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Posts Tagged ‘théâtre’

Joyeux Halloween ! Chaque année, je profite du 31 octobre pour publier une aventure de ma journaliste ténébriste et du vampire qui l’accompagne. Ce n’est pas le cas cette fois-ci. Ce qui ne veut pas dire que leur univers ne m’occupe pas. Et pour cause… roulement de tambours

Les aventures de la journaliste ténébriste vont devenir un spectacle de seule en scène dans lequel je vais jouer. Il s’intitule Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste.

Voilà, c’est dit, c’est officiel. L’écriture de ce spectacle a occupé une bonne partie de mon année 2019, et j’ai la chance d’être entourée de gens formidables qui ont accepté de travailler dessus afin qu’il voie le jour. C’est Maïté Cussey, créatrice du Théâtre Ishtar, comédienne et metteuse en scène, qui met en scène Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste. Elle a dirigé mes deux précédentes pièces, Le Vampire de la rue Morgue et Le Poète damné : c’est donc vers elle que je me suis tournée pour réaliser ce projet.

Cette page sera régulièrement mise à jour afin de partager des infos sur le spectacle, des photos et les dates de représentation. En attendant de voir ce seule en scène en entier, ceux qui habitent à Lyon pourront en découvrir une bonne partie le 6 décembre 2019 à 19h, pendant la soirée Meuf-in Stage au Rita-Plage de Villeurbanne. Cet événement mensuel met en avant des artistes féminines, et je suis ravie d’y retourner un an et demi après y avoir lu en public une aventure de la journaliste ténébriste. L’idée de mon spectacle est née ce soir-là. La boucle est bouclée !

Nota : vous pourrez retrouver dans cette rubrique les quatre nouvelles qui constituent l’univers de la journaliste ténébriste. N’hésitez pas à les relire si vous avez envie de vous faire plaisir en cet Halloween !

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Le soir de la fameuse lecture, juillet 2018.

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Le Vampire de la rue Morgue

L’affiche de ma pièce de théâtre, Le Vampire de la rue Morgue © Alixe Goellner

Je n’en ai pas souvent parlé sur ce blog : dans la vraie vie, je suis écrivain. J’aime jeter des petites fictions sur internet parce que je ne vois pas où je pourrais les publier, quel éditeur en voudrait. Mais dans la vie réelle, il m’est arrivé d’être éditée, et d’y gagner quelques pièces sonnantes et trébuchantes. J’ai publié un premier roman, Clothilde & Adhémar, puis un roman-feuilleton, Le Manoir d’Érèbe, ce qui vous a valu il y a trois ans mon petit essai Comment écrire du gothique. À ce jour, c’est toujours l’un des articles les plus consultés de ce blog, à mon grand plaisir.

Mon roman-feuilleton a été publié en 2012. Depuis, même si j’ai écrit quelques histoires pour moi, j’ai surtout publié des articles ici et là sur internet, des interviews et un essai sur Jack White. Je me suis longtemps demandé quelle serait la prochaine histoire que je pourrais publier à l’extérieur.

Jusqu’à ce jour, il y a environ un an, où j’ai montré une pièce de théâtre à mon amie Maïté Cussey, comédienne et metteuse en scène qui dirige le Théâtre Ishtar. J’avais écrit ce texte pour moi, mais je voulais savoir s’il était jouable, et surtout s’il tenait la route. À l’époque, Maïté et moi jouions toutes les deux dans Britannicus, un projet parallèle dans lequel nous avions été recrutées. La répétition venait de se finir, et nous étions attablées dans un McDo. Tandis que je mangeais mes frites, Maïté me donnait un avis constructif sur la pièce que je lui avais fait lire. Quand elle eut terminé ses remarques, j’osai cette phrase qui décida de mon destin :

« En tout cas, si jamais tu as besoin de quelqu’un pour t’écrire une pièce, n’hésite pas.

– Eh bien, justement… »

Un instant plus tard, je sortais mon carnet de mon sac pour y noter les instructions de Maïté. J’étais réquisitionnée pour écrire une pièce pour le Théâtre Ishtar. Les consignes étaient claires. La pièce devrait :

  • Durer environ une heure
  • Pouvoir être jouée par quatre acteurs
  • Comporter des références littéraires
  • Avoir une enquête
  • Avoir du mystère et de discrets anachronismes

Une fois ces instructions griffonnées sur mon carnet, j’ai relevé la tête et officiellement réitéré mon accord. Challenge accepted. J’ai promis à Maïté une plot line dans la semaine.

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Isabella Poe (Maïté Cussey) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

C’était ambitieux, je le confesse. Mais ça m’a obligée à trouver quelque chose très vite. Un beau matin, je me trouvais dans le lugubre métro qui devait m’amener à mon lugubre stage quand soudain ! La révélation. Je n’ai pas gardé le sms que j’ai envoyé à Maïté, mais je crois qu’il disait à peu près ceci : « Un détective, une femme écrivain et le fantôme d’une jeune fille enquêtent sur des meurtres en série. »

Le sms a été validé dans l’heure. Pendant mes moments libres et la pause de midi, j’ai commencé à barbouiller mon carnet de stage de notes sur mes personnages et la pièce. Étape 2 : développer une intrigue détaillée et la remettre à Maïté.

J’aime cet état d’exaltation, quand on est vraiment inspiré, et qu’on est en phase de construction. Dans ces moments-là, j’ai tendance à avoir la musique des films Sherlock Holmes qui joue en permanence dans ma tête. (La première référence littéraire de ma pièce est un clin d’œil au détective. Je lui devais bien ça.) Vous savez, ces moments dans les films où vous voyez des héroïnes écrivains qui écrivent frénétiquement, ou des savants qui tartinent avec passion leurs tableaux à la craie ? C’est exactement ce qu’on ressent.

Becoming Jane

Sauf que je suis gauchère.

Je crois que j’ai mis entre dix et quinze jours à mettre au point l’intrigue de ma pièce. J’ai envoyé à Maïté un résumé complet sur deux pages, qui la détaillait du début à la fin, avec quelques notes sur le caractère des personnages principaux. Un beau petit document Word qui respectait bien les restrictions imposées. Mais comme l’a dit le Maître : les restrictions nous rendent plus créatifs.

Je suis encore sidérée d’avoir eu carte blanche. Maïté m’a dit plusieurs fois, au cours de ces dernières semaines, qu’elle connaissait bien mon univers et qu’elle m’avait demandé d’écrire pour elle en connaissance de cause. Ceci dit, quand j’ai envoyé mon résumé qui contenait, en vrac, un fantôme, des vampires, une scène assez sombre et une absence totale de morale, je me suis demandé si tout allait être accepté. Et ça l’a été.

C’est ainsi que la rédaction du Vampire de la rue Morgue fut officiellement lancée.

Entendons-nous bien : la pièce est tout public. Il n’a jamais été question d’écrire du grand-guignol, et quand je parle d’une scène sombre, c’est que l’atmosphère de ce passage l’est. Il fait peur. Mais ça m’allait parfaitement, parce que mes objectifs et ceux du Théâtre Ishtar se rejoignent. Le Théâtre Ishtar veut rendre le théâtre accessible à tous, tout en défendant l’égalité des genres. Ses deux précédentes productions avaient réussi le pari de faire jouer du Molière (Les Femmes Savantes, dans lequel j’ai eu la chance d’avoir un rôle) et Shakespeare (Roméo et Juliette) devant un public aussi varié que conquis. Avec Le Vampire de la rue Morgue, je voulais raconter une bonne histoire, amuser les gens sans les prendre pour des idiots, et les rendre curieux. Qui sait, peut-être auraient-ils envie de lire Carmilla ou Edgar Poe en sortant de la salle ?

Carmilla

Carmilla, dame vampire interprétée par Maïté Cussey dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Comme le casting allait être majoritairement féminin, j’ai eu l’occasion d’écrire des personnages de femmes intéressants. Là aussi, c’était une gageure : dans la plupart des mes histoires, on trouve une femme pour une majorité de personnages masculins. Là, c’était l’inverse.

Je me suis donc mise à griffonner, le soir en rentrant chez moi. L’atmosphère du lieu où je vivais à l’époque était assez lugubre, et pour m’accompagner, j’ai mis de la musique ou des films. Je me souviens de séances d’écriture en compagnie du cher Holmes, mais aussi d’Edward Rochester et même de John Thornton. (Je vous ai dit que les personnages féminins ne m’inspiraient pas avant.)

Histoire de me donner bonne conscience, j’ai effectué quelques recherches en rédigeant ma première version de la pièce. Je me suis abreuvée jusqu’à la lie de couvertures de penny dreadfuls, et je me suis plongée dans une atmosphère musicale particulière. Je me rappelle avoir écrit des passages entiers en écoutant les Variations Goldberg de Bach, et m’être fait peur toute seule en écrivant la scène où une créature terrifiante apparaît à deux de mes héros.

En Février, j’avais fini ma première ébauche et je l’avais recopiée sur ordinateur. J’écris toujours mes manuscrits importants à la main, avec des feuilles et un stylo bic. J’aime relire mes manuscrits, voir les ratures, les idées notées dans les marges. C’est peut-être old school, mais ça a son charme, et c’est la seule manière pour moi d’écrire mes projets importants.

jo march

Exactement comme cette chère Jo March.

Cette fois, mon manuscrit allait être lu dans son intégralité par la metteuse en scène. Et même si Maïté avait déjà approuvé mon intrigue, j’avais quand même quelques craintes. Que la pièce soit ennuyeuse, que l’humour ne fonctionne pas, que les dialogues soient trop enfantins… Cependant, s’il y eut effectivement des retouches à faire, elles n’ont pas été de cet ordre. Pour une raison mystérieuse, l’histoire a été jugée assez bonne, et l’humour aussi.

L’histoire, la voici (oui, c’est le résumé officiel) : Dans les rues de Londres, des jeunes filles sont retrouvées assassinées. Lorsqu’une troisième est découverte rue Morgue avec deux marques sur le cou, le détective John Hillingworth soupçonne un vampire d’être à l’œuvre. Il décide de mener l’enquête, mais ne sera pas seul ! Isabella Poe, un écrivain spécialiste du surnaturel et Roseleen, un fantôme de jeune fille qui a réponse à tout, acceptent de l’aider. Au cours de leurs aventures, ils rencontreront Carmilla, l’aristocrate qui règne sur les vampires de la ville, un poète un peu trop amoureux des ténèbres et peut-être… le diable lui-même. Mais qui est l’auteur du meurtre de la rue Morgue ? Arriveront-ils à l’attraper ? Le temps leur est compté…

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Isabella Poe (Maïté Cussey), John Hillingworth (Ulysse Minéo) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Le premier jet d’une histoire est toujours le plus facile à écrire. J’ai écrit celui de ma pièce sans contrainte, je me suis laissée porter par mes personnages et, malgré les consignes dont j’ai parlé, j’étais totalement libre. Les retouches, en revanche, prennent plus de temps que la rédaction d’une première version. C’est un travail long et minutieux, très difficile en ce qui me concerne. Et qui m’a parfois donné envie de m’arracher les cheveux. Ou d’envoyer valdinguer Jarvis Jr (le nom de baptême de mon fidèle ordinateur) à l’autre bout de ma chambre.

On m’a dit plusieurs fois, après lecture de la pièce mais aussi ses représentations, que le texte était « carré » et « cohérent ». Je réponds toujours que Maïté y a grandement contribué. Pour rendre Le Vampire de la rue Morgue jouable et dynamique, elle m’a demandé d’inverser certaines scènes, et de rajouter des dialogues pour laisser à des comédiens le temps de se changer. Écrire des répliques supplémentaires m’a notamment permis d’étoffer le personnage de mon détective, John Hillingworth… et de lui donner une de ses meilleures répliques.

James Leander, le poète

En revanche, je n’ai pas eu à retoucher la scène du poète, James Leander (Ulysse Minéo), qui reste une de mes préférées © Alix Debiaune

J’ai eu la chance d’avoir mon mot à dire sur quelques éléments de mise en scène. (Ce dont, à mon avis, peu de dramaturges peuvent se targuer.) Quand nous avons eu nos premières discussions sur Le Vampire de la rue Morgue avec Maïté, j’ai pu donner mon avis sur les comédiens que je souhaitais voir dans tel ou tel rôle. Je me souviens avoir insisté pour qu’Ariane Chaumat joue Roseleen, et ce, dès que j’ai écrit les premières lignes du résumé. Ce personnage de fantôme est le seul de la pièce que j’avais déjà utilisé auparavant – elle hante mes histoires depuis des années. Je savais qu’Ariane était parfaite pour le rôle, mais mon amie metteuse en scène était légèrement sceptique… Jusqu’à ce qu’elle lise les premières scènes. Le fait est qu’après les deux premières de la pièce, Ariane Chaumat s’est acquis un tout nouveau fan club dans le public.

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Roseleen (Ariane Chaumat) et John Hillingworth (Ulysse Minéo) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

J’ai aussi eu droit de regard sur la musique, qui a été merveilleusement composée par Louis Nas pour l’occasion. Je voulais du clavecin dans la scène de Carmilla, et une musique effrayante pour la Créature. J’ai aussi demandé à ce que la robe de Roseleen soit blanche – c’était ma seule exigence concernant les costumes. (Chapeau bas à Mad’Hands, qui les a créés. Je garde un souvenir amusé du soir où nous avons décidé de la contacter.) J’ai aussi eu le droit de choisir l’illustratrice qui a conçu l’affiche de la pièce – la merveilleuse Alixe Goellner, qui a parfaitement saisi mes personnages. En fait, je me rends compte que j’ai eu mon mot à dire sur beaucoup de choses, et je suis persuadée que c’est exceptionnel. (Et je me sens soudain pleine de gratitude envers l’existence et, encore une fois, envers Maïté Cussey.)

L’écriture du Vampire de la rue Morgue m’a pris sept mois, retouches incluses. Entre temps, j’ai quitté Lyon, et j’y suis revenue juste à temps… pour la première. Je me souviens du jour où une amie du Théâtre Ishtar m’a envoyé un message sur Facebook pour me dire que les comédiens entamaient leur première lecture officielle de mon texte. J’ai fait une danse de la joie. Et nous arrivons à aujourd’hui, à la fin de cette histoire.

thomas sharpe

Une vraie fin avec un happy end, oui – et le sourire de Thomas Sharpe. Romantisme victorien, tout ça.

Ou plus exactement, au 12 Novembre 2015. Le soir de la première. Je n’avais assisté à aucune répétition du Vampire. Je pense que j’aurais probablement refusé si j’en avais eu l’occasion. La surprise était totale.

Je pense que Maïté ne m’en voudra pas si je dévoile ceci : elle a choisi de placer les comédiens en situation lorsque le public entre dans la salle. Lorsque les portes se sont ouvertes, nous avons pu voir Isabella Poe à son bureau, avec Roseleen qui virevoltait autour d’elle, et entendre la musique qui les enveloppait. (Oui, Ariane Chaumat parvient à virevolter quand elle joue un fantôme.) Je me suis immédiatement sentie chez moi. Voir son univers qui prend vie est une expérience très étrange, exaltante, et aussi curieusement réconfortante.

Je crois que le plus angoissant en tant que dramaturge, lors de la première de sa pièce, c’est de se trouver au milieu du public et de littéralement sentir ses réactions. À quel moment va-t-il rire ? Est-ce qu’il s’ennuie ? Est-ce qu’il aime ce qu’il voit ?

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Roseleen (Ariane Chaumat) et Clarimonde (Rose Benz) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Dans mon cas, l’histoire se finit bien, puisque les deux premières représentations – les 12 et 13 Novembre 2015 – du Vampire de la rue Morgue ont reçu une réaction unanimement positive. Les comédiens et la metteuse en scène méritent tous les éloges qu’ils ont reçus. Je serais d’ailleurs négligente si je ne mentionnais pas Ulysse Minéo et Rose Benz, qui m’ont ravie dans leurs rôles respectifs de John Hillingworth (et du poète) et de Clarimonde. La costumière et le compositeur se sont aussi attirés des louanges, à juste titre. Beaucoup de gens sont venus me trouver à la fin des deux représentations pour me poser des questions sur les personnages et me donner leurs retours – parfois très approfondis. Je ne m’attendais pas à de telles réactions. Et quand certains m’ont dit qu’ils avaient eu envie d’aller fureter du côté de la littérature pour mieux comprendre les clins d’œil de la pièce, je me suis dit que le pari était gagné.

Ces deux soirs vont rester gravés dans ma mémoire. C’est un merveilleux encouragement pour la suite : nous n’en avons pas fini avec Le Vampire de la rue Morgue, qui sera joué ailleurs. Par-dessus tout, ça m’a permis de voir mes personnages prendre vie sur scène. De voir mes enfants d’encre et de papier s’incarner en êtres de chair et de sang dans le monde réel.

Beaucoup d’auteurs ne peuvent pas en dire autant. Et à cause de cela, je me sens plus que jamais l’âme d’un jeune écrivain enthousiaste et prêt à noircir de nouvelles pages avec son stylo.

Je me demande à quoi va ressembler la suite.

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Tout a commencé par un coup de fil. Je m’apprêtais à passer la soirée chez une amie, affaires prêtes, sac en bandoulière, quand soudain… La sonnerie.

« Adeline, je te dérange ?

– Non, mais tu as dix minutes. Je suis sur le point de partir.

– Alors, je vais faire vite. Ça va sûrement te sembler violent, désolée de te faire exploser cette bombe à la figure, mais…

– Que se passe-t-il ?

– Voilà, je joue dans une autre pièce à côté des Femmes Savantes et un des comédiens vient de se désister. Ça t’intéresse ?

– Toujours !

– Alors, le rôle c’est Britannicus dans Britannicus.

– QUOI ? »

Au bout du fil : Maïté Cussey, comédienne admirée avant de devenir une amie. Elle dirige la troupe du Théâtre Ishtar à laquelle j’ai l’honneur de collaborer depuis un an. C’est elle qui m’a donné un rôle dans sa première mise en scène, Les Femmes Savantes ou Molière, l’apéro rock, me permettant de remonter sur les planches pour la première fois depuis des années. En Octobre, le spectacle a obtenu un prix au festival Terre de Scène(s) Villefranche. Pas trop mal pour une reprise d’activités. Et d’autres projets sont à venir – dont je ne peux malheureusement pas parler tout de suite. Ishtar est dans doute la chose la plus inattendue qui me soit arrivée en 2014… Mais revenons à nos moutons.

Après m’être assurée que Maïté parlait bien de la pièce de Racine et retenu un cri, j’ai accepté, évidemment. Je n’ai pas réfléchi une seconde : on n’allait me proposer ce rôle qu’une fois, et je ne le laisserais pas filer. J’ai raccroché, hurlé « YOUPI ! » (comme quoi, je n’ai pas retenu mon cri très longtemps) et suis partie chez mon amie. Ce fut une très bonne soirée. (Au cours de laquelle j’ai vu pour la première fois Les Aristochats et Cendrillon, mais c’est une autre histoire.)

Britannicus

Le texte en question. Bien usé.

Quelques jours plus tard, je me retrouvais avec la pièce de Jean Racine dans les mains, en train de griffonner des notes à côté des répliques et de chercher des idées pour le personnage. Officiellement, Britannicus était un spectacle qui mélangeait du théâtre, du chant et de la danse. Des danseurs de hip hop officient au milieu du spectacle, et des chanteuses viennent jouer entre les scènes. Le texte a été adapté par Claire Marc pour l’association O.S.E., et la mise en scène a été confiée à Vincent Breton, qui joue aussi Néron. (C’était sa première direction d’acteurs et il s’en est bien sorti.) Tous les comédiens venaient d’horizons différents. C’était un projet important : la pression était constante.

C’est aussi le rôle le plus important que j’aie eu à jouer. J’avais été recrutée fin Octobre, et les représentations commençaient mi-Décembre. Maïté et moi étions les dernières arrivées sur le projet, ce qui laissait à peine un mois pour apprendre le rôle et le développer. Il fallait trouver des idées, il les fallait vite, et il fallait surtout qu’elles soient intéressantes. (Maïté, qui jouait Agrippine, a eu une tirade de cinq pages à apprendre, et j’ai été impressionnée à chaque fois que je l’ai vue la jouer.)

J’ai fait la seule chose qui me soit venue à l’esprit : prendre exemple sur mes aînés. Quand Maïté m’a proposé Britannicus, j’ai immédiatement pensé que c’était un cadeau qui me permettrait de marcher sur les traces de mes héros. Peu de temps avant, Tom Hiddleston était remonté sur les planches pour jouer Coriolanus, et Richard Armitage pour incarner John Proctor dans The Crucible. Ayant lu et écouté un nombre démesuré incalculable d’interviews des deux messieurs, je me suis dit que le meilleur moyen afin de présenter un bon Britannicus était de m’inspirer de leurs méthodes de travail.

Which I did.

Le personnage de Britannicus souffre de la malédiction du jeune premier. Si on se contente de la pièce de Racine, il est facile d’en faire un jeune homme naïf, lumineux et qui ne comprend absolument rien aux machinations qui se trament autour de lui. Narcisse, son confident, le trahit. Junie, l’amour de sa vie, le met plusieurs fois en garde. Face à Néron, son frère adoptif, que la pièce montre petit à petit se transformer en assassin complètement frappé, Britannicus peut très vite paraître fade. [Blague à part, Britannicus  pourrait s’intituler Néron : The Origins. Non ? Bon.]

Neron meme

Une des chanteuses de Britannicus s’est amusée à faire des memes de Néron (Vincent Breton).

Le jeune premier : c’est ce que je voulais à tout prix éviter. Dans les faits, Britannicus a été assassiné par Néron peu avant ses 14 ans. Donc, on met de côté les recherches historiques et on revient au texte. Dans la deuxième scène où Britannicus apparaît, une phrase m’a interpellée : « Je renonce au royaume auquel j’étais destiné car je suis seul ».

Je l’ai surlignée et me la suis répétée sans arrêt. C’était la clé. L’autre m’a été fournie par Maïté elle-même, lors de notre première discussion à propos de la pièce. Elle m’a dit que Britannicus était « un prince déchu ». Ce qu’il est effectivement, au sens propre. Pour une romantique comme moi, ça impliquait beaucoup d’autres choses, et Maïté le savait.

Je n’ai regardé aucune autre mise en scène de Britannicus parce que je ne voulais pas être influencée. Mais je me suis inspirée d’autres personnages, ça oui. Et c’est là que les aînés sont intervenus – j’avais fait mes recherches historiques influencée par eux. Je me suis aidée de ce qu’ils avaient pu dire : il fallait que mon personnage ait une voix, une démarche, des motivations, et une certaine mentalité. La plus grande difficulté étant que je jouais un homme. Alors j’ai cherché.

J’ai immédiatement pensé à Guy de Gisborne. Question noble déchu et désabusé, il se pose là. Je lui ai piqué quelques trucs. (Bon, disons-le tout net, il a été ma référence n°1.) Pendant une répétition, Vincent m’a dit d’avoir la même démarche qu’Aragorn. Résultat : je suis allée scruter quelques scènes du Seigneur des Anneaux. Et je me suis mise à me tenir droite, tout le temps – jouer ce rôle m’aura au moins appris ça.

Guy of Gisborne

« Ainsi, Néron commence à ne plus se forcer ! »

Aragorn

« Je renonce au royaume auquel j’étais destiné car je suis seul. »

J’ai aussi constitué une playlist de sept morceaux que voici. Elle a des airs de mini BO de film. Je l’ai énormément écoutée pendant les semaines qui ont précédé la première, et ça m’a aidée à situer l’état d’esprit de Britannicus. A le garder, surtout.

1. How To Destroy Angels – The Space In Between

Pour l’atmosphère : c’est pesant, grave, solennel, mais ça m’évoque aussi des paysages. Le calme avant la tempête : Britannicus vit ses derniers jours. Et pour cette phrase : “Blinding light illuminates the scene.”

2. Anna Calvi – I’ll Be Your Man

Tout simplement parce que j’étais une fille qui jouait un homme – amoureux, de surcroît.

3. Petros Tabouris – Sikkinis (dance from the satyrical drama)

Pendant mes premières recherches, je suis tombée sur cet album. Tabouris a enregistré de vraies compositions datant de l’antiquité. Cet instrumental plonge tout de suite dans un univers de toges et de colonnes.

4. Petros Tabouris – Epitaph of Seikilos

Un morceau très court – à peine plus d’une minute – et lumineux. J’aime beaucoup les paroles, qui auraient pu être dites par Britannicus à Junie avant qu’il aille mourir :

Tant que tu vis, brille ! Ne t’afflige absolument de rien ! La vie ne dure guère. Le temps exige son tribut.

5. Richard Hawley – Standing At The Sky’s Edge

Cette chanson est un film à elle seule. Les grands espaces, les destins tragiques de personnages, la voix caverneuse de Richard Hawley : tout est là.

6. Nine Inch Nails – Something I Can Never Have

Britannicus à Junie. Que dire de plus ?

7. Ed Sheeran – I See Fire

Bon, je n’ai pas précisé qu’on avait répété Britannicus quelques semaines avant la sortie du Hobbit 3. Les deux jeunes femmes qui chantaient dans la pièce avaient l’habitude de jouer cette chanson avec une guitare acoustique pendant les pauses ou en coulisses. Je la trouve parfaite pour résumer l’état d’esprit de Britannicus.

Finalement, en faisant tout ça et en griffonnant des notes, j’ai réussi à créer mon Britannicus. Un prince déchu, digne, amer, amoureux de Junie et parfaitement conscient de ce qui se joue autour de lui. Au moment de quitter Junie, Britannicus sait qu’il ne la reverra plus et qu’il va se faire assassiner l’instant suivant. Mais il n’a pas peur. C’est une des qualités que je lui envie, d’ailleurs : son courage. Je trouve Britannicus extraordinairement courageux, et je serais bien incapable d’être aussi noble que lui dans les mêmes circonstances.

Jouer un rôle d’homme signifie ôter tout geste superflu. Pendant les répétitions, je me suis vite aperçue qu’il y avait des gestes que je ne pouvais plus faire, parce qu’ils étaient typiquement féminins. Même chose pour la voix : éviter absolument les aigus. Je me souviens d’une répétition où j’ai demandé à Hassen Fialip, qui jouait Narcisse, comment il aurait prononcé une phrase exclamative. Après, c’est une question d’habitude – même si un mois est court pour se préparer. Britannicus m’aura au moins appris à me tenir droite – une habitude que j’avais du mal à conserver avant.

A l’heure où j’écris ces lignes, la dernière représentation de Britannicus a eu lieu hier. Les dernières représentations sont toujours émouvantes. Celle-ci l’a été, pour de multiples raisons, et parce que j’ai eu l’occasion de rencontrer et de travailler avec des gens très différents. Je me suis fait de nouveaux amis inattendus, et j’ai appris énormément de choses. J’ai d’ailleurs été ravie de m’entendre aussi bien avec Audrey Jaillard, qui jouait Junie. (C’est intéressant, la relation qu’on développe avec ceux qui jouent nos amoureux.) Quand Britannicus lui a dit « On m’attend, Madame, il faut partir », hier soir, il la regardait vraiment pour la dernière fois.

Britannicus et moi nous séparons en bons termes. It was quite a journey, comme disent les Anglais, mais je ne suis pas mécontente de laisser Rome et Néron derrière moi. La cohabitation entre le prince et moi n’a pas toujours été facile, et psychologiquement, c’était parfois éprouvant. Ce n’est pas vraiment le type le plus joyeux du monde. Je reste attachée à ce personnage, et je suis contente d’avoir pu lui donner un peu de profondeur au lieu de l’avoir montré comme un jeune prince sautillant. Je suis très heureuse des retours que j’ai eus, et je suis encore sidérée qu’on m’ait proposé ce rôle. Jamais je n’oublierai cette expérience. Mais bon sang, je suis soulagée de ne plus rentrer chez moi chaque jour en pensant que je vis mes derniers instants et que l’Empire va s’effondrer.

Vale, Britannicus.

Néron meme2

Bonne question.

P.S. (deux jours plus tard) : Quand je préparais Britannicus, j’avais toujours cette image de lui, debout à l’entrée de son palais. Il se tient en haut des marches à côté d’une colonne et regarde le crépuscule en sachant que c’est l’un des derniers qu’il verra. Hier, je rentrais chez moi pendant que le soleil finissait de se coucher, et je me suis dit que la vue ne lui aurait pas déplu.

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Au moment où j’écris cet article, mon blog est pris en otage par le cours d’informatique où je me trouve. Le cours porte sur wordpress. Quitte à bloguer, c’est le moment où jamais de faire un article sur… Cymbeline de William Shakespeare. (Je n’y peux rien si les gifs sur Loki dans Thor 2 mettent un temps fou à arriver. Blame the fangirls.)

Ceci dit, il y a un point commun entre un sujet sur Loki et Cymbeline : Tom Hiddleston. J’entends parler de cette pièce depuis que je suis enfant – notamment grâce à Oscar Wilde et Louisa May Alcott -, mais c’est parce qu’Hiddleston l’a citée dans sa conférence pendant le Comic Con de San Diego que je me suis enfin décidée à la découvrir. Je m’étais promis de lire de nouvelles pièces de Maître Will avant fin 2013, mieux vaut tard que jamais.

Imogen – Herbert Gustave Schmalz (1888)

Je parle rarement d’œuvres littéraires ici, et quand c’est le cas, j’ai tendance à m’attarder sur un personnage en particulier. N’ayez crainte, je ne vais pas déroger à la règle. Je voudrais simplement dire, avant de passer à notre héros du jour, que Cymbeline a été un véritable coup de foudre. C’est désormais une de mes pièces favorites de Shakespeare. Aucune d’entre elles, en tout cas, n’avait eu un effet aussi fort depuis Roméo et Juliette, la première que j’ai lue de lui à l’âge dix ans. (Depuis, je pensais Hamlet indétrônable. Malheur à moi !) Cymbeline contient tous les éléments chers à Shakespeare : travestissement, amours contrariées, comédie, tragédie, reine machiavélique, frères et sœurs séparés à la naissance (et de sang royal, histoire de faire bien les choses), fantômes et fées, héroïne passionnée et loin d’être cruche, affrontements royaux, sans oublier une bataille finale épique. Cinq actes. Et pourtant, le tout est fait avec une telle légèreté que la pièce se dévore. Sans une once d’ennui et sans – presque – aucune lourdeur.

Ajoutez à cela que la pièce était la préférée de John Keats, vous avez un gage de qualité non négligeable. La légende veut qu’il ait été en pleurs après avoir lu la scène du départ de Posthumus et qu’il ait mit un temps fou à reprendre sa lecture. Pauvre chouminou.

En parlant de la fameuse scène, elle illustre bien l’absence de lourdeurs de la pièce. Lorsque, au cours du premier acte, Posthumus est banni du royaume de Cymbeline et se sépare de sa femme Imogène, le lecteur n’a pas droit à des tirades interminables, ni aux “Mon Dieu !” ou “Hélas !” si chers à Racine. Leur dialogue sonne vrai.

Posthumus : Je resterai le plus fidèle des maris qui aient jamais donné leur parole. Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, un ami de mon père que je ne connais que par correspondance ; c’est là que vous m’écrirez, ma reine, et mes yeux boiront chacun de vos mots, leur encre fût-elle du fiel. (…) Si nous prolongions nos adieux pendant toute la durée de notre vie, l’horreur n’en serait que plus grande ! Adieu !

Imogène : Non, encore un instant : si vous partiez pour une brève promenade à cheval, un tel adieu serait déjà insuffisant. Tenez, mon amour : ce diamant appartenait à ma mère ; prenez-le, mon cœur, et conservez-le précieusement jusqu’à ce que vous en épousiez une autre, quand Imogène sera morte.
(Acte I, scène 2)

Sans transition, passons au personnage de Posthumus. Même si je remercie Tom Hiddleston de m’avoir finalement fait lire la pièce, je ne l’aurais pas choisi pour le rôle de Posthumus, qu’il a incarné au théâtre. Je le trouve trop jeune, trop gracile peut-être, même s’il a déjà prouvé l’étendue de son registre. (Du reste, une adaptation filmée de Cymbeline va bientôt sortir sur les écrans. Je ne sais pas ce que vous penserez du teaser, mais Posthumus ne me convainc pas là non plus. Et je voudrais dire aux producteurs qu’on peut adapter Shakespeare autrement qu’en réchauffant Baz Luhrmann. Voyez Joss Whedon et Beaucoup de bruit pour rien…)
Pendant ma lecture, j’ai plutôt imaginé quelqu’un de, disons, ce genre-là :

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Guy de Gisborne. Ou Posthumus, c’est selon.

C’est un fait, Posthumus Léonatus est badass. Je suis tombée amoureuse de lui dès les premières phrases qui mentionnent ledit gentilhomme (la traduction est celle de Christine Lalou) :
“Sa fille, son unique héritière – qu’il destinait au fils unique de la veuve qu’il vient d’épouser – a donné sa main à un gentilhomme sans fortune, mais de grand mérite. Elle l’a épousé. Le voilà donc banni, et elle, en prison.” (Acte I, scène 1)

Ça vous pose un personnage direct. Un seigneur banni parce que marié à la fille du roi, rien que ça. Vient ensuite la fameuse scène des adieux qui fit pleurer notre ami John. Juste avant de quitter le royaume pour s’exiler à Rome, Posthumus croise Cloten (l’incarnation parfaite de la brute), un prince qui convoite Imogène et le provoque en duel.

Cloten : L’ai-je blessé ?

Second seigneur, à part : Pour ça, non ! Pas même entamé sa patience.
(Acte I, scène 3)

*soupir énamouré/admiratif de votre humble servante*

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Eleanor Fortescue-Brickdale – Sir Lancelot (1911)

Dès le début, tout le monde sait que Posthumus restera fidèle à Imogène et inversement. Ce qui pousse un seigneur romain, Iachimo, à défier notre aristocrate exilé : si Imogène cède à ses avances, il rapportera le bracelet que Posthumus a offert à sa femme comme preuve de son infidélité. Iachimo est un méchant qui n’est pas loin d’égaler Iago dans Othello. Et, comme dans Othello, Posthumus va se croire trahi par son épouse. Un ressort que certains trouvent trop facile, ce qui peut se comprendre : Posthumus, comme Othello, ne met pas très longtemps à se laisser convaincre de l’infidélité d’Imogène. Rebondissement oblige.

Après ça, Posthumus, pris d’une fureur identique à celle de son cousin shakespearien, ordonnera à Pisanio (un serviteur resté auprès d’Imogène) de l’assassiner. Ce qui n’arrivera pas, bien entendu : Pisanio est aussi dévoué à notre héros qu’il l’est à la jeune femme, et la fera passer pour morte.

Ces évènements sont loin de faire perdre sa profondeur à Posthumus, qui devient plus intéressant et nuancé après les erreurs qu’il a commises. Évidemment, il regrette son crime une fois obtenue la (fausse) preuve de la mort d’Imogène.
On peut qualifier – anachroniquement – Posthumus de héros romantique, et on le dit “mélancolique” dès le début de la pièce. Cependant, après l’annonce de la mort de sa femme, Posthumus évolue. Il devient plus grave et désabusé. Il gagne vraiment en profondeur et c’est là qu’il devient intéressant. Il a vécu, culpabilise et devient plus lucide. Mourir ne l’effraie pas, bien au contraire :

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(Le même que précédemment. Avouez qu’elle en jette, cette version de Posthumus.)

Posthumus : Je te le garantis, mon ami, tout le monde a des yeux pour se diriger dans le pays où je vais, sauf ceux qui les ferment et refusent de s’en servir.
(Acte V, scène 4)

C’est dans un acte quasi-suicidaire que Posthumus se déguise et prend part à la bataille finale qui oppose les soldats de Cymbeline aux soldats romains. On le voit combattre aux côtés de Guidérius et Arviragus, (les deux princes héritiers de Cymbeline et frères d’Imogène, enlevés à leur naissance) et de Bélarius, père adoptif des deux princes et autre banni. Je vous laisse imaginer la team badass que ces quatre-là forment.

Je vous passe les détails qui restent. Forcément, à la fin de la pièce, une vaste scène de reconnaissance a lieu. Imogène, déguisée en garçon, retrouve enfin son mari et  se révèle à lui. Posthumus l’étreint. Et il n’a pas besoin de trente-six phrases pour témoigner de son amour, mais d’une seule. Shakespeare connaît aussi la concision.

Posthumus : Oh ! ma chère âme ! reste ainsi suspendue comme un fruit à cette branche, jusqu’à ce que l’arbre meure.
(Acte V, scène 5)

J’ai terminé la pièce avec deux certitudes : la première, c’était que Posthumus était devenu mon personnage shakespearien préféré avec Macduff dans Macbeth. La seconde, c’est que j’allais mettre un peu de temps avant de pouvoir lire une autre pièce de Maître Will. Le temps de me remettre de Cymbeline.

Je vais achever là cet article sur Posthumus, sous peine de me perdre en déclarations enflammées – et bien entendu, j’ai une idée précise du genre d’acteur que j’aimerais voir le jouer. Je vois bien Luke Evans, par exemple. Bon âge, bonne morphologie, charisme adéquat. Sans rancune, Tom.

(Je finis cet article trois jours plus tard. Nous sommes le 14 Décembre et j’ai 23 ans aujourd’hui. Entamer son année avec un article sur Shakespeare, c’est un début idéal.)

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Saint Jean-Baptiste – Le Caravage (1603-1604)

La première chose fut de rejeter les drogues dont ils avaient rempli mes poumons. Je toussai. Puis j’ouvris les yeux. L’éclairage était tamisé. Accueil délicat pour celui qui revenait des Enfers, où l’obscurité occupait toute chose. Mes yeux se réhabitueraient, sans doute. Mes membres étaient raides et froids. Je fis bouger mes doigts avec difficulté. Ils étaient blancs, comme de l’ivoire poli, et je sus bientôt que tout mon corps était parfaitement conservé.

Pourquoi m’avoir embaumé et me faire revenir ? La lumière ne m’intéressait plus. J’avais trouvé dans les ténèbres des aventures autrement plus passionnantes que celles qui m’étaient réservées ici. Je savais ce qui m’y attendait : si nous autres âmes damnées ne revenons pas sur Terre, c’est que nous avons nos raisons. Que m’attendait-il ici ? J’avais laissé un fils à la comtesse Almaviva – une erreur impardonnable qui a, je crois, précipité ma chute dans l’Ombre. Elle l’a appelé Léon. Peut-on imaginer pire ? Figaro et Suzanne ne sont plus que de pâles reflets de ce qu’ils étaient jadis. Fi de l’impertinence qui les animait ! J’ai vu, de là où je me trouvais, des bourgeois conventionnels.

Je soupçonne la comtesse de m’avoir ramené à la vie. Une aristocrate qui m’aura réveillé par ennui, pour se trouver face à un court mystère, un frisson qui ne durera pas. C’est la raison qui l’a amenée à réanimer ces membres roides, conservés alors qu’ils étaient jeunes encore, bien plus que le noble élan de s’attacher à une ultime solution afin de sauver sa famille des disputes qui la morcellent. Morbide, ma comtesse, funèbre ! Et tellement stupide…

Eh bien, je n’obéirai pas. Ces doigts pâles et ces paupières seront les seules choses que vous aurez vu bouger, Madame, tandis que je les referme sous vos regards faussement affolés.

Rendez-moi mes ténèbres ! Voici que je retourne parmi mes compagnons infernaux.

Nos jeux ne vous concernent pas et je mène un voyage dont je tairai le nom. Allons, ne soyez pas si triste, Madame, vous m’y rejoindrez bientôt !

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David Garrick as Richard III – William Hogarth (1745)

Fin de l’année oblige, mémoire rendu, je peux me remettre à nourrir ce blog. Et soyez prévenus : des articles sont à venir. Dont un sur Loki, parce que je tiens mes promesses.

Ces derniers temps, j’ai pu me mêler un petit peu à la vie artistique lyonnaise, notamment grâce à mes amis comédiens et illustrateurs. (Oui, attendez-vous à voir bientôt un post ayant un léger rapport avec le festival de la BD.)

Mais d’abord, parlons bien, parlons théâtre. Le 9 Juin dernier, je suis allée voir la pièce Exterminator Richard III, mise en scène par Ugo Ugolini et jouée par la compagnie U.Gomina dans le cadre du festival des Prairiales. (Cette phrase sonne affreusement formelle.)

J’avais deux raisons précises de me rendre à ce festival. La première, c’est que je suis une admiratrice inconditionnelle de Shakespeare depuis l’âge de dix ans, où j’ai découvert Roméo et Juliette. Que j’ai dévoré en deux jours… La seconde, c’est qu’une de mes amies, Maïté Cussey, dont j’ai déjà parlé ici pour son rôle dans la dernière production de la Lune Soluble, y jouait.

Des arguments de poids, donc. La pièce a duré 2h30 en tout. Beaucoup de metteurs en scène font le choix, compréhensible, d’élaguer les pièces de Maître Will qui, jouées dans leur intégralité, ont une durée moyenne de trois heures. Ici, j’ai trouvé que Richard III n’en avait pas souffert. J’ai lu cette pièce il y a des années et j’y ai retrouvé tout ce que j’avais apprécié à l’époque : les malédictions, les complots, les meurtres… Ce qui fait l’essence des pièces baroques de Shakespeare, particulièrement lorsqu’elles traitent du destin de rois. Richard III est une pièce particulièrement sombre et parcourue d’un humour cruel qu’Ugo Ugolini a parfaitement su rendre.

Sa mise en scène avait un côté « bricolé » que j’ai grandement apprécié. J’aime l’idée de pouvoir représenter de grandes pièces avec peu de moyens et de parvenir à en rendre toute la majesté. Ugo Ugolini a choisi de créer des tableaux différents pour chaque acte. L’un d’entre eux est presque entièrement joué… par des marionnettes, tenues à bout de bras par les comédiens – masqués – qui les font parler. Mais la comédie s’assombrit au fur et à mesure que la pièce progresse : quand Richard III accède au pouvoir, son trône a la forme d’un diable en papier mâché, qui étend ses griffes sur tous les personnages.

Certains personnages sont interprétés par des comédiens différents d’une scène à l’autre, ce qui permet notamment un final parfaitement terrifiant : les quatre interprètes de Richard III, ensemble sur scène, parlant d’une même voix et exprimant toute leur folie tyrannique.

Les comédiens, au nombre de douze, sont bons et parviennent à s’approprier un texte qu’ils prennent à bras le corps. (Les croiser durant l’entracte, grimés et costumés, est une expérience assez amusante et surréaliste.) Maïté Cussey jouait, entre autres, le rôle de la reine Margaret qui s’offre le plaisir de maudire à peu près tous les personnages au début de la pièce. Mon amie s’est également vu offrir le privilège de clore la pièce avec une tirade dans la langue de Shakespeare. Rien que ça. Considérablement plus jeune que les autres comédiens – qui ont en moyenne trente ans de plus qu’elle –, elle est parvenue à leur faire face, faisant toujours preuve d’un charisme qui, j’en suis sûre, la mènera loin.

Je suis ressortie de cette pièce ravie et épuisée, comme c’est toujours le cas avec Shakespeare. Cela faisait un moment que je n’avais pas assisté à la représentation d’une de ses pièces, et je n’ai pas été déçue. Exterminator Richard III fut pour moi un beau cauchemar bigarré.

Jusqu’à une prochaine fois, Maître Will…

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C’est maintenant ou jamais. Jeudi 11 Avril, j’ai assisté à la première de la pièce Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? , dernière production en date de la compagnie de la Lune Soluble, présentée dans le cadre du festival Coups de théâtres organisé par l’université Lyon 2.  Je me dois de publier une critique maintenant avant que son souvenir ne s’estompe.

Si tant est qu’il s’estompe. Assister à la première d’une pièce dans laquelle jouent deux amies n’arrive pas tous les jours. Récapitulons.

Jeudi dernier, donc, claquée après un exposé sur Dante Gabriel Rossetti et la façon dont lui et ses amis traitaient la légende du Graal – je suis une étudiante qui affirme ses convictions en cours – je me suis ressaisie chez moi avant de prendre bus-métro-tramway jusqu’à l’université Lyon 2 de Bron. J’avais promis aux demoiselles comédiennes de venir voir leur pièce et je m’en serais voulue de manquer pareil événement.

L’amphithéâtre culturel ouvre ses portes à 19h05 et, peu de temps après, les lumières baissent. C’est parti pour un voyage dans un centre de rééducation un peu particulier…

La pièce a été écrite par Jana Rémond, que j’ai eu l’occasion de croiser à plusieurs reprises durant des cours que nous avions en commun. La jeune femme, en plus d’être dramaturge, s’est aussi chargée de la mise en scène. Très vite, une chose m’a frappée. Si je devais trouver un mot pour ce spectacle, ce serait celui-ci : maîtrise.
Je reviendrai plus tard sur le texte, mais la mise en scène seule est impressionnante. La direction d’acteurs est impeccable et aucun effet n’est de trop. Pourtant, la compagnie de la Lune Soluble n’existe que depuis trois ans !

Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? raconte l’histoire d’une jeune fille (Ariane Chaumat) et d’un jeune homme (Baptiste Ducloux) envoyés de force dans un centre de rééducation où l’on va leur inculquer des principes élémentaires afin de trouver l’amour et, par conséquent, le bonheur. A savoir : s’habiller, apprendre à se maquiller, savoir danser, séduire… C’est l’enseignement très particulier dispensé par le centre de rééducation, tenu d’une main de fer par un directeur aux affections douteuses. Il est aidé par deux demoiselles – dont l’aspect farfelu est finalement plus effrayant qu’autre chose – et de l’inévitable « homme beau » qui, en se pavanant sous les yeux des deux jeunes gens, est censé attiser leur envie de lui ressembler.
Se conformer aux règles où se retrouver à perpétuité sur l’île des Désolés, pas d’autre alternative.

C’est donc à une satire cinglante que nous avons affaire. La pièce de Jana Rémond s’inscrit dans la droite lignée des récits d’Orwell ou d’Orange Mécanique. Le propos est aussi violent et tout y passe au hachoir – pour mon grand bonheur, je dois l’avouer : le conformisme, les romans Harlequin, les revues féminines, la mode et l’obligation de se maquiller.

Quant aux acteurs, ils sont sept et tous très, très bons. Il est toujours amusant de voir des étudiants de son master se métamorphoser sur scène… Et ce fut particulièrement vrai dans le cas de Baptiste Ducloux, dont le jeu m’a complètement prise au dépourvu.

Je ne le cache pas, j’étais venue parce que deux des comédiennes sont des étudiantes de mon master, devenues des amies au cours de cette année. La rousse Ariane Chaumat s’est vue confier le rôle de la jeune fille. Refusant de se plier aux règles dictatoriales du centre, la jeune fille leur oppose un cynisme placide qui n’est pas sans rappeler Wednesday Addams ou Emily The Strange. Lorsqu’elle cède – momentanément – aux exigences du centre, c’est pour se plier à un tango mémorable. (Maintenant, il vous faut m’imaginer le lundi suivant, en cours : « Où as-tu appris à danser comme ça ? ») Maïté Cussey joue Mlle Sonnenblum, une des deux demoiselles qui secondent le directeur. Cet être apparemment superficiel et acquis à la cause du centre va peu à peu voir son personnage se fissurer et remettre en doute ses convictions. La comédienne dévoile tout son charisme sur scène, que je n’avais pu que soupçonner jusque là. La voir passer du burlesque au tragique a été un grand plaisir !

La pièce de Jana Rémond est une réussite. La comédie sert à masquer une critique amère et désabusée. Après tout, mieux vaut rire de la situation que se jeter par la fenêtre…

J’y pense soudain : le jour même de la représentation, j’ai eu une conversation avec Maïté et Ariane juste après mon exposé sur les préraphaélites. Nous nous sommes enthousiasmées face à ce « mouvement jeune » – après tout, Gabriel et ses amis avaient un peu plus de vingt ans quand ils ont fondé la Confrérie Préraphaélite – et j’ai déploré l’absence d’un mouvement artistique semblable de nos jours.

En ce qui concerne le théâtre, je suis désormais rassurée : la troupe de la Lune Soluble m’a prouvé qu’on pouvait faire du théâtre contemporain intelligent, bien écrit, et qui ne cède pas à l’habitude de dévêtir ses comédiens sur scène. Si vous cherchez l’avenir du théâtre, il se trouve là.

Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? sera à nouveau représentée à Lyon en Juin, en un lieu et une date que je vous communiquerai très bientôt – sur ma page fb comme ici. Entre jeunes artistes, on se soutient, non mais.

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