répliques.

James Leander, le poète

En revanche, je n’ai pas eu à retoucher la scène du poète, James Leander (Ulysse Minéo), qui reste une de mes préférées © Alix Debiaune

J’ai eu la chance d’avoir mon mot à dire sur quelques éléments de mise en scène. (Ce dont, à mon avis, peu de dramaturges peuvent se targuer.) Quand nous avons eu nos premières discussions sur Le Vampire de la rue Morgue avec Maïté, j’ai pu donner mon avis sur les comédiens que je souhaitais voir dans tel ou tel rôle. Je me souviens avoir insisté pour qu’Ariane Chaumat joue Roseleen, et ce, dès que j’ai écrit les premières lignes du résumé. Ce personnage de fantôme est le seul de la pièce que j’avais déjà utilisé auparavant – elle hante mes histoires depuis des années. Je savais qu’Ariane était parfaite pour le rôle, mais mon amie metteuse en scène était légèrement sceptique… Jusqu’à ce qu’elle lise les premières scènes. Le fait est qu’après les deux premières de la pièce, Ariane Chaumat s’est acquis un tout nouveau fan club dans le public.

vampire rue morgue2

Roseleen (Ariane Chaumat) et John Hillingworth (Ulysse Minéo) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

J’ai aussi eu droit de regard sur la musique, qui a été merveilleusement composée par Louis Nas pour l’occasion. Je voulais du clavecin dans la scène de Carmilla, et une musique effrayante pour la Créature. J’ai aussi demandé à ce que la robe de Roseleen soit blanche – c’était ma seule exigence concernant les costumes. (Chapeau bas à Mad’Hands, qui les a créés. Je garde un souvenir amusé du soir où nous avons décidé de la contacter.) J’ai aussi eu le droit de choisir l’illustratrice qui a conçu l’affiche de la pièce – la merveilleuse Alixe Goellner, qui a parfaitement saisi mes personnages. En fait, je me rends compte que j’ai eu mon mot à dire sur beaucoup de choses, et je suis persuadée que c’est exceptionnel. (Et je me sens soudain pleine de gratitude envers l’existence et, encore une fois, envers Maïté Cussey.)

L’écriture du Vampire de la rue Morgue m’a pris sept mois, retouches incluses. Entre temps, j’ai quitté Lyon, et j’y suis revenue juste à temps… pour la première. Je me souviens du jour où une amie du Théâtre Ishtar m’a envoyé un message sur Facebook pour me dire que les comédiens entamaient leur première lecture officielle de mon texte. J’ai fait une danse de la joie. Et nous arrivons à aujourd’hui, à la fin de cette histoire.

thomas sharpe

Une vraie fin avec un happy end, oui – et le sourire de Thomas Sharpe. Romantisme victorien, tout ça.

Ou plus exactement, au 12 Novembre 2015. Le soir de la première. Je n’avais assisté à aucune répétition du Vampire. Je pense que j’aurais probablement refusé si j’en avais eu l’occasion. La surprise était totale.

Je pense que Maïté ne m’en voudra pas si je dévoile ceci : elle a choisi de placer les comédiens en situation lorsque le public entre dans la salle. Lorsque les portes se sont ouvertes, nous avons pu voir Isabella Poe à son bureau, avec Roseleen qui virevoltait autour d’elle, et entendre la musique qui les enveloppait. (Oui, Ariane Chaumat parvient à virevolter quand elle joue un fantôme.) Je me suis immédiatement sentie chez moi. Voir son univers qui prend vie est une expérience très étrange, exaltante, et aussi curieusement réconfortante.

Je crois que le plus angoissant en tant que dramaturge, lors de la première de sa pièce, c’est de se trouver au milieu du public et de littéralement sentir ses réactions. À quel moment va-t-il rire ? Est-ce qu’il s’ennuie ? Est-ce qu’il aime ce qu’il voit ?

vampire rue morgue3

Roseleen (Ariane Chaumat) et Clarimonde (Rose Benz) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Dans mon cas, l’histoire se finit bien, puisque les deux premières représentations – les 12 et 13 Novembre 2015 – du Vampire de la rue Morgue ont reçu une réaction unanimement positive. Les comédiens et la metteuse en scène méritent tous les éloges qu’ils ont reçus. Je serais d’ailleurs négligente si je ne mentionnais pas Ulysse Minéo et Rose Benz, qui m’ont ravie dans leurs rôles respectifs de John Hillingworth (et du poète) et de Clarimonde. La costumière et le compositeur se sont aussi attirés des louanges, à juste titre. Beaucoup de gens sont venus me trouver à la fin des deux représentations pour me poser des questions sur les personnages et me donner leurs retours – parfois très approfondis. Je ne m’attendais pas à de telles réactions. Et quand certains m’ont dit qu’ils avaient eu envie d’aller fureter du côté de la littérature pour mieux comprendre les clins d’œil de la pièce, je me suis dit que le pari était gagné.

Ces deux soirs vont rester gravés dans ma mémoire. C’est un merveilleux encouragement pour la suite : nous n’en avons pas fini avec Le Vampire de la rue Morgue, qui sera joué ailleurs. Par-dessus tout, ça m’a permis de voir mes personnages prendre vie sur scène. De voir mes enfants d’encre et de papier s’incarner en êtres de chair et de sang dans le monde réel.

Beaucoup d’auteurs ne peuvent pas en dire autant. Et à cause de cela, je me sens plus que jamais l’âme d’un jeune écrivain enthousiaste et prêt à noircir de nouvelles pages avec son stylo.

Je me demande à quoi va ressembler la suite.

Read Full Post »

fantin-latour - hommage à delacroix

Fantin-Latour – Hommage à Delacroix (1864)

Cette histoire est affectueusement dédiée à un cercle de musiciens et d’artistes qui ne compte aucun vampire parmi ses membres.
Je crois.

8 Octobre 1891 :

Suis allée au théâtre voir la dernière mise en scène d’Hamlet au Globe. Acteurs très bien, rôle-titre un peu trop fébrile, peut-être.
Ce style télégraphique ne me sied pas du tout, surtout pour raconter ce qui a suivi la représentation. J’ai été présentée à Oscar Wilde. J’ai eu du mal à conserver mon calme, étant donné l’admiration sans borne que je voue à l’écrivain, mais je crois avoir été très bien. Il me semble que j’ai fait bonne impression – à moins que Wilde n’ait utilisé son sourire amusé pour dissimuler quelque chose. Je lui ai dit que j’étais écrivain, et j’ai mentionné ma dernière nouvelle publiée.

« Dans ce cas, ma chère, vous devez absolument vous rendre demain soir au salon de *** », a-t-il dit.

Il y sera, naturellement. Je suis impatiente !

10 Octobre 1891 :

Je suis rentrée si tard hier que je n’ai pas eu le temps d’écrire mon journal. Disons plutôt que je me suis couchée immédiatement, sans pouvoir dormir tout de suite, cependant.

Je me suis rendue au salon en essayant d’être élégante, espérant avec mes habits modestes que mon esprit ferait le reste. L’endroit était rempli d’écrivains et d’artistes, que j’ai reconnus pour certains d’entre eux. Je connaissais les noms de presque tous les autres. Tous ont déjà une réputation, ne serait-ce que dans le cercle fermé des écrivains. Pendant un instant de pur effroi, je me suis demandé ce que je venais faire ici, mais ma fierté a repris le dessus – une seconde à peine avant que Wilde ne m’aperçoive et ne m’introduise à la compagnie.

Le dîner fut très bon et plaisant. Il y avait deux autres femmes – une actrice fort spirituelle et une danseuse – avec qui j’ai peu parlé, préférant la compagnie de Wilde et d’un jeune homme nommé Aloysius. Je ne sais pas exactement ce qu’il fait – il se dit poète ou musicien à ses heures. Quoi qu’il en soit, sa conversation était délicieuse.

17 Octobre 1891 :

Ai à nouveau été invitée à un dîner hier soir. Cette fois-ci, j’étais la seule femme, mais je me suis sentie beaucoup moins intimidée que la semaine dernière. J’ai toléré les cigares de ces messieurs afin de les suivre au salon après le repas, ce qui les a grandement amusés. Il me semble qu’ils me considèrent comme une égale parmi eux. Du moins, ils ne me regardent jamais avec condescendance, et m’ont fait quelques compliments discrets sur mes histoires.

Aloysius était présent. Il a pu se mettre au piano à la fin de la soirée pour nous jouer un morceau de sa composition, qui nous a tous laissés mélancoliques. Fort heureusement, Mr Rossetti a lancé une plaisanterie qui remis les choses en ordre. Je suis rentrée à une heure très avancée, ce qui était bien audacieux pour une demoiselle respectable. Mais je n’étais pas sans escorte : Aloysius s’est proposé pour jouer les chaperons, un rôle dont il s’est acquitté avec les honneurs.

« Vous avez un étrange prénom. Un joli prénom, lui ai-je dit sur le pas de ma porte. Je suis certaine que vous pourriez faire le sujet d’une excellente histoire.

– La vôtre, par exemple ?

– Peut-être, s’il m’en prenait l’inspiration. Je vous connais suffisamment pour composer un poème, désormais. Pour un roman, il me faudrait davantage. »

Il a paru réfléchir un instant, et ses yeux m’ont fixée comme s’il m’étudiait.

« Eh bien, si vous désirez davantage d’informations, je puis aisément me libérer dans trois soirs. Cela vous convient-il, mademoiselle l’écrivain ? »

Nous avons ensuite convenu d’un lieu et d’un horaire de rendez-vous. Quand il est reparti, j’aurais juré qu’il souriait.

21 Octobre 1891 :

Si les événements continuent ainsi, je vais réellement écrire un roman sur toute cette période, de mon intronisation parmi les écrivains londoniens à mon amitié avec Aloysius. Car je suppose que nous sommes amis, maintenant. Se promener la nuit en parlant de littérature et de la meilleure façon d’accommoder une veste ne peut pas avoir d’autres conséquences.
En fait d’informations, il m’a surtout livré ses impressions de Londres, et une opinion cynique sur l’abrutissement du genre humain en général – du moins dans les limites de l’Angleterre.

« Si le sort de l’humanité est si désespéré, n’est-ce pas à nous autres artistes de transmettre notre goût du savoir en publiant des écrits, en incitant les gens à lire, à aller plus loin que la dernière édition du Times ?

Il a considéré la question. « C’est là un parti pris courageux. Presque une cause perdue, pour ainsi dire. J’ai vécu assez longtemps pour constater que les choses vont en se dégradant. Ceci dit, si vous pensez inverser la tendance…

– Mr Rossetti le croit, et c’est aussi mon opinion. Vous êtes d’un pessimisme ! dis-je en riant. Et vous ne semblez guère âgé que de dix ans de plus que moi, tout au plus, sans indiscrétion. Mais puis-je demander combien de temps vous avez vécu ?

– Largement plus d’un siècle, dit-il le plus sérieusement du monde.

– Si c’était vrai, cela vous aurait donné le temps d’agir contre la décrépitude humaine.

– J’observe, et je jette éventuellement quelques morceaux de piano ici et là. Cela me suffit.

– Je ne suis pas certaine que cela vous suffise.

– Votre optimisme vous perdra, mademoiselle.

– Oh, j’espère bien ! Je ne consomme jamais les émotions à moitié. »

Cette fois, Aloysius a ri franchement. En passant sous un réverbère, je me suis rendue compte qu’il était très pâle. Apparemment, ça n’est pas entièrement dû au contraste causé par ses sempiternels habits noirs. J’espère qu’il ne finira pas comme ces poètes maladifs, mais il ne m’a jamais semblé souffrant. Étrange.

24 Octobre 1891 :

Mon roman est officiellement commencé. J’en ai bâti le plan hier et je me suis lancée, après avoir racheté des réserves d’encre et de papier. Je n’ai divulgué mon intrigue à personne, mais je sais que je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’en toucher un mot à Mr Wilde la prochaine fois que je le verrai. Je suis certaine que le sujet l’intéressera.

« Quel en est le sujet ? m’a demandé Aloysius alors que nous sortions de l’opéra.

– Vous et d’autres, ai-je répondu avec un sourire. Ne vous flattez pas trop vite. Disons que vous constituez un motif intéressant. »

Au moment de le quitter, je lui ai serré la main. Elle était très froide. Pour la première fois, plusieurs informations se sont réunies dans ma tête et m’ont fait voir Aloysius sous un jour encore plus intrigant.

« Si vous étiez un vampire, me le diriez-vous, tout en sachant que je garderais le secret ?

– Pas avant que vous ne rédigiez le chapitre dix. Il faut garder un peu de suspense pour vos lecteurs. »

Il m’a quittée sur un salut théâtral. Aloysius semble de bien meilleure humeur, ces jours-ci.

28 Octobre 1891 :

Je pensais avoir fait la découverte du siècle, tout au moins de la semaine : Aloysius est un vampire ! Il s’avère que notre petit cercle d’écrivains élégants et raffinés est déjà au courant. Tout cela est déprimant.
Je n’ai rien révélé, bien entendu : un auteur a glissé une allusion à la condition d’Aloysius d’un air tout à fait détaché, et mon « secret » n’en a subitement plus été un. Orage, désespoir : Aloysius est donc un mystère partagé. Le fait qu’il soit un vampire n’a pas l’air d’affoler ces artistes outre mesure, il le rend simplement plus intéressant.

Au moins ai-je la certitude qu’aucun d’entre eux n’a écrit de roman où il figurait.

30 Octobre 1891 :

« Vous semblez déçue, m’a dit Aloysius.

– Faire des découvertes qui l’ont déjà été a quelque chose de terriblement frustrant.

– Je vous l’accorde, mais vous avez eu le mérite de parvenir à cette conclusion seule. Que les autres aient été au courant avant vous n’y change rien.

– Je suppose qu’aucun de nous ne risque quoi que ce soit en votre compagnie ?

– Absolument rien, je suis navré de le dire. »

Nous entamions tout juste notre promenade du soir et la ville était délicieusement animée. J’ai rarement connu un mois aussi rempli, et je dois avouer que ce n’est pas pour me déplaire. Un roman en cours, et de nouveaux amis dont l’un d’eux s’avère être un vampire tout à fait bien élevé. Je crois que je préfère ne pas tout connaître de ses habitudes, pour le moment. Pas avant de rédiger le chapitre 14.

Fin ?

Read Full Post »

vampire chronicles

Soit la question qu’on se pose depuis quelques décennies.

Il est des livres qu’on s’obstine à finir parce qu’on a envie de croire, jusqu’à la dernière page, qu’une bonne surprise nous attend… même si on sait au fond de nous-même que ça n’arrivera pas. Récemment, j’ai vécu ce cas de figure avec le désastreux Blood Canticle (Le Cantique Sanglant, en français) d’Anne Rice, l’avant-dernier tome de ses Chroniques des vampires. Je ne m’attendais pas à un roman exceptionnel, loin de là, mais j’espérais une histoire bien écrite et qui tienne la route. Dieu sait qu’Anne Rice, même dans ses histoires les plus mauvaises, arrive à garder un style d’écriture particulier. Orage, désespoir : en plus de présenter une mauvaise intrigue, Blood Canticle est mal écrit. Afin d’être sûre que je n’étais pas devenue une épouvantable snob et que le style était effectivement mauvais, j’en ai lu plusieurs passages à l’amie chez qui je vivais au moment de ma lecture.

J’ai lu Blood Canticle en anglais, ce qui m’a permis de me rendre compte du fossé abyssal qui séparait ce roman d’Entretien avec un Vampire. Ne serait-ce qu’au niveau du style : Entretien avec un Vampire est écrit dans un style raffiné, loin d’être évident pour les néophytes et certainement pas pour une première lecture en anglais. A l’inverse, Blood Canticle est d’une simplicité déconcertante, accessible même pour ceux qui voudraient commencer à lire en anglais. Pour reprendre les termes de l’amie qui a été témoin de mes plaintes et récriminations : « On dirait que ça a été écrit par un ado de 15 ans ». (Heureusement, ce livre a le mérite d’être relativement court.)

J’ai déjà parlé au moins une fois d’Entretien avec un Vampire sur ce blog : c’est pour moi un chef d’œuvre de la littérature vampirique, et un chef d’œuvre tout court. Je l’ai lu à douze ans. Dès lors, c’était fichu : j’étais destinée à devenir romantique, le narrateur Louis de Pointe du Lac est entré au panthéon de mes personnages favoris en littérature et Anne Rice a été une influence majeure sur ma façon d’écrire. Entretien avec un Vampire est un des trois livres que je relis régulièrement, ce qui n’est pas peu dire. Il y a une finesse d’écriture et un vrai propos philosophique. A la parution du livre, en 1976, Rice est parvenue à dépoussiérer totalement le mythe du vampire tout en restant dans une tradition très XIXème siècle.

louis2

“Salut, gamine.” : Louis de Pointe du Lac dans Entretien avec un Vampire de Neil Jordan (1994).

Après le succès de son roman, Anne Rice a décidé de ne pas s’arrêter en si bon chemin et d’écrire plusieurs suites, faisant de l’histoire de Louis le premier tome de la saga des Chroniques des vampires. Je vais m’attirer les foudres de la plupart des lecteurs : pour moi, Anne Rice aurait dû arrêter son histoire à la fin d’Entretien avec un Vampire.

Attention, je ne dis pas que les tomes suivants sont nuls. Je dis qu’à côté du chef d’œuvre qu’est Entretien avec un Vampire, le reste de la série se hausse, au mieux, au rang de divertissement de luxe. Nombreux sont ceux qui préfèrent Lestat le Vampire, le tome qui suit directement Entretien. J’avoue que ça m’a toujours laissée perplexe. Je conçois qu’on puisse préférer Lestat à Louis : le premier est flamboyant, cynique, libertin, alors que le second fait dans l’introspection romantique et passerait sa vie le nez dans des bouquins s’il le pouvait. Mais Lestat le Vampire amorce selon moi la descente de la saga. Pourquoi ? Parce qu’il rend manifeste ce que le premier tome ne faisait que sous-entendre. Entretien avec un Vampire est beau parce qu’il ne montre pas tout : on sait que les sentiments de Lestat envers Louis sont ambigus, mais ils ne sont jamais explicitement décrits (et pour cause !). Ceux de Louis sont encore plus complexes et de son propre aveu, il lui arrive de haïr son créateur – Lestat, donc.

Dès Lestat le Vampire, tout change : Lestat devient le narrateur de l’histoire – et celui de la majorité des tomes suivants. Selon lui, Entretien avec un Vampire est parsemé de mensonges inventés par Louis et ne rend pas justice à sa personne. Eh oui, en vrai Lestat est triste et a désespérément besoin d’amuuur. Quant à Louis, c’est LE grand amour de Lestat (et réciproquement), une idée qui sera souvent répétée par l’un ou l’autre de nos deux vampires au cours des livres suivants.

BON. Pourquoi pas. Je suis en revanche un peu agacée face à la décision de Rice de faire table rase de certaines choses évoquées par Louis dans Entretien : « En fait, Louis était furieux contre Lestat et racontait des craques, mais c’est pas du tout ce qui s’est passé ! » (Anne Rice, probablement).

lestat

Attention, Lestat revient pour rétablir LA vérité.

Et la relation coming outée de Lestat et Louis est symptomatique de celles des autres personnages : désormais, dans Les Chroniques des vampires, plus rien ne sera sous-entendu. Le point culminant de cette nouvelle optique est la scène – assez gênante – du livre Armand le Vampire où celui-ci fait la connaissance de Marius, son créateur, de façon très… charnelle. (On remarquera d’ailleurs que si la quasi-totalité des personnages masculins des Chroniques sont bisexuels, les femmes, elles, sont hétérosexuelles. Je me suis toujours demandé pourquoi.)

Tous les livres qui suivent Entretien avec un Vampire ne sont pas abominables, loin s’en faut. Lestat le Vampire et La Reine des Damnés (qui forment un diptyque) sont amusants et bien fichus : Lestat qui devient rockstar, l’idée est séduisante… La réinvention de l’origine des vampires est originale aussi. Ensuite, la série est en dents de scie. Pour moi, ce sont Armand le Vampire et Le Sang et l’Or qui sortent le plus du lot. Malgré quelques passages assez désastreux, le premier est une jolie exploration de l’esprit d’Armand. Le second est le récit de la vie de Marius, son créateur. Dans Le Sang et l’Or, Anne Rice semble soudainement se ressaisir : elle est proche de la flamboyance de son style d’autrefois, les personnages sont beaux, l’atmosphère est raffinée… Bémol : le sort réservé à Santino, un des personnages les plus intéressants et complexes de la série, réglé en deux minutes à la fin du roman.

C’est le moment de parler des « atermoiements religieux » d’Anne Rice. Au cours de sa vie, l’auteur s’est en effet éloigné, puis rapproché, puis rééloigné de l’Église catholique. Elle en a parfaitement le droit, c’est son cheminement. Le problème, c’est que les personnages des Chroniques des vampires en subissent les conséquences… et perdent en cohérence. Ainsi, Memnoch le Démon est moins une énième aventure de Lestat qu’un livre de questions théologiques, et Blood Canticle démarre sur un interminable monologue de Lestat qui souhaite devenir un saint. (Principalement pour être aimé du monde entier, vu que sa carrière de rockstar est une affaire classée…)

lestat1

Voilà. Ça, c’est le genre de réplique que pouvait sortir Lestat dans Entretien avec un Vampire. Tempus fugit…

[Parenthèse : en parlant de manque cohérence, quid du petit Benji transformé en vampire dans Armand le Vampire ? Dans Entretien, on nous démontre en long et en large que transformer un enfant en vampire, c’est le mal. A cet égard, Claudia est sans doute le personnage le plus marquant de la saga. Plusieurs livres plus tard, Armand se voit offrir un enfant de 12 ans comme compagnon vampirique, et on lui explique que c’est très bien, en oubliant apparemment que Benji est désormais piégé ad vitam aeternam dans un corps d’enfant. WTF ?]

La question religieuse est présente dans les Chroniques depuis Entretien avec un Vampire, où Louis s’interroge sur l’existence de Dieu, ainsi que les notions de bien et de mal. Mais cette question est aussi importante que les autres thèmes du roman, et posée subtilement. Dans les tomes suivants, l’existence de Dieu n’est plus remise en question, bien au contraire. On sait que la vampirette Merrick a vu la lumière du Paradis dans Le Domaine Blackwood, ce que ne cesse de répéter Lestat à sa nouvelle recrue, Mona, dans Blood Canticle. Ici, il est devenu le parfait opposé du vampire rencontré des décennies plus tôt dans Entretien avec un Vampire : un être sans une once de cynisme, émotif, amoureux d’une mortelle qu’il refuse de transformer en vampire… On n’est pas loin d’un Edward Cullen, ce qui est légèrement effrayant.

louis and lestat

Ceci dit, rappelons que nous avons eu bien pire dans Twilight : des vampires à paillettes.

Évidemment, il est normal qu’un héros évolue. Mais de là à devenir l’antithèse de ce qu’il était auparavant ? Finalement, Les Chroniques des vampires, c’est comme une série avec trop de saisons : les scénaristes, à force de vouloir créer des rebondissements, finissent par trahir leurs personnages et les transforment en l’exact contraire de ce qu’ils étaient auparavant. Sans parler de l’écriture qui perd en qualité…

Concluons donc. De façon générale, les critiques n’ont pas été bonnes pour Blood Canticle, annoncé à sa parution (en 2004) comme le dernier tome des Chroniques des vampires. Tant mieux, merci beaucoup. Sauf que ! L’année dernière, Anne Rice a publié Prince Lestat, revenant ainsi sur sa décision. Je n’ai pas encore lu ce tome, mais je le ferai, ne serait-ce que parce que Louis y figure. On ne se défait jamais de ses amours littéraires. Les critiques ne sont pas grandioses, mais est-ce vraiment surprenant ? Apparemment, Lestat y récupère un peu de son ironie. Je demande à voir… Quitte à espérer jusqu’à la dernière page.

Oh, pour finir sur note comique, voici les choix d’Anne Rice pour un éventuel reboot au ciné des Chroniques : pour Lestat, elle envisageait Robert Downey Jr avec des effets spéciaux, puisqu’il est trop âgé pour le rôle (rappelons que notre ami vampire est âgé de 20 ans au moment de sa transformation). Plus récemment, elle s’est prononcée en faveur de Chris Hemsworth pour reprendre le personnage. Il semble qu’elle manque de discernement pour ça aussi. Je médis.

Je ne peux que vous conseiller de revoir Entretien avec un Vampire de Neil Jordan (Lestat est sans doute le meilleur rôle de Tom Cruise, et le reste du casting est fou). Ou même La Reine des Damnés si vous voulez un petit divertissement qui n’a presque rien à voir avec le roman original, où Stuart Townsend s’en sort plutôt bien.

queen of the damned

Bon. C’est vrai qu’il est rigolo.

Read Full Post »

Maître de Philippe de Gueldre,

Maître de Philippe de Gueldre, “Un transi entraînant la femme du chevalier”

“I fell in love with a zombie, I fell in love with a zombie, I fell (oooh) in love with a zombie last night!”

The goth kid finished his song and rushed off stage. Some undead people in the crowd said they saw tears in his eyes. The following band was three ghost girls singing, but they were soon kicked out by another band consisting in two human beings alive and (un)well.

“This song is for the boy who fell in love with a zombie”, said one of the members – a girl – with a smirk on her face. The boy lifted his head but tears were shining on his cheeks.

The song was good – at least that’s what the undead people in the crowd said. The boy was busy crying and drinking something weird, and green, that tasted like… what? It didn’t matter. He was in love. With a zombie.

Later that night he was cornered by the girl who dedicated her song to him. When she bit his neck he understood that she was not so alive after all. But (un)well, she was indeed. “I’m not unwell”, she said. “You are. This will ease your pain, darling boy. I’m going to drink your sadness.”

God, he was the unluckiest boy in the world when it came to girls. She drank a bit of blood from him and left him to talk with the three ghost girls. He was not sad anymore, for the moment. Just completely tired. He decided to go back home. Tears were dried on his cheeks. And he was still in love with a zombie.

*The verses of the goth kid’s song were inspired by Last Night performed by Subvision.

Read Full Post »

Cette nouvelle a été écrite pour Halloween. J’espère qu’elle vous amusera, n’hésitez pas à me donner des retours. Joyeux Halloween tout le monde ! Et prenez garde à ce qui vous attend dehors. (Je crée officiellement la profession de journaliste ténébriste. Merci à l’amie qui m’a soufflé le second mot – elle se reconnaîtra.)

Chaque année, c’est la même question : que faire pour Halloween ?

J’ai été invitée à une ou deux soirées que j’ai dû poliment refuser. Le soir d’Halloween, je bosse. S’il y a bien un soir dans l’année où mon boulot se justifie, c’est celui-là.
S’il y a bien un soir où je dois rendre l’article démentiel, l’interview qui tue, l’investigation inédite, c’est le 31 Octobre.

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais d’idées. Trop de pression.

Enfin, ce n’est pas que je n’en ai pas. J’en ai. Mais elles sont d’un bateau…
Les tables Ouija ? Surfait. J’invoque des esprits toute l’année pour les interviewer : niveau originalité, on repassera. J’ai récemment conclu une série d’entretiens avec Mary Stuart et je dois dire que j’ai failli l’appeler pour une interview bonus. Tricherie.

Qu’est-ce qui nous reste ? Les cimetières. Bon. On est toujours sûr d’y trouver un cadavre ambulant ou deux. Rares sont ceux qui acceptent d’être enregistrés et surtout pas le soir d’Halloween – ils ont tous rendez-vous dans des cryptes. Les fêtes des morts-vivants sont vraiment, vraiment très déstabilisantes pour les vivants.
Il y a aussi les maisons hantées. Plutôt sympa… J’entends déjà mon rédac chef me demander quand j’en aurais fini avec les fantômes. Sérieusement, qu’est-ce qu’il nous reste d’autre ? Il faut être suicidaire pour rencontrer des loups-garous la nuit – même sans fourrure, ils sont d’humeur instable. Les sorcières deviennent hystériques le soir d’Halloween, inutile de compter là-dessus.
(Vous savez, quand les filles font des « soirées Disney » en reprenant en chœur les chansons des films ? Les soirées entre sorcières, c’est ça. En mille fois pire et évidemment pas devant des Disney.)

Bon, plus qu’à trouver quelqu’un d’autre. Après avoir mis mon appareil photo autour de mon cou et pris un sac en bandoulière, je quitte ma baraque et pars en quête. L’avantage, c’est qu’il fait nuit tôt en cette période de l’année : si je trouve quelqu’un à interviewer assez vite, je peux espérer passer une fin de soirée tranquille chez moi devant la Famille Addams.

Évidemment, c’est Halloween, le noir est de rigueur. (Pas de couleurs, pas de provocation inutile. Ce serait bête de se faire massacrer pile le soir où tout l’au-delà est de sortie. Restons pro.) Pas besoin de chercher loin, j’ai des vêtements sombres plein mon placard et la pâleur qu’il faut.
On y va.

Les rues à prendre en priorité ? Les vieilles. Si on évite les cimetières et les maisons hantées, il ne reste plus que ça. J’en fais trois ou quatre avant de tomber sur un type emmitouflé dans un long manteau noir, le visage caché dans la pénombre. Ils sont toujours tellement snobs.

« Bonsoir. J’aurais besoin de faire une interview de quelqu’un comme vous ce soir, c’est urgent. Je serai vraiment, vraiment ravie que vous me l’accordiez, je dois rendre un papier ce soir ou mon rédacteur en chef va me tuer.

– A moins que quelqu’un d’autre ne le fasse avant lui. »

Je note qu’il a une jolie voix. Comme la plupart des gens de son espèce, cela dit.

« Vous avez tous un humour assez prévisible, je suis désolée de vous le dire. On peut faire ça où vous voulez, sauf ici, chez vous ou dans un repaire de gens comme vous.

– Ce qui laisse peu d’options.

– C’est vrai. A prendre ou à laisser. Vous avez peut-être entendu parler de notre journal ? (Je lui tends ma carte, qu’il lit sans peine dans l’obscurité.) Alors ? Je croyais que les vampires aimaient les entretiens.

– Sans vouloir vous vexer, votre humour est désastreux. Je suppose que vous n’avez pas de sang dans votre frigo ?

– Vous m’avez vue ? Je suis journaliste ténébriste, pas fournisseuse des créatures de la nuit. Ça sera rapide. Vous pourrez vous nourrir une fois reparti, ça ne prendra pas la nuit. (Je soupire.) Ou, si vous avez vraiment faim, vous pouvez y aller maintenant. Mais pas sur moi. Je suis armée, je vous préviens.

– Je me suis déjà nourri. J’aime bien discuter autour d’un verre, c’est tout. Je vous suis, faisons cela chez vous.

– Grand merci, vous venez de sauver mon Halloween. »

Je me remets à marcher en direction de la maison. A côté de moi, il ne fait aucun bruit, évidemment. Histoire de respecter son image : les vampires sont des gens sophistiqués, distingués, élégants, etc. Ah non mais. Je mettrai un disque de rock en bruit de fond en rentrant, tiens. (Quoiqu’il serait fichu de me donner le nom du producteur et la date où la chanson a été enregistrée, juste pour confirmer son statut de puits de science.)

Je tourne la clé dans la serrure, le précède et allume la lumière.

« Vous pouvez rentrer. Bienvenue chez moi. »

Une fois la formalité d’usage accomplie, le vampire fait un pas, regarde autour de lui, hoche la tête.

« Charmant. J’imaginais l’endroit moins intéressant. »

Snob, je vous dis.
Je lui fais signe de s’asseoir, je sors carnet et stylo de mon sac avant de m’asseoir en face du vampire. Magnétophone en marche.

« Allons-y gaiement. Quand êtes-vous né ?

– Vous tenez vraiment à me poser cette question ? C’est tellement banal.

– Je sais. Je vous ai dit que je n’avais pas d’idées.

– Vous ne l’avez pas dit.

– Je l’avoue. J’ai des questions de secours toutes prêtes, les clichés habituels quand on ne sait pas quelles questions poser.

– Pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il se cale dans sa chaise et repousse les cheveux qui lui tombent devant la figure avec un geste aristocratique. Exaspérant.) Des entretiens avec des vampires, il y en a eu des dizaines, que dis-je, des centaines, probablement. Des road movies nocturnes aussi, quand j’y pense.

– Que voulez-vous dire ?

– Vous savez, quand l’un d’entre nous entraîne un humain dans notre monde, en lui présentant des fantômes, des lieux particuliers…

– Oui, je vois. Les blogueuses adorent ça. A mon avis, c’est un truc de rockstar : vous faites ça pour les séduire. Ce sont des groupies. Les articles qu’elles écrivent sont toujours élogieux et vous, vous avez droit à quelques gouttes de leur sang en prime. Ça, c’est banal.

– Alors, pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il a un sourire qu’il veut sans doute inquiétant.)

– Je vous écoute.

– A ma connaissance, personne n’a jamais écrit quelque chose comme : « Un vampire a passé la nuit chez moi – comment j’y ai survécu ».

– Mauvaise blague. Il ne se passera rien entre nous et je suis armée.

– Rien que vous ne souhaitiez.

– Je vous en prie. Je veux un bon article, c’est tout.

– Et vous l’aurez. Je suis d’accord pour faire cette interview, mais franchement, autre chose aurait pu être tellement plus original.

– Attendez une minute. (Réfléchissons. Réfléchissons vite et bien.) En gros, vous restez ici. Vous n’essayez pas de me mordre. Vous ne me séduisez pas.

– Promis. A moins que…

A moins que je ne le veuille, j’avais compris. Le but du jeu, c’est qu’au petit matin, vous repartiez dans votre cercueil et que moi, je sois toujours humaine, parfaitement indifférente à vos bonnes manières et que je ne me sois pas endormie ?

– Exactement. »

J’examine le vampire une minute. Son air satisfait met le feu aux poudres. Il aime les défis, il va bien voir ce qu’il va voir. Je me lève à la recherche de mon téléphone.

« Je vais appeler mon rédacteur pour lui demander un délai. Ou alors… (Inspiration subite.) Je vais alimenter le site du journal au fur et à mesure que la nuit s’écoule. En direct live.

– Je n’y vois pas d’objection.

– Marché conclu. Vous n’invitez pas vos potes à crocs ici, hein ?

– Hors de question.

– Bien. »

Je sélectionne le numéro et, avant d’appuyer sur le bouton « appeler », je me tourne vers mon sujet d’article. Bon, d’accord, vers le vampire.

« Vous allez vous occuper comment ?

– Vous voulez dire quand vous ne me poserez pas de question sur ma vie et que je ne vous en poserai pas sur la vôtre ? Journaliste ténébriste, c’est un joli nom. (Je lève les yeux au ciel.)

– Voilà. J’ai des dvds, mais bon.

– J’ai aperçu votre collection de disques. Je connais tous les groupes, évidemment, mais j’avoue que je suis, comment dites-vous ? Un peu fan de certains d’entre eux. Vous savez danser ?

– Ben voyons. Vous êtes du début du XIXème siècle, pas vrai ? »

Je le vois acquiescer en attendant que mon rédacteur en chef décroche. La nuit va être longue. Y survivre sera un jeu d’enfant. Me retenir de lui planter un pieu dans le cœur, par contre…

Fin

Read Full Post »

Older Posts »