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“Une Cérémonie Sanglante ? Tu es sûre de toi ?”

Bonjour à tous et Joyeux Halloween ! C’est pour moi un grand plaisir de vous retrouver pour vous présenter, comme chaque année, les aventures de ma journaliste ténébriste et de son vampire. J’ai été heureuse de pouvoir écrire sur ces personnages à nouveau, et j’espère que ce nouvel épisode vous plaira !

Pour retrouver les histoires précédentes, vous pouvez cliquer sur ces liens :

Sachez aussi que ces personnages apparaissent dans un texte, Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste, dont j’ai fait une lecture publique en juillet dernier pendant un événement à Lyon, mais qui n’est pas publié ici. (J’y raconte notamment le bal chez la reine Néfertari, qui est mentionné ici.) Bonne lecture !

Ah, Halloween. Son ambiance pluvieuse, ses décorations orange et noir, ses gens déguisés, ses playlists, ses fantômes gémissant sous la lune, ses zombies qui errent dans la rue si on ne les surveille pas.

Depuis le début de l’automne, je m’échine à expliquer à mes collègues du journal Nocturnae pourquoi cette saison est fantastique. Ils râlent tous. En revanche, pour Halloween, ils se mettent d’accord : après tout, c’est un peu notre Noël. Ce qui me fait penser qu’on a reçu un paquet de bonbons à l’arsenic il y a quelques jours à la rédaction, parce que nos « investigations approfondies ne sont pas passées inaperçues ». Je me demande si c’est un compliment mal placé ou une réelle tentative de meurtre. Les mages ont toujours eu un humour approximatif.

Cette année encore, je devais retrouver le vampire pour notre traditionnel article d’Halloween. Le principe : je passe la nuit en sa compagnie, et le jour suivant, j’en écris le récit pour Nocturnae. Au bureau, les jours qui ont précédé la fête ont été particulièrement… pénibles. Mes collègues journalistes – et surtout mon rédacteur en chef – ne se privent pas de faire des blagues douteuses à propos de mon « rencard » annuel avec le vampire. Je pense que j’aurais dû garder l’arsenic.

« Nous devrions le faire », m’a dit le vampire une semaine plus tôt.

On remontait une ruelle à la recherche d’une mystérieuse inscription gravée sur un mur. Un sort puissant s’y cachait – prétendument. J’étais persuadée que la piste ne mènerait nulle part.

« Plaît-il ?

– S’organiser une soirée tous les deux, poursuivit le vampire. Un rencard, comme le disent tes collègues. Un qui soit purement amical, bien entendu. Tes lecteurs et ton équipe obtiendraient la satisfaction qu’ils réclament depuis des années… Quant à toi, tu serais tranquille.

– Laisse-moi récapituler, dis-je. Ton idée, c’est que cette année, on s’organise un rendez-vous galant pour Halloween, pour plaire à un lectorat avide de ce genre de trucs. La petite journaliste sort avec son vampire », souris-je avec un air goguenard.

Je venais de trouver l’inscription, que j’éclairais avec ma lampe de poche. Je poussais un soupir.

« De l’hébreu, marmonnai-je. Génial. (Je ne sais pas le lire. Je dégainai mon téléphone portable pour prendre la formule en photo. Je l’enverrais plus tard à un traducteur pour savoir s’il était raisonnable de laisser cette inscription à la vue de tous depuis trois siècles.) Donc, un date d’amis, en quelque sorte.

– Exactement. Il serait assez plaisant de montrer que même les endroits les plus romantiques ne sauraient nous corrompre.

– Vendu. La question étant : quel serait le lieu parfait pour le meilleur des rendez-vous ? »

Nous sommes restés silencieux un moment, songeurs. Un fantôme est passé au-dessus de nos têtes dans la ruelle vide.

« Une maison hantée ? suggéra le vampire.

– Déjà fait. C’était notre première vraie sortie, rappelai-je. On a vu un opéra de goules l’année dernière… difficilement surpassable.

– Et nous sommes allés au bal de la reine Néfertari récemment. Un bal organisé par une reine millénaire, avec tout le gratin de la société surnaturelle, où nous avons dansé.

– Sans oublier les explorations de cimetières. »

Le silence dura.

« Je crois que nous sommes déjà allés dans tous les lieux possibles pour un rendez-vous digne de ce nom », déclara le vampire.

C’était peu de le dire : en quatre ans, lui et moi avions mis la barre très haut en la matière. Je me surpris à penser que si l’un de nous deux était un jour invité à un date, la personne devrait rivaliser d’imagination pour nous séduire. Et plus encore après l’idée qui nous vint.

« Et une Cérémonie Sanglante ? »

Le vampire m’observa attentivement.

« Tu n’es pas sérieuse.

– Parfaitement sérieuse. »

Le vampire mit quelques secondes avant de répondre, et son visage se fendit d’un fin sourire.

« Très bien. Que fait-on avant ? »

C’est ainsi que le vampire et moi avons décidé que le rencard tant attendu par les lecteurs de Nocturnae se déroulerait d’abord dans un musée. Rien n’est plus beau que d’admirer des toiles dans des galeries tenues par des momies ressuscitées pour le soir d’Halloween. (Je sais que vous vous attendiez tous à un restaurant aux chandelles, mais je n’allais pas manger mon dîner sous les yeux du vampire pendant qu’il n’aurait aucune gorge à se mettre sous la dent. Quel ennui.)

Le grand soir est arrivé, et comme à mon habitude pour Halloween, j’ai porté un soin tout particulier à ma tenue. Encore plus cette année : une Cérémonie Sanglante n’arrive qu’une fois. Le vampire m’attendait devant la galerie d’art, habillé comme toujours avec élégance, sans pour autant chercher à en mettre plein la vue. Même s’il savait qu’une cohorte de jeunes filles se retourneraient sur son passage cette nuit-là.

La galerie était impressionnante. Entre les toiles de vampires (scoop : De Vinci n’est pas mort, il peint toujours) et les sculptures de sorcières (très portées sur l’art contemporains, elles), nous avons parcouru les couloirs à demi éclairés. Chaque pièce était surveillée par une momie à moitié enveloppée dans ses bandelettes, dont les articulations craquaient légèrement au moindre geste. C’était un beau prélude, curieusement tranquille. Mes lecteurs allaient être ravis.

Puis, nous avons quitté le musée et nous sommes dirigés d’un pas sûr vers la Cérémonie Sanglante. Le cimetière où elle se déroulait n’était pas éloigné. La cérémonie avait lieu dans un grand caveau illuminé par des bougies. Derrière un gisant, un prêtre zombie à l’air un peu las officiait. Bon, pour que vous soyez au courant : les Cérémonies Sanglantes ont lieu pendant toute la nuit d’Halloween. Des créatures et des mortels se rendent au caveau pour la célébrer, elle a lieu sans rendez-vous et à l’improviste. Un zombie est là toute la nuit pour la faire.

« C’est pour ? nous demanda le prêtre zombie d’un ton grinçant.

– Une Cérémonie Sanglante, bien sûr, répondit le vampire d’un ton ferme.

– Vous avez de la chance, vous arrivez dans un creux. J’ai officié pour dix cérémonies à la suite il y a trois quart d’heure, mais l’affluence est retombée. Il ne devrait y avoir personne avant un moment. Abrégeons. Vous êtes… (Il nous dévisagea.) Un vampire et une humaine. Bon. Inhabituel, mais pourquoi pas. Les temps changent. Le but de la Cérémonie, si ce n’est pas trop personnel ?

– Voir comment ça se passe, répondis-je franchement. Je travaille chez Nocturnae. »

Je mis quelques secondes avant de poursuivre. Une Cérémonie Sanglante ne s’envisage pas à la légère.

« Et sceller notre relation, quelle qu’elle soit. »

Le vampire hocha la tête.

« Je n’ai rien de plus à ajouter.

– Très bien, très bien, articula le prêtre zombie. Mettez-vous l’un en face de l’autre. Prenez ça (il me tendit un poignard ouvragé) et ça (il tendit une coupe au vampire). Vous savez comment ça se passe, ou je dois vous l’expliquer ?

– Nous le savons », répondit le vampire.

Je saisis sa main, et l’entaillai sans ciller au-dessus de la coupe qu’il tenait. Du sang y coula légèrement avant que sa blessure ne se referme. La mienne allait nécessiter un bandage et je n’y avais pas pensé.

« Pas forcément, murmura le vampire. Les blessures des Cérémonies Sanglantes ne sont pas supposées rester, même sur les humains. Ce poignard est particulier. »

Il entailla la paume de ma main et la coupe recueillit mon sang – qui avait, je le vis, une fort jolie couleur. Dû à un sortilège posé sur la lame, ma blessure se referma aussitôt. Le prêtre zombie reprit la coupe, la souleva au-dessus de sa tête et baragouina une formule incompréhensible en latin médiéval. A cet instant, toutes les bougies s’éteignirent, et je sentis des spectres envahir le caveau. Ils nous frôlaient, et… ils chantaient. Je n’avais jamais entendu de fantômes chanter, mais la rumeur était vraie : c’était magnifique. Une fois leur chant terminé, les bougies se rallumèrent, et le prêtre zombie toussota.

« Bien, bien, dit-il. Afin de conclure la Cérémonie, buvez chacun dans cette coupe et prononcez votre serment. »

La coupe débordait à présent d’un liquide rouge, résultat du mélange de nos deux sangs et… d’un autre sortilège qui avait vraisemblablement fait gagner quelques centilitres au mélange.

Je saisis la coupe et but. Le sang était chaud, et je ne peux pas dire que c’était foncièrement déplaisant – je crois que je devrais revoir mes fréquentations. Le vampire but à son tour et tendit la coupe au prêtre zombie, qui la reprit.

Puis, en nous regardant bien dans les yeux, le vampire et moi récitâmes le serment que j’avais appris par cœur dans un grimoire, et que lui connaissait depuis longtemps.

« Bien, bien, je crois que c’est tout, grommela le prêtre zombie. Je vais faire la vaisselle avant l’arrivée des prochains. Vous pouvez disposer ?

– C’est tout ? demandai-je, étonnée. Il n’y a pas de registre à signer ?

– Votre registre est sur votre main, jeune dame, répliqua le zombie. Sortez, à présent. »

Un instant plus tard, le vampire et moi sortions du cimetière. Je m’arrêtais sous le réverbère le plus proche afin de regarder ma main entaillée quelques instants plus tôt. Si la blessure était parfaitement refermée, une cicatrice demeurait.

« Je vois », dis-je.

Le vampire sourit et me montra sa propre main blessée quelques instants auparavant. La même marque y était visible.

« Donc, même si tu es censé pouvoir guérir de tout…

– Une Cérémonie Sanglante ne s’efface pas, confirma-t-il. Je pense que tu as assez de matière pour nourrir au moins trois articles, dont le moindre sera sur les conséquences de certains sortilèges sur les peaux de vampires. »

Je l’avais rarement vu aussi serein. Il était temps de décider de la suite.

« Chez moi, comme d’habitude ? proposai-je.

– Bien entendu. Une Cérémonie Sanglante ne peut se conclure sans danse, et il me semble que toute la musique nécessaire se trouve dans ta demeure.

– Cependant, tout ce qui va se passer ce soir ne pourra décemment pas se retrouver dans mon article, tu le sais ? »

Le vampire me sourit. Oh que oui, il le savait.

« Invente », dit-il.

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vampireténébriste

“Je te préviens, c’est un endroit très particulier.”

C’est avec un immense plaisir que je vous présente, fidèle à ma tradition d’Halloween, la suite des aventures de ma journaliste ténébriste et du vampire qu’elle retrouve tous les ans. Cette année, j’ai décidé de les emmener dans un lieu particulier : un opéra visité par des créatures nocturnes pas (toutes) fréquentables. J’espère que ce nouveau volet vous plaira ! Si vous souhaitez découvrir les deux premières histoires, les voici :

Bonne lecture et Joyeux Halloween à tous !

Me revoilà. Vous vous y attendiez, n’est-ce pas ? Peut-être pas. J’ose croire que certains d’entre vous m’attendaient. Ce qui me donnerait une raison supplémentaire de travailler le soir d’Halloween en me disant que ça sert effectivement à quelque chose.

Cette année, j’ai pu choisir mon sujet d’article. Mon rédacteur en chef s’est une bonne fois pour toutes décidé à me laisser carte blanche. Et il n’a même pas cherché à m’imposer un compagnon indésirable : j’ai moi-même demandé au vampire s’il voulait m’accompagner ce soir-là. J’entends certains d’entre vous s’étrangler. Comment ? Moi, demander à cet individu que j’ai dû supporter pendant les années précédentes de me seconder en ce soir d’Halloween ? Suis-je tombée sur la tête ?

Je suis pragmatique. Les articles où le vampire figure ont tous marché, et aucun n’a été désagréable à écrire – même s’il a d’abord fallu que je vive ce que j’y raconte. Et cette visite de maison hantée où le vampire et moi avons été l’an dernier s’est avérée tout à fait… palpitante. Je mentirais si je disais que je ne l’avais pas revu au cours de l’année écoulée pour qu’il me fasse bénéficier de son réseau de créatures surnaturelles, ou qu’il me donne des indications sur des lieux que je n’avais pas encore visités. (J’en entends parmi vous qui sourient et affirment que je fais preuve d’une rare mauvaise foi. Je ne pourrai pas vous faire changer d’avis.)

En tout cas, le lieu que j’ai choisi cette année pour mon article spécial Halloween promet. Si je n’avais pas quelques années de journaliste ténébriste derrière moi, je n’aurais jamais osé une telle option. Mais après les maisons hantées, les cimetières, les ruelles gothiques et les bars de créatures nocturnes, il ne reste plus rien à explorer pour un professionnel s’il ne vise pas le niveau au-dessus.

J’ai donc choisi un opéra.

Arrêtez de pousser des soupirs déçus ! Il ne s’agit pas de n’importe quel opéra. La représentation particulière donnée par une compagnie de goules est censée réjouir un public de vampires, de sorciers, de loups-garous et de poltergeists plus ou moins maléfiques. Vous l’aurez compris : c’est un spectacle auquel aucun humain n’est censé assister. S’il s’y rend, il doit faire preuve d’une grande prudence. Ou alors être accompagné d’une créature pour s’en sortir indemne.

Je suis donc accompagnée du vampire que j’ai interviewé deux fois, revu depuis, et qui pour l’occasion s’est mis sur son 31. Ce qui signifie qu’il s’est vêtu de façon encore plus snob, pardon, raffinée qu’à l’ordinaire : veste de velours et manches de chemise en dentelle. Sans oublier le pantalon, les bottes et les cheveux déployés sur ses épaules qui, selon lui, « ajoutent une touche de modernité bienvenue ». Soit.

« J’espère que tu ne vas pas te contenter de t’habiller en noir comme chaque année, m’a-t-il dit. Pour ce genre d’endroit, très bien se vêtir est une question de survie. »

D’accord, mais s’habiller en noir aussi est une question de vie ou de mort le soir d’Halloween : je vous ai dit l’an dernier qu’il ne fallait pas provoquer les esprits qui sont de sortie ce soir-là en affichant trop de couleurs. J’ai réussi sans difficulté à composer une tenue de soirée potable et me suis mise en route vers l’opéra.

Le vampire m’attendait devant l’entrée, avec un sourire qui signifiait clairement qu’il allait beaucoup s’amuser. J’ai appris à connaître ce regard, et ça augure tout sauf un reportage tranquille. Mais Halloween n’est pas fait pour se reposer, n’est-ce pas ? Ce qui me surprend, en revanche, c’est que l’entrée de l’opéra soit totalement déserte, mais j’imagine que les créatures de la nuit ont chacune leur propre moyen d’entrer dans le bâtiment.

Heureusement, le vampire a choisi à ma demande des places en balcon, et le plus près possible d’une porte de sortie. (On ne sait jamais, toutes les précautions sont bonnes à prendre.) Vu la foule qui nous entoure, je me dis que c’est judicieux. L’opéra est plein à craquer de gens à crocs, de loups-garous, de sorciers et…

« Bon sang, je n’avais jamais vu de momie en vrai, je murmure en en voyant une patienter vers les premiers rangs. Mais il n’y en a pas dans cette ville. Je veux dire, elles font le voyage d’Egypte pour voir cet opéra ou bien ?

– Certaines, oui, répond le vampire sur le même ton. L’opéra a une réputation mondiale. Et tu oublies les musées, ma chère. Tu ne crois pas que les momies et autres reliques vont y rester le soir d’Halloween ? »

Certes, je n’y avais pas pensé. J’occupe les trois minutes suivantes à détailler le public hallucinant réuni ce soir-là. Pas à dire, j’ai bien choisi mon reportage. Le rideau s’ouvre enfin, après qu’une créature pâle et décharnée (un genre de mort-vivant) ait annoncé le sujet du spectacle et nous ait remerciés d’être venus.

L’opéra dure bien deux heures, moins qu’un opéra composé par des humains, mais c’est largement suffisant. Mon compagnon vampire me révèle que ça ne peut pas être davantage parce que les créatures de la nuit sont du genre à ne pas tenir en place : la longueur est donc parfaite. L’histoire, une sorte d’Orphée et Eurydice version créatures de la nuit, compte moins que les effets que je vois se déployer sur scène. Les décors censés montrer les Enfers ont été construits pour l’occasion, et des effets obtenus par sortilèges rendent la chose encore plus lugubre et magnifique. Quant aux goules, je m’habitue assez vite à leur façon très particulière de chanter, et j’en discerne même une qui le fait moins bien que les autres. Comme quoi, surnaturel ou non, personne n’est parfait. (Retenez bien cette parole pleine de sagesse.)

Ce sont les réactions du public qui sont intéressantes – et sacrément déstabilisantes pour tout humain normalement constitué. Pendant les airs les plus émouvants, des fantômes se pâment en virevoltant jusqu’au plafond, et certains loups-garous ne peuvent retenir un hurlement à la fin du premier acte. A ma gauche, une sorcière se mouche bruyamment pendant une scène déchirante entre Orphée et Eurydice – bon, ça, c’est une réaction normale. J’entends quelques ricanements satisfaits quand Eurydice est condamnée à rester aux Enfers pendant le dernier tiers de la pièce. Le personnage d’Hadès est unanimement apprécié : j’avoue que la goule qui l’incarne a un charisme assez impressionnant. Quand, à la toute fin, les goules qui jouent les bacchantes se précipitent pour déchiqueter le pauvre Orphée, la plus grande confusion règne. Certaines créatures affamées claquent des mâchoires dans le public, d’autres laissent libre cours à leurs larmes devant la tragédie, d’autres encore frappent des mains avec des exclamations approbatrices.

Déstabilisant, je vous dis.

Quand l’opéra se termine, toute la salle se remplit d’exclamations et d’applaudissements, auxquels le vampire et moi nous joignons avec enthousiasme. Pas seulement pour nous fondre dans la foule : je crois qu’il a vraiment aimé, et je ne peux pas dire que l’expérience m’ait déplu. Une fois le rideau baissé, cependant, la foule ne se calme pas, bien au contraire. J’entends à nouveau des claquements de mâchoires provenant de toutes parts.

« La fête ne fait que commencer, explique le vampire. Il est temps de partir. Enfin, je ne risque rien, bien entendu, mais si tu restes dans les parages quand ils sont dans cet état…

– J’ai compris. Empruntons la sortie de secours. »

J’ouvre la porte et dévale les escaliers, franchissant les étages jusqu’à la sortie. Le vampire me suit avec l’exaspérante grâce féline qui caractérise ceux de son espèce. En chemin, nous croisons un ou deux poltergeists un peu trop enthousiastes, mais rien d’agressif. Quand nous parvenons à l’entrée de l’opéra, la rue est aussi calme et déserte qu’à mon arrivée.

« Magnifique œuvre, qu’en dis-tu ? demande le vampire en parvenant à mes côtés. Ça faisait bien 110 ans que je n’avais pas vu une représentation d’Eurydice aux Enfers. Remarquable mise en scène.

– Je l’admets, même si je ne saisis pas encore toutes les subtilités du chant goulique, dis-je. Je crois bien que c’est la première fois qu’un journaliste ténébriste peut assister à l’intégralité d’un opéra de ce genre. Merci. »

Le vampire sourit, mais pour une fois, il semble plus sensible à ma remarque que satisfait de lui. Après tout, c’est grâce à lui que j’ai pu assister à cet opéra.

« Bon, la nuit est déjà bien avancée, mais elle n’est pas finie, déclaré-je d’un ton solennel. Est-ce que tu as l’idée d’un autre lieu, ou respectons-nous la tradition ? J’ai renouvelé le stock de DVDs et de disques, mais je n’ai toujours pas de sang dans mon frigo.

– Avec joie, répond le vampire. Il va cependant falloir que je me nourrisse d’abord. »

Nous quittons l’opéra. Pendant que je patiente devant la devanture d’une librairie spécialisée en grimoires et manuscrits anciens, le vampire s’éloigne pour aller se sustenter. Je suis en train de planifier l’achat d’un livre sur l’histoire de la musique chez les créatures nocturnes quand il revient. Le vampire tamponne délicatement le coin de ses lèvres avec un mouchoir avant de le ranger dans une poche.

« Quelque chose m’intrigue, dit-il. Tu penses toujours pouvoir survivre à cette nuit d’Halloween quand je suis dans les parages ?

– Et comment, je réponds. Je l’ai fait par deux fois, j’ai toujours un pieu sur moi et je suis toujours aussi insensible à tes bonnes manières.

– C’est ce que nous verrons cette année.

– Pari tenu. »

Pendant que nous nous marchons, je suis déjà en train de structurer dans ma tête ma critique de l’opéra goulique. Je remarque à peine une jeune fille énamourée qui demande un autographe au vampire – apparemment, son album de l’an dernier a bien marché dans certaines sphères. Pour information : oui, je suis toujours en vie après cette nuit d’Halloween (évidemment, puisque vous êtes en train de me lire), je suis toujours humaine et la musique était bien. Pour survivre à un vampire qui passe la nuit chez vous en 2017, il suffit d’être journaliste ténébriste et de le connaître depuis trois ans. Comment, vous voulez plus de détails ?

Eh bien, sachez qu’à l’heure actuelle, j’ai tapé les trois quarts de mon article sur l’opéra des goules.

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