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“Une Cérémonie Sanglante ? Tu es sûre de toi ?”

Bonjour à tous et Joyeux Halloween ! C’est pour moi un grand plaisir de vous retrouver pour vous présenter, comme chaque année, les aventures de ma journaliste ténébriste et de son vampire. J’ai été heureuse de pouvoir écrire sur ces personnages à nouveau, et j’espère que ce nouvel épisode vous plaira !

Pour retrouver les histoires précédentes, vous pouvez cliquer sur ces liens :

Sachez aussi que ces personnages apparaissent dans un texte, Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste, dont j’ai fait une lecture publique en juillet dernier pendant un événement à Lyon, mais qui n’est pas publié ici. (J’y raconte notamment le bal chez la reine Néfertari, qui est mentionné ici.) Bonne lecture !

Ah, Halloween. Son ambiance pluvieuse, ses décorations orange et noir, ses gens déguisés, ses playlists, ses fantômes gémissant sous la lune, ses zombies qui errent dans la rue si on ne les surveille pas.

Depuis le début de l’automne, je m’échine à expliquer à mes collègues du journal Nocturnae pourquoi cette saison est fantastique. Ils râlent tous. En revanche, pour Halloween, ils se mettent d’accord : après tout, c’est un peu notre Noël. Ce qui me fait penser qu’on a reçu un paquet de bonbons à l’arsenic il y a quelques jours à la rédaction, parce que nos « investigations approfondies ne sont pas passées inaperçues ». Je me demande si c’est un compliment mal placé ou une réelle tentative de meurtre. Les mages ont toujours eu un humour approximatif.

Cette année encore, je devais retrouver le vampire pour notre traditionnel article d’Halloween. Le principe : je passe la nuit en sa compagnie, et le jour suivant, j’en écris le récit pour Nocturnae. Au bureau, les jours qui ont précédé la fête ont été particulièrement… pénibles. Mes collègues journalistes – et surtout mon rédacteur en chef – ne se privent pas de faire des blagues douteuses à propos de mon « rencard » annuel avec le vampire. Je pense que j’aurais dû garder l’arsenic.

« Nous devrions le faire », m’a dit le vampire une semaine plus tôt.

On remontait une ruelle à la recherche d’une mystérieuse inscription gravée sur un mur. Un sort puissant s’y cachait – prétendument. J’étais persuadée que la piste ne mènerait nulle part.

« Plaît-il ?

– S’organiser une soirée tous les deux, poursuivit le vampire. Un rencard, comme le disent tes collègues. Un qui soit purement amical, bien entendu. Tes lecteurs et ton équipe obtiendraient la satisfaction qu’ils réclament depuis des années… Quant à toi, tu serais tranquille.

– Laisse-moi récapituler, dis-je. Ton idée, c’est que cette année, on s’organise un rendez-vous galant pour Halloween, pour plaire à un lectorat avide de ce genre de trucs. La petite journaliste sort avec son vampire », souris-je avec un air goguenard.

Je venais de trouver l’inscription, que j’éclairais avec ma lampe de poche. Je poussais un soupir.

« De l’hébreu, marmonnai-je. Génial. (Je ne sais pas le lire. Je dégainai mon téléphone portable pour prendre la formule en photo. Je l’enverrais plus tard à un traducteur pour savoir s’il était raisonnable de laisser cette inscription à la vue de tous depuis trois siècles.) Donc, un date d’amis, en quelque sorte.

– Exactement. Il serait assez plaisant de montrer que même les endroits les plus romantiques ne sauraient nous corrompre.

– Vendu. La question étant : quel serait le lieu parfait pour le meilleur des rendez-vous ? »

Nous sommes restés silencieux un moment, songeurs. Un fantôme est passé au-dessus de nos têtes dans la ruelle vide.

« Une maison hantée ? suggéra le vampire.

– Déjà fait. C’était notre première vraie sortie, rappelai-je. On a vu un opéra de goules l’année dernière… difficilement surpassable.

– Et nous sommes allés au bal de la reine Néfertari récemment. Un bal organisé par une reine millénaire, avec tout le gratin de la société surnaturelle, où nous avons dansé.

– Sans oublier les explorations de cimetières. »

Le silence dura.

« Je crois que nous sommes déjà allés dans tous les lieux possibles pour un rendez-vous digne de ce nom », déclara le vampire.

C’était peu de le dire : en quatre ans, lui et moi avions mis la barre très haut en la matière. Je me surpris à penser que si l’un de nous deux était un jour invité à un date, la personne devrait rivaliser d’imagination pour nous séduire. Et plus encore après l’idée qui nous vint.

« Et une Cérémonie Sanglante ? »

Le vampire m’observa attentivement.

« Tu n’es pas sérieuse.

– Parfaitement sérieuse. »

Le vampire mit quelques secondes avant de répondre, et son visage se fendit d’un fin sourire.

« Très bien. Que fait-on avant ? »

C’est ainsi que le vampire et moi avons décidé que le rencard tant attendu par les lecteurs de Nocturnae se déroulerait d’abord dans un musée. Rien n’est plus beau que d’admirer des toiles dans des galeries tenues par des momies ressuscitées pour le soir d’Halloween. (Je sais que vous vous attendiez tous à un restaurant aux chandelles, mais je n’allais pas manger mon dîner sous les yeux du vampire pendant qu’il n’aurait aucune gorge à se mettre sous la dent. Quel ennui.)

Le grand soir est arrivé, et comme à mon habitude pour Halloween, j’ai porté un soin tout particulier à ma tenue. Encore plus cette année : une Cérémonie Sanglante n’arrive qu’une fois. Le vampire m’attendait devant la galerie d’art, habillé comme toujours avec élégance, sans pour autant chercher à en mettre plein la vue. Même s’il savait qu’une cohorte de jeunes filles se retourneraient sur son passage cette nuit-là.

La galerie était impressionnante. Entre les toiles de vampires (scoop : De Vinci n’est pas mort, il peint toujours) et les sculptures de sorcières (très portées sur l’art contemporains, elles), nous avons parcouru les couloirs à demi éclairés. Chaque pièce était surveillée par une momie à moitié enveloppée dans ses bandelettes, dont les articulations craquaient légèrement au moindre geste. C’était un beau prélude, curieusement tranquille. Mes lecteurs allaient être ravis.

Puis, nous avons quitté le musée et nous sommes dirigés d’un pas sûr vers la Cérémonie Sanglante. Le cimetière où elle se déroulait n’était pas éloigné. La cérémonie avait lieu dans un grand caveau illuminé par des bougies. Derrière un gisant, un prêtre zombie à l’air un peu las officiait. Bon, pour que vous soyez au courant : les Cérémonies Sanglantes ont lieu pendant toute la nuit d’Halloween. Des créatures et des mortels se rendent au caveau pour la célébrer, elle a lieu sans rendez-vous et à l’improviste. Un zombie est là toute la nuit pour la faire.

« C’est pour ? nous demanda le prêtre zombie d’un ton grinçant.

– Une Cérémonie Sanglante, bien sûr, répondit le vampire d’un ton ferme.

– Vous avez de la chance, vous arrivez dans un creux. J’ai officié pour dix cérémonies à la suite il y a trois quart d’heure, mais l’affluence est retombée. Il ne devrait y avoir personne avant un moment. Abrégeons. Vous êtes… (Il nous dévisagea.) Un vampire et une humaine. Bon. Inhabituel, mais pourquoi pas. Les temps changent. Le but de la Cérémonie, si ce n’est pas trop personnel ?

– Voir comment ça se passe, répondis-je franchement. Je travaille chez Nocturnae. »

Je mis quelques secondes avant de poursuivre. Une Cérémonie Sanglante ne s’envisage pas à la légère.

« Et sceller notre relation, quelle qu’elle soit. »

Le vampire hocha la tête.

« Je n’ai rien de plus à ajouter.

– Très bien, très bien, articula le prêtre zombie. Mettez-vous l’un en face de l’autre. Prenez ça (il me tendit un poignard ouvragé) et ça (il tendit une coupe au vampire). Vous savez comment ça se passe, ou je dois vous l’expliquer ?

– Nous le savons », répondit le vampire.

Je saisis sa main, et l’entaillai sans ciller au-dessus de la coupe qu’il tenait. Du sang y coula légèrement avant que sa blessure ne se referme. La mienne allait nécessiter un bandage et je n’y avais pas pensé.

« Pas forcément, murmura le vampire. Les blessures des Cérémonies Sanglantes ne sont pas supposées rester, même sur les humains. Ce poignard est particulier. »

Il entailla la paume de ma main et la coupe recueillit mon sang – qui avait, je le vis, une fort jolie couleur. Dû à un sortilège posé sur la lame, ma blessure se referma aussitôt. Le prêtre zombie reprit la coupe, la souleva au-dessus de sa tête et baragouina une formule incompréhensible en latin médiéval. A cet instant, toutes les bougies s’éteignirent, et je sentis des spectres envahir le caveau. Ils nous frôlaient, et… ils chantaient. Je n’avais jamais entendu de fantômes chanter, mais la rumeur était vraie : c’était magnifique. Une fois leur chant terminé, les bougies se rallumèrent, et le prêtre zombie toussota.

« Bien, bien, dit-il. Afin de conclure la Cérémonie, buvez chacun dans cette coupe et prononcez votre serment. »

La coupe débordait à présent d’un liquide rouge, résultat du mélange de nos deux sangs et… d’un autre sortilège qui avait vraisemblablement fait gagner quelques centilitres au mélange.

Je saisis la coupe et but. Le sang était chaud, et je ne peux pas dire que c’était foncièrement déplaisant – je crois que je devrais revoir mes fréquentations. Le vampire but à son tour et tendit la coupe au prêtre zombie, qui la reprit.

Puis, en nous regardant bien dans les yeux, le vampire et moi récitâmes le serment que j’avais appris par cœur dans un grimoire, et que lui connaissait depuis longtemps.

« Bien, bien, je crois que c’est tout, grommela le prêtre zombie. Je vais faire la vaisselle avant l’arrivée des prochains. Vous pouvez disposer ?

– C’est tout ? demandai-je, étonnée. Il n’y a pas de registre à signer ?

– Votre registre est sur votre main, jeune dame, répliqua le zombie. Sortez, à présent. »

Un instant plus tard, le vampire et moi sortions du cimetière. Je m’arrêtais sous le réverbère le plus proche afin de regarder ma main entaillée quelques instants plus tôt. Si la blessure était parfaitement refermée, une cicatrice demeurait.

« Je vois », dis-je.

Le vampire sourit et me montra sa propre main blessée quelques instants auparavant. La même marque y était visible.

« Donc, même si tu es censé pouvoir guérir de tout…

– Une Cérémonie Sanglante ne s’efface pas, confirma-t-il. Je pense que tu as assez de matière pour nourrir au moins trois articles, dont le moindre sera sur les conséquences de certains sortilèges sur les peaux de vampires. »

Je l’avais rarement vu aussi serein. Il était temps de décider de la suite.

« Chez moi, comme d’habitude ? proposai-je.

– Bien entendu. Une Cérémonie Sanglante ne peut se conclure sans danse, et il me semble que toute la musique nécessaire se trouve dans ta demeure.

– Cependant, tout ce qui va se passer ce soir ne pourra décemment pas se retrouver dans mon article, tu le sais ? »

Le vampire me sourit. Oh que oui, il le savait.

« Invente », dit-il.

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fantin-latour - hommage à delacroix

Fantin-Latour – Hommage à Delacroix (1864)

Cette histoire est affectueusement dédiée à un cercle de musiciens et d’artistes qui ne compte aucun vampire parmi ses membres.
Je crois.

8 Octobre 1891 :

Suis allée au théâtre voir la dernière mise en scène d’Hamlet au Globe. Acteurs très bien, rôle-titre un peu trop fébrile, peut-être.
Ce style télégraphique ne me sied pas du tout, surtout pour raconter ce qui a suivi la représentation. J’ai été présentée à Oscar Wilde. J’ai eu du mal à conserver mon calme, étant donné l’admiration sans borne que je voue à l’écrivain, mais je crois avoir été très bien. Il me semble que j’ai fait bonne impression – à moins que Wilde n’ait utilisé son sourire amusé pour dissimuler quelque chose. Je lui ai dit que j’étais écrivain, et j’ai mentionné ma dernière nouvelle publiée.

« Dans ce cas, ma chère, vous devez absolument vous rendre demain soir au salon de *** », a-t-il dit.

Il y sera, naturellement. Je suis impatiente !

10 Octobre 1891 :

Je suis rentrée si tard hier que je n’ai pas eu le temps d’écrire mon journal. Disons plutôt que je me suis couchée immédiatement, sans pouvoir dormir tout de suite, cependant.

Je me suis rendue au salon en essayant d’être élégante, espérant avec mes habits modestes que mon esprit ferait le reste. L’endroit était rempli d’écrivains et d’artistes, que j’ai reconnus pour certains d’entre eux. Je connaissais les noms de presque tous les autres. Tous ont déjà une réputation, ne serait-ce que dans le cercle fermé des écrivains. Pendant un instant de pur effroi, je me suis demandé ce que je venais faire ici, mais ma fierté a repris le dessus – une seconde à peine avant que Wilde ne m’aperçoive et ne m’introduise à la compagnie.

Le dîner fut très bon et plaisant. Il y avait deux autres femmes – une actrice fort spirituelle et une danseuse – avec qui j’ai peu parlé, préférant la compagnie de Wilde et d’un jeune homme nommé Aloysius. Je ne sais pas exactement ce qu’il fait – il se dit poète ou musicien à ses heures. Quoi qu’il en soit, sa conversation était délicieuse.

17 Octobre 1891 :

Ai à nouveau été invitée à un dîner hier soir. Cette fois-ci, j’étais la seule femme, mais je me suis sentie beaucoup moins intimidée que la semaine dernière. J’ai toléré les cigares de ces messieurs afin de les suivre au salon après le repas, ce qui les a grandement amusés. Il me semble qu’ils me considèrent comme une égale parmi eux. Du moins, ils ne me regardent jamais avec condescendance, et m’ont fait quelques compliments discrets sur mes histoires.

Aloysius était présent. Il a pu se mettre au piano à la fin de la soirée pour nous jouer un morceau de sa composition, qui nous a tous laissés mélancoliques. Fort heureusement, Mr Rossetti a lancé une plaisanterie qui remis les choses en ordre. Je suis rentrée à une heure très avancée, ce qui était bien audacieux pour une demoiselle respectable. Mais je n’étais pas sans escorte : Aloysius s’est proposé pour jouer les chaperons, un rôle dont il s’est acquitté avec les honneurs.

« Vous avez un étrange prénom. Un joli prénom, lui ai-je dit sur le pas de ma porte. Je suis certaine que vous pourriez faire le sujet d’une excellente histoire.

– La vôtre, par exemple ?

– Peut-être, s’il m’en prenait l’inspiration. Je vous connais suffisamment pour composer un poème, désormais. Pour un roman, il me faudrait davantage. »

Il a paru réfléchir un instant, et ses yeux m’ont fixée comme s’il m’étudiait.

« Eh bien, si vous désirez davantage d’informations, je puis aisément me libérer dans trois soirs. Cela vous convient-il, mademoiselle l’écrivain ? »

Nous avons ensuite convenu d’un lieu et d’un horaire de rendez-vous. Quand il est reparti, j’aurais juré qu’il souriait.

21 Octobre 1891 :

Si les événements continuent ainsi, je vais réellement écrire un roman sur toute cette période, de mon intronisation parmi les écrivains londoniens à mon amitié avec Aloysius. Car je suppose que nous sommes amis, maintenant. Se promener la nuit en parlant de littérature et de la meilleure façon d’accommoder une veste ne peut pas avoir d’autres conséquences.
En fait d’informations, il m’a surtout livré ses impressions de Londres, et une opinion cynique sur l’abrutissement du genre humain en général – du moins dans les limites de l’Angleterre.

« Si le sort de l’humanité est si désespéré, n’est-ce pas à nous autres artistes de transmettre notre goût du savoir en publiant des écrits, en incitant les gens à lire, à aller plus loin que la dernière édition du Times ?

Il a considéré la question. « C’est là un parti pris courageux. Presque une cause perdue, pour ainsi dire. J’ai vécu assez longtemps pour constater que les choses vont en se dégradant. Ceci dit, si vous pensez inverser la tendance…

– Mr Rossetti le croit, et c’est aussi mon opinion. Vous êtes d’un pessimisme ! dis-je en riant. Et vous ne semblez guère âgé que de dix ans de plus que moi, tout au plus, sans indiscrétion. Mais puis-je demander combien de temps vous avez vécu ?

– Largement plus d’un siècle, dit-il le plus sérieusement du monde.

– Si c’était vrai, cela vous aurait donné le temps d’agir contre la décrépitude humaine.

– J’observe, et je jette éventuellement quelques morceaux de piano ici et là. Cela me suffit.

– Je ne suis pas certaine que cela vous suffise.

– Votre optimisme vous perdra, mademoiselle.

– Oh, j’espère bien ! Je ne consomme jamais les émotions à moitié. »

Cette fois, Aloysius a ri franchement. En passant sous un réverbère, je me suis rendue compte qu’il était très pâle. Apparemment, ça n’est pas entièrement dû au contraste causé par ses sempiternels habits noirs. J’espère qu’il ne finira pas comme ces poètes maladifs, mais il ne m’a jamais semblé souffrant. Étrange.

24 Octobre 1891 :

Mon roman est officiellement commencé. J’en ai bâti le plan hier et je me suis lancée, après avoir racheté des réserves d’encre et de papier. Je n’ai divulgué mon intrigue à personne, mais je sais que je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’en toucher un mot à Mr Wilde la prochaine fois que je le verrai. Je suis certaine que le sujet l’intéressera.

« Quel en est le sujet ? m’a demandé Aloysius alors que nous sortions de l’opéra.

– Vous et d’autres, ai-je répondu avec un sourire. Ne vous flattez pas trop vite. Disons que vous constituez un motif intéressant. »

Au moment de le quitter, je lui ai serré la main. Elle était très froide. Pour la première fois, plusieurs informations se sont réunies dans ma tête et m’ont fait voir Aloysius sous un jour encore plus intrigant.

« Si vous étiez un vampire, me le diriez-vous, tout en sachant que je garderais le secret ?

– Pas avant que vous ne rédigiez le chapitre dix. Il faut garder un peu de suspense pour vos lecteurs. »

Il m’a quittée sur un salut théâtral. Aloysius semble de bien meilleure humeur, ces jours-ci.

28 Octobre 1891 :

Je pensais avoir fait la découverte du siècle, tout au moins de la semaine : Aloysius est un vampire ! Il s’avère que notre petit cercle d’écrivains élégants et raffinés est déjà au courant. Tout cela est déprimant.
Je n’ai rien révélé, bien entendu : un auteur a glissé une allusion à la condition d’Aloysius d’un air tout à fait détaché, et mon « secret » n’en a subitement plus été un. Orage, désespoir : Aloysius est donc un mystère partagé. Le fait qu’il soit un vampire n’a pas l’air d’affoler ces artistes outre mesure, il le rend simplement plus intéressant.

Au moins ai-je la certitude qu’aucun d’entre eux n’a écrit de roman où il figurait.

30 Octobre 1891 :

« Vous semblez déçue, m’a dit Aloysius.

– Faire des découvertes qui l’ont déjà été a quelque chose de terriblement frustrant.

– Je vous l’accorde, mais vous avez eu le mérite de parvenir à cette conclusion seule. Que les autres aient été au courant avant vous n’y change rien.

– Je suppose qu’aucun de nous ne risque quoi que ce soit en votre compagnie ?

– Absolument rien, je suis navré de le dire. »

Nous entamions tout juste notre promenade du soir et la ville était délicieusement animée. J’ai rarement connu un mois aussi rempli, et je dois avouer que ce n’est pas pour me déplaire. Un roman en cours, et de nouveaux amis dont l’un d’eux s’avère être un vampire tout à fait bien élevé. Je crois que je préfère ne pas tout connaître de ses habitudes, pour le moment. Pas avant de rédiger le chapitre 14.

Fin ?

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nine inch nails - year zero artwork

Elle avait des cendres dans les cheveux. Cela lui rappela… comment c’était, avant. Avant la destruction du monde. Mais c’était la nouvelle aube.

Et malgré les décombres, les bâtiments détruits, le soleil de cette fin d’après-midi donnait un aspect curieusement rassurant aux choses.

Les cendres étaient emmêlées dans les cheveux de la jeune femme. Elle marchait précautionneusement en tendant les bras pour ne pas tomber, parfois. Les gravas avaient rendu le sol incertain. Lui regardait les choses de loin. Le monde était fini, il n’avait aucun doute là-dessus – quoique. Il était là, il était vivant, après tout – et elle aussi.

Ils s’étaient réfugiés en même temps sous un abri quand les immeubles s’étaient écroulés. Mais à ce stade, c’était déjà presque fini. De là où ils se trouvaient, ils avaient pu tout voir. Autrefois, dans ce genre de situation, il aurait posé ses mains sur les yeux de la jeune femme – ou de n’importe qui d’aussi jeune – pour l’empêcher de voir. Mais il avait compris à quel point c’était dérisoire, parce qu’il fallait qu’elle sache, qu’elle voie et qu’elle se souvienne. Qu’elle raconte, peut-être, si elle croisait quelqu’un d’autre à part lui.

Il avait lu beaucoup de récits sur la fin du monde, mais est-ce que ça l’avait vraiment préparé à ce qu’il avait vu ? Pas vraiment. Est-ce qu’il avait déjà envisagé que ça puisse arriver ? Évidemment.

La jeune femme vacilla une fraction de seconde et reprit son équilibre. Elle resta immobile un moment, les mains sur la taille, à regarder devant. Elle se tourna vers lui.

Est-ce qu’ils allaient croiser des survivants hostiles, des êtres bizarres, de la bonté, personne ? Oublie les livres, se dit-il. Au moins, tu ne te retrouves pas seul dans ce bourbier.

Au-dessus d’eux le soleil brillait, indifférent – ou peut-être bienveillant, tout dépendait du point de vue. C’était bientôt le crépuscule.

 

Écrit dans un train dans une fin d’après-midi.

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Oneiroi

Par Adeline Arénas

adam

And the moonlight they’re more thrilling
Those things that he knows
Alex Turner – The Jeweller’s Hands

Elizabeth a oublié ses mitaines et penche la tête de côté. Il est tard, l’aiguille de l’horloge va bientôt en frapper le sommet et… Ah, voilà. Le tintamarre a commencé, rompant le silence de la ville. Douze coups, minuit. Le cliché est vite passé. Ses mains sont froides.

Il n’empêche qu’elle l’attend toujours. D’un côté, s’il était arrivé à minuit pile, ça aurait paru si irréel et si fabriqué que, forcément, un peu de gâchis aurait été constaté. L’instant aurait été gâché.

Elizabeth tourne, observe toutes les entrées des ruelles qui débouchent sur la petite place mais non, il n’est toujours pas là. Dans cinq minutes, elle estimera le cap du retard franchi. Et jurera tout bas, probablement.

« Elizabeth. »

Elle se retourne et le voilà, surgit de la ruelle qu’elle a regardée deux minutes avant. Le temps, une obsession ! C’est la première fois qu’elle aura l’occasion de vraiment lui parler. Plus en tout cas que les cinq minutes de conversation échangées dans une salle de concert, au début de la nuit dernière. Ils étaient venus voir la même chose. Elizabeth se retient d’incliner la tête.
Ce qui est amusant, parce qu’elle s’incline toujours quand on lui présente des gens. N’importe qui. Politesse d’un autre âge qu’elle s’est instituée et qu’elle respecte. C’est le plus ancien, le plus majestueux de tous les êtres qui lui aient été donnés de voir – et pourtant elle ne bouge pas. Elizabeth se contente de le regarder comme un membre de sa famille, avec le respect dû à un aîné depuis longtemps parti et attendu.

« Oneiroi. »

Elizabeth l’a soufflé et l’être semble réfléchir à la portée du nom.

« Si c’est ainsi que tu veux me nommer.
– Peu importe ton vrai nom, ça fluctue et tu en changes souvent. Tu seras Oneiroi pour moi car c’est ainsi que je te vois. »

Lui semble réfléchir. Comme s’il ouvrait un vieux tiroir et souriait à la vue d’un souvenir.

« Les dieux des songes, habitants de l’Érèbe aux confins du monde. »

Elizabeth irradie.

« Que veux-tu voir ?
– Tout.
– Ce qui peut avoir une définition différente pour toi et moi, dit-il. Viens. »

Oneiroi l’entraîne à travers les rues baignées par la nuit. Si calmes, et si peu dangereuses que les confins du monde semblent se trouver là. Elle le dit et elle sait, même s’il ne répond pas, que son idée n’est pas différente.

Les grains de sable qu’elle a ramassé s’écoulent de son poing serré, à la fois rugueux et agréables. Froids, alors qu’ils ont été chauds toute la journée. Pendant qu’ils s’écoulent hors d’elle, Oneiroi lui explique la marche du monde. Elizabeth secoue la tête, sourit : c’est une théorie qu’elle n’approuve pas. Il change de sujet et lui fait voir des constellations. Il place sa main sous la sienne et recueille des grains de sable, les minéraux et les morceaux de rochers qu’elle laisse tomber. Il les compare aux astres et aux étoiles.
Des galaxies il en vient à la musique. Comme ça, juste en passant. Les deux phrases qu’il lâche resteront gravées en elle. Elizabeth veut parler d’une pièce très vieille et très oubliée qu’elle a lue il y a longtemps, à laquelle Oneiroi lui fait penser. C’est au visage de l’être de s’éclairer.

« La chose est peu connue. »

Sa voix à lui est presque raffinée, pleine de tous les livres qu’il a lus et de toutes les musiques qu’il a écoutées. Elle en serait tombée amoureuse si elle n’avait pas déjà un amant qui avait noué son cœur au sien. Il est loin, si loin d’elle en ce moment… Oneiroi est lié, lui aussi, à une épouse qui l’attend à l’autre bout du monde. Il regarde Elizabeth. Son reflet, avec un ou deux millénaires de retard.

Il lui parle de livres et elle se souvient d’articles d’encyclopédies. Elles prennent la poussière, elle doit toujours souffler sur la tranche des pages fines comme du papier bible. Elle imagine les illustrations frappées entre les colonnes chargées d’inscriptions. Bam. Ses lèvres forment une onomatopée muette.

« Et la musique ?
– La musique ?
– Tu ne peux pas te contenter de m’en parler si peu. (Elle se corrige.) Je ne peux pas m’en contenter. Parle-moi des vieux instruments. »

Oneiroi s’exécute obligeamment, comme on satisferait au caprice d’un enfant déjà trop gâté. Elizabeth pose brusquement une question sur la mécanique. Comment fonctionnent les choses ? Est-ce qu’on sait pourquoi…

« C’est à mon tour d’avoir une question à te poser. »

Au loin, le ciel bleuit légèrement. Le noir devient gris, le jour va se lever. La promenade a été longue. Leur point de départ est très loin derrière eux.

Elizabeth regarde Oneiroi.

« C’est ta faim qui t’a poussée à venir me voir, n’est-ce pas ? »

Elle sourit. Qu’il lui pose cette question est un paradoxe en soit.

« Impossible de le nier.
– Suppose que je te donne ceci. (Il dresse une main blanche, qu’elle devine froide sans la toucher, dans l’obscurité qui faiblit.) Y as-tu pensé ?
– Brièvement. Comme une chose qu’il serait trop insultante de demander. Je n’ai pas cette prétention. Je ne veux pas faire offense…
– Si je te fais ce don, c’est à double tranchant. Tu sauras, bien plus que tu ne sais déjà. Infiniment plus. Mais ta faim de savoir sera encore plus grande. »

Oneiroi a un sourire amusé. Une pensée lui est venue.

« Tout en restant parfaitement mortelle, bien sûr. Tu ne veux pas de l’immortalité, je me trompe ? Tu as déjà trop d’errances nocturnes. »

Il se penche vers elle.

« Et il y a un amour immodéré de la lumière,… (Il se redresse.) Ah ! Quel dommage. »

Ses deux derniers mots sont presque inintelligibles. Il soupire.

« Ou peut-être pas. »

Oneiroi décide de mettre fin à ses idées, qui menacent de prendre le dessus sur l’instant présent. Sur Elizabeth, qu’il ne reverra plus. Il ne l’évitera même pas, c’est un simple fait : c’est la dernière fois qu’il la voit. Il le sait et la décision ne relève pas d’eux.

Peu après il l’a quittée. Elizabeth se tient debout, tremblant presque face au ciel qui devient de plus en plus clair. Elle a la pression froide de la main d’Oneiroi contre ses lèvres, et le goût du sang chaud qu’elle a l’impression de sentir encore s’écouler dans sa gorge.

Les idées luttent. La Beauté. La mécanique. Les anneaux autour des planètes. Les grains de sable qui glissent hors d’elle. Oneiroi. « Oneiroi », prononce-t-elle.

Et la faim, la faim qui jamais ne cessera.

Fin

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Hesiode et la Muse – Gustave Moreau (1891)

[Une fois n’est pas coutume, cet article sera un peu particulier puisqu’il a été écrit pour répondre à défi. Alexandra est une amie de longue date qui écrit, est passionnée de romans, de séries de la BBC et de héros intéressants. Elle tient l’un des blogs que je préfère, La Bouteille à la mer : courez-y et lisez ses billets. Le seul problème étant, je vous avertis d’entrée, que vous aurez envie de découvrir tout ce dont elle parle, car la gente dame sait diablement donner envie. (Le blog a également le mérite d’être très beau à regarder…) C’est grâce à elle que j’ai découvert Guy de Gisborne, auquel j’ai consacré deux essais et le conte publié cette semaine sur ce blog, L’hymen maudit. Ça veut tout dire, je crois. Un beau jour, j’ai posté une citation d’Anne Rice sur le mur facebook de mon amie, et elle a presque aussitôt  lancé l’idée d’écrire un texte à partir de cet extrait. Un défi, soit ! Mission acceptée. Alexandra a rédigé une très belle nouvelle néo-victorienne, The Gipsy Gentleman, avec des personnages qu’il me tarde de retrouver sous sa plume. Cette histoire m’a ravie et troublée à la fois, et je vous invite à la découvrir. La demoiselle touche juste.
Quant à moi, j’ai écrit la courte nouvelle poétique qui suit. J’espère que son ange noir vous plaira…]

“I love you still, that’s the torment of it. Who will take care of me, my love, my dark angel, when you are gone?”
– Anne Rice, Interview with the vampire –

ENLUMINURES

J’ai inventé des litanies, créé des phrases au hasard. J’ai dansé, chanté des vers, tout le temps, sans arrêt. Et pourtant, cela me semble toujours vain. Comment parler de ce que je ressens si tout a été fait ? J’ai cherché dans les livres. J’ai vu ce que Miss Browning disait et je l’ai pris à cœur. Il me semblait que cela résumait parfaitement mon humeur. How do I love thee ? demandait-elle d’une voix douce, presque timide, cependant que la question faisait écho dans mon esprit.

J’ai marché dans les rues et la seule chose qui me venait à l’esprit étaient des noms, lancés au hasard. Comment mon invocation peut-elle fonctionner si elle ressemble à toutes les autres ? J’ai regardé les étendues d’herbe, j’ai cherché une réponse dans les fleurs sauvages ou domestiquées que j’ai pu croiser. J’ai même tenté de percevoir une réponse dans les rayons du soleil qui me brûlaient le visage – sacrifice ultime. Rien !

La réponse la plus immédiate fut : la fiction. Par une histoire je pouvais montrer, peut-être, ce que je ressentais. Tout déguiser. Du papier, de l’encre, et advienne que pourra. De toute évidence, le monde entier sait ce que tu ressens – ça n’est un secret pour personne. Ils n’ont qu’à regarder ta figure et écouter les paroles que tu chantes, voir les tableaux nouvellement accrochés dans les couloirs de la maison, en remplacement des anciens placés au grenier.

Je passai des nuits à violer la blancheur de feuilles qui n’avaient rien demandé. Ou qui ne demandaient que ça, je l’ignore. Je dessinai une lettrine au début de chaque chapitre que je colorai avec des poudres trempées dans l’eau, récupérées ici et là. Des oiseaux, des feuilles, des plantes joliment vénéneuses. Le travail fini, je vis que j’avais créé une belle chose. Juste pour dissimuler – trop mal – les sentiments qui y étaient déversés. Il en découvrirait donc l’ampleur, s’il ne la soupçonnait pas déjà. Après tout, ne me laissait-il pas le voir chaque soir ?

Il était temps de lui remettre la chose, pensai-je. Il faut qu’il sache, que cela scelle ma perte ou non. De toute façon, il pouvait partir d’un moment à l’autre. L’ennui de s’attacher à un être sans attache. Cela dit, s’il partait irrémédiablement, j’étais toujours libre, moi aussi, de renoncer à toute forme d’attachement. Je pouvais me jeter du haut de ma fenêtre et offrir un sublime martyre à ces temps troublés. Pourquoi pas ?

Le rouleau en main, je partis le trouver. Les pages enluminées glissèrent l’une après l’autre de ses mains au fur et à mesure que ses yeux faisaient sien chaque mot. Il avait compris, évidemment. Il ne parut pas le moins du monde effrayé par ce qu’il avait lu – s’il l’était, le masque était parfait. Ou peut-être avait-il l’habitude de causer cet effet. D’autres avaient certainement succombé avant moi. Après tout, son visage était celui d’un ange, un ange noir… Il m’annonça qu’il partait. A cause de mes écrits ? Non. Il partait, tout simplement. D’autres avaient certainement succombé avant moi et, ne supportant pas son départ, avaient eu recours à un expédient pour se défaire de tout attachement ?

Je lui posai la question. Il n’en avait jamais eu connaissance. Il fixa sur moi des yeux limpides. Comment allais-je faire, moi, sans mon ange des ténèbres, lui demandai-je ? Comment pourrais-je apprendre et voir ? Je perdrais la raison. Je me perdrais tout court. Et plutôt que de vivre cela, lui dis-je, je préférais encore me soustraire à ce monde à l’instant où il aurait quitté les lieux.

J’avais un amour pour lui qui était beaucoup trop grand, ajoutai-je en tordant dans mes mains des pans de ma robe. Je ne savais pas… et je tournais la tête de tous côtés. Enfin, il avait bien vu, n’est-ce pas ? Il pouvait parfaitement concevoir, comme une fin possible, envisageable, que je veuille me défenestrer après son départ ?

Il était fort impoli de ma part de l’interrompre, dit-il. Je l’avais coupé d’une façon fort impétueuse. Il partait et désirait que je l’accompagne, me dit l’ange noir. Si, cependant, je désirais le laisser aller seul et me défenestrer, il n’y verrait pas d’objection. Il lui suffirait simplement de s’acheter un poison dans le pays où il arriverait afin de rejoindre la destination où je l’aurais précédé séance tenante.

Laquelle de ces solutions m’agréait ? Il me regardait toujours de ses yeux ressemblant à deux onyx. Il me fallut le temps de la réflexion. La première me semblait, je crois, la plus engageante : je le suivrais. Cela dit, si cette issue s’avérait insatisfaisante, libre à nous d’opter pour la seconde, n’est-ce pas ?

L’ange noir roula mes feuilles enluminées et les pressa un moment contre ses lèvres. Absolument, mon amour, absolument. Il est si facile de se soustraire au monde. Et que deviendrai-je, quant à moi, si vous décidez de partir ?

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La clef

 

Jack White III

« J’aimerais savoir… pourquoi tu as recommencé à me hanter ? »

Il fut secoué par un rire.

« La vraie question, rétorqua-t-il, c’est pourquoi es-tu revenue me voir ? »

La fréquentation du bar luxueux était moyenne ce soir-là. Elle y était entrée depuis cinq minutes, l’avait repéré immédiatement et s’était assise à côté de lui. Cinq minutes et déjà, elle sentait une querelle poindre à l’horizon. Si cela restait à l’état d’ironiques remarques, elle saurait tenir la conversation.

Assise à côté de lui sur un tabouret, elle soupira.

« Je n’arrive plus à… créer. Tu sais ? J’ai l’idée, une vague idée et au moment de dessiner le mécanisme dans son ensemble… » Elle claqua des doigts. « Plus rien. »

Il hocha la tête et demeura silencieux un moment. Il n’avait rien commandé, il était simplement là parce qu’il aimait l’atmosphère de ce genre d’endroit. Et la musique. Celle qui était diffusée – du jazz et du blues – lui permettait de tout oublier. Ce qui était parfois une nécessité.

« Que viens-je faire dans cette histoire ?

– J’ai recommencé à penser à toi. Par hasard. Après tout, tu m’as appris l’essentiel de ce que je sais, non ? Alors j’ai pensé que, plutôt que de retourner ton image blafarde dans ma tête, je ferais mieux d’aller te trouver. »

Il tapota la table et jeta un coup d’œil vers la porte.

« En tout cas, nous ne réglerons pas cela ici, dit-il d’un ton définitif. Où veux-tu aller ?

– N’importe où. Un hôtel ?

– Très bien. »

Ils avaient quitté le bar une seconde plus tard.

« Et toi ? Que fais-tu, maintenant ?

– Je prends des vacances, affirma-t-il d’un ton détaché.

– Menteur. Tu n’y arrives pas. »

Il la regarda un instant sans ralentir sa marche.

« Tu crois que c’est mieux ? demanda-t-il doucement. De ne jamais être en repos, c’est cela que tu désires ?

– Le pire est de rester devant un plan inachevé. Toi… (Elle secoua la tête.) Toi, tu es toujours inspiré. J’aimerais ne jamais être en repos. J’aurais l’impression d’employer mon temps de la meilleure des façons.

– Des sacrifices sont exigés.

– Comme ? Ne pas être fichu de maintenir une relation digne de ce nom ?

– Par exemple. »

Malgré son ton cynique, la colère brilla dans les yeux du promeneur. Mais il n’ajouta rien.

Ils arrivèrent à l’hôtel assez rapidement. Il loua une chambre à un prix exorbitant sans vraiment y prêter attention. Tous deux parcoururent le couloir du troisième étage avant d’y parvenir. Elle apprécia l’endroit. C’était la première fois qu’elle y venait.

Aussitôt rentrée, elle jeta son manteau sur une chaise et se laissa tomber sur le lit avec un soupir. Elle posa une main sur ses yeux, exaspérée.

« Tu es fatiguée, dit-il.

– Très. »

Elle le sentit s’allonger à côté d’elle.

« Cela explique peut-être certaines choses, tu ne crois pas ?

– Non, je ne crois pas, dit-elle d’une voix cinglante. Je suis exténuée parce que je ne crée pas. Rien n’épuise davantage que l’ennui. »

Elle ôta sa main de ses yeux et tourna la tête vers lui. La lumière était éteinte, mais les lueurs de la ville passaient à travers la fenêtre.

« C’est amusant, ça, que tu sois habillé en noir, constata-t-elle. Nous avons déjà la même chevelure. Les gens vont nous prendre pour…

– Un frère et sa sœur, dit-il d’un ton insouciant.

– La vieille blague. Ça n’a jamais pu marcher avec moi. Maître et disciple, ça sonne tout de même mieux… A propos, quelqu’un nous considère comme ses maîtres. Quelle idée étrange…

– Qui donc ?

– Un jeune homme qui veut suivre la même voie. L’invention. Il m’a dit : « lui et vous êtes mes maîtres ». Toi, tu le mérites. »

Il rit – et cette fois, son rire n’avait rien de cynique.

« Ne dis pas cela.

– Comment prends-tu une telle chose quand on te la dit ? murmura-t-elle. Moi, je ne peux pas… assumer ça. C’est trop…

– Tu écoutes, tu remercies, mais tu n’y penses pas. Laisse aller, dit-il sérieusement. Nous avons déjà bien assez de choses à porter, tu ne crois pas ? Inutile de penser que nous pouvons influencer quiconque… C’est une idée terrible.

– Dangereuse. »

Le silence s’installa.

« Donne-moi la clef pour inventer à nouveau », dit-elle tout bas.

Il se tourna vers elle et la contempla un instant avec un sourire.

« Tu l’as déjà, remarqua-t-il. Tu es juste venue vers moi pour que je te le rappelle. »

Elle lui rendit son regard et y trouva la réponse qu’elle recherchait.

« Viens », dit-il simplement.

Il lui ouvrit les bras et elle s’y réfugia. Le sommeil tomba sur eux, imperceptiblement, et leurs yeux se fermèrent. Des idées fantastiques et terrifiantes pouvaient les visiter même dans leurs rêves. Cette nuit-là, ils les accueillirent gracieusement.

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Écrit à l’encre rouge.

Maxellende ne parvenait pas à dormir. Elle avait laissé les fenêtres de sa chambre ouvertes et refusé de tirer les rideaux de son lit à baldaquin. La vue des étoiles et les bruissements de la nuit ne parvenaient toujours pas à l’apaiser. Pourtant, elle n’était visitée par aucune des rêveries qui la berçaient d’ordinaire, l’emmenant doucement vers le sommeil avant même qu’elle ait pu s’en rendre compte.

Après s’être une fois de plus retournée dans son lit, elle agrippa son drap, indécise. Le château était parfaitement silencieux, du moins dans cette aile. Maxellende rejeta ses couvertures, se leva et, aidée par la lueur des astres, ses yeux habitués à l’obscurité, elle trouva le moyen d’allumer un chandelier.
Quelques instants plus tard, elle avait revêtu la robe de velours noir qu’elle avait portée pendant la journée et, les cheveux dénoués, elle entreprit de parcourir les sombres couloirs de la demeure.

Elle parvint ainsi jusqu’à une autre aile du château et ralentit sa marche. Et Maxellende commença à entendre une mélodie. Elle fut surprise par la douceur et la mélancolie produite par un tel instrument. Un orgue. Elle s’approcha davantage et aperçut la porte entrebâillée. L’ouverture jetait un éclair argenté sur le sol. Maxellende poussa doucement la porte. Son chandelier éclaira d’abord une pièce vide, puis, quand elle eut refermé la porte derrière elle, elle vit un homme occupé à jouer. Son visage lui était invisible. Maxellende posa son chandelier. Il semblait presque caresser les touches, et son corps bougeait au rythme de la musique qu’il déroulait, animé par une grâce étrange. Lorsqu’il s’arrêta, Maxellende resta silencieuse. Elle savait qu’il était au fait de sa présence depuis qu’elle avait franchi la porte.

« C’est une nuit paisible », remarqua-t-il.

Il se leva et, lentement, se tourna vers elle. Elle vit la veste noire hâtivement jetée sur ses épaules, la chemise blanche dont les manches n’avaient pas été boutonnées. Dans ses yeux brillait un éclat fiévreux. Pour lui aussi, la nuit était agitée.

« Maxellende Lucretia », murmura-t-il.

Elle se précipita vers lui, posa sa main sur sa nuque et attira son front contre le sien.

« Partage tes démons avec les miens, dit-elle. Offre-les moi. »

Il sourit et fit glisser sa main sur ses longs cheveux.

« Nous sommes tous deux hantés, ma romantique enfant. »

Il se pencha vers son cou. Maxellende ne tressaillit pas. Son baiser fut délicat. Lorsqu’il la regarda à nouveau, Maxellende vit des rêveries de sang et de portes infernales.
Ignorant les rumeurs de la nuit, ils retournèrent aux noirs corridors du château, avides de chimères et de vertiges.
Les flammes du chandelier éclairaient toujours l’orgue silencieux.

28/29 Juillet 2012.
Commencé la nuit.

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