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Posts Tagged ‘harcèlement scolaire’

J’ai deux types de listes de lecture. Une, griffonnée sur un carnet, énumère les livres que je lis depuis le début de l’année. Ça fait deux ans que je me prête à l’exercice, suite à la frustration de ne pas savoir combien de livres je lisais en un an. (Ça m’aide aussi à avoir où j’en suis dans le quota de lectures annuelles que je me suis fixé.) Ma seconde liste, c’est un fichier Excel sur mon ordinateur, qui répertorie aussi les films, les BD et les séries. Celle-ci, je l’utilise surtout pour ne pas oublier les titres d’œuvres que j’ai envie de découvrir. Je note le titre et l’auteur, et je coche une case une fois que j’ai eu accès à l’œuvre en question. J’ai lu Rage de Stephen King ce week-end et, au moment de trouver la ligne Excel que j’avais préparée pour ce bouquin, je me suis rendu compte que je ne l’avais jamais inscrit dans ma liste. Pourtant, l’envie de lire Rage est présente dans ma tête depuis un bon moment.

L’histoire de ce livre est un peu particulière. En bref, c’est un des premiers romans de Stephen King, dont il a écrit la première version au lycée, et qu’il a publié en 1977 sous le pseudonyme de Richard Bachman. En 1999, King a décidé de ne plus faire réimprimer Rage. Le roman a en effet été retrouvé dans les affaires de plusieurs adolescents qui ont commis des tueries dans des lycées américains. Si pour King les livres, films et jeux vidéo violents ne sont pas à mettre en cause concernant ces tragédies, il pense en revanche que son roman a pu servir de déclencheur chez des esprits déjà fragiles et malades. Je ne peux pas m’empêcher de vous mettre une vidéo d’Orson Welles où il donne un point de vue similaire avec l’éloquence qui le caractérise. (Je m’étais aussi exprimée sur la question dans mon article De l’influence néfaste de l’art.)

Ça, c’était pour le contexte. A l’heure actuelle, il est donc impossible de trouver Rage en librairie, à moins de mettre la main dessus dans une brocante ou une librairie d’occasion. Ou… de fouiller internet, où des âmes charitables ont publié la version numérique du livre (en anglais et dans ses traductions : je l’ai lu en français). Le livre fait 198 pages, et raconte l’histoire d’un adolescent qui tue deux de ses professeurs, avant de prendre une classe en otage.

Ça doit sûrement vous être arrivé : vous avez depuis longtemps un livre dans votre PAL, et un beau jour, vous sentez que c’est le moment de le lire, que c’est maintenant, et vous vous lancez dedans. J’ai lu Rage d’une traite, en suivant les pensées de son anti-héros, Charlie Decker, puisque tout le récit est à la première personne.

Et bon sang, que ça m’a fait du bien.

Des œuvres sur des adolescents à l’origine de massacres dans les lycées américains, il y en a eu. Les plus célèbres étant probablement le film Elephant, de Gus Van Sant (très contemplatif, avec une ambiance pesante qui reste collée au moral pendant des jours), ou encore Il faut qu’on parle de Kevin, un roman brillant dont l’adaptation filmique l’est tout autant, et dont la blogueuse Charmant Petit Monstre parle très bien dans sa critique. Mais Elephant se contente de suivre ses protagonistes, quand Il faut qu’on parle de Kevin adopte le point de vue de la mère et traite des relations complexes qu’elle entretient avec son fils. Ma plus grande frustration, en lisant Il faut qu’on parle de Kevin puis en voyant le film, c’était de ne pas savoir ce qui se tramait dans la tête du garçon. Pourquoi est-ce qu’il agit ainsi et quelles sont ses motivations (qu’on ne peut que soupçonner) ?

[Note : après des recherches sur les sites Babelio et Goodreads, j’ai pu remarquer qu’il n’y avait quasiment aucun roman, excepté celui de King, qui adoptait le point de vue d’adolescents meurtriers dans des lycées. En revanche, le thème a été exploité un certain nombre de fois au cinéma, et dans des registres très différents, dont un qui porte le « doux » nom de « school revenge movies ». Pourquoi n’y a-t-il pas de romans ? Oh et autre réflexion en passant : ce sont toujours des personnages masculins qui sont représentés. Tout simplement parce que dans la vie réelle, les tueries dans les lycées sont commises par des garçons. Jamais par des filles. Ça n’interpelle personne ? Je pose ça là.]

Dans Rage, la question du mobile de l’anti-héros ne se pose pas. Le récit se déroule sur une matinée, celle où Charlie Decker sort d’une énième confrontation avec le proviseur de son lycée, et pète les plombs. Ses motivations, on les connaît grâce à des flashbacks, qui nous montrent un père abusif ou les collégiens qui l’ont harcelé. Le style de King, jeune au moment de l’écriture du livre, est imparfait, mais cru et efficace. Surtout, le basculement de la matinée ordinaire d’un lycée américain vers le moment où tout part en vrille s’opère brutalement, sans ménager son lecteur.

Il y a un seul (gros) bémol selon moi : la réaction des lycéens pris en otage. Sur le site Goodreads, un critique a dit que Rage se résumait à « Holden Caulfield qui prend le Breakfast Club en otage », et il y a un peu de ça. Ce qui suit n’est pas un spoil, puisqu’on le sait dès le début. Loin de s’affoler alors que Charlie a tué des professeurs sous leurs yeux, les élèves qu’il retient restent quasiment tous d’un calme olympien, et en viennent rapidement à le soutenir. Un dialogue va s’instaurer entre eux, et plusieurs adolescents vont raconter leurs traumatismes ou leurs problèmes… oui, c’est une vraie thérapie de groupe. Et c’est peu vraisemblable. (On a d’ailleurs droit à un passage efficace contre le harcèlement de rue via le récit d’une des lycéennes. Et on était dans les années 70, eh oui !)

J’ai hésité à faire un article de blog à propos de ce livre parce que, comme je l’ai dit, sa lecture m’a fait du bien. Pour mieux expliquer ce que j’ai ressenti, je vais citer Jack Parker dans un excellent podcast où elle parle notamment de harcèlement scolaire : « Ma colère est née au collège, à force de subir ça tous les jours, de n’avoir aucun soutien nulle part. D’être vraiment profondément mal-aimée, ou pas aimée, voire complètement détestée viscéralement. (…) C’est pour ça que… Il faut que je fasse très attention à comment je formule ça. Que je comprends ce qui peut pousser des élèves à faire des fusillades dans les collèges et les lycées. Je n’excuse pas, jamais de la vie, je ne justifie pas, il ne faut pas le faire, jamais, ce n’est pas une solution. Mais je me suis endormie tous les soirs avec des scénarios de vengeance où je débarquais, je défonçais tout et je mettais tout le monde à mes pieds. Je comprends comment ça peut pousser à l’extrême. Mais je n’ai jamais fait de mal à personne, on peut très bien avoir ces envies-là sans agir dessus. »

Pour avoir été dans un cas similaire (et être toujours en colère), je sais que j’ai pensé, en lisant Rage : « C’est le livre que j’aurais voulu lire étant ado ». Parce que ça été une vraie catharsis, et que la fiction sert aussi à ça : évacuer le trop plein et nos pulsions négatives. Certains jouent à des jeux vidéo, d’autres écoutent de la musique violente. Je lis des bouquins, j’écoute de la musique, je regarde des films et j’écris des histoires. Et, parfois, j’ai besoin d’un bon shot livresque qui mettra en mots tout ce que je ne peux ni faire, ni dire. Rage a été ça, pour moi. Et je me dis qu’il aurait peut-être pu faire du bien à d’autres adolescents. D’un autre côté, c’est peut-être mon recul d’adulte qui me permet d’apprécier autant ma lecture ?

Avec quelques bémols, cependant. Comme je l’ai dit, la prise d’otages me paraît peu vraisemblable, et j’aurais aimé que la rage qui a donné son titre au livre soit plus présente. Il manquait quelque chose. Je crois que je m’attendais à plus intense et spectaculaire, et le fait d’avoir eu une action marquante au début, suivi d’un huis-clos prenant, certes, mais « calme », en est la cause.

En fin de compte, je me demande si la censure que s’est imposée Stephen King avec son livre est pertinente. Je comprends les raisons qui l’ont poussé à retirer son roman de la circulation, bien sûr – même si avec internet, il est désormais possible de le lire. Mais son œuvre n’est pas la seule à avoir nourri l’imagination d’esprit malades. Ce n’est certainement pas en cette période que le livre sera à nouveau publié. Quoiqu’il en soit, j’encourage tous les curieux à découvrir ce livre, parce qu’il est intéressant, lucide, et pointe du doigt des problèmes qui sont particulièrement d’actualité quarante ans après sa parution. (Et que, pour certains lecteurs, il pourra être étrangement réconfortant.)

Générique de fin.

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J’ai récemment lu le recueil Lettres à l’ado que j’ai été, dirigé par Jack Parker. Le principe : demander à des personnalités, youtubeurs, artistes, d’écrire à l’ado qu’ils ont été. Comme le but de l’initiatrice du projet était de pousser ses lecteurs à se prêter à l’exercice, j’ai décidé de publier sur ce blog une lettre à l’ado que j’étais à 15 ans. C’est un choix qui n’a pas été facile, mais ça fait un moment que je cherche un moyen de parler du harcèlement scolaire. Si ce témoignage peut aider ou réconforter des lecteurs qui passent par là, ou même leur ouvrir les yeux sur des situations qu’ils connaissent, cette lettre aura été utile.

heathers

Ma chère Adeline,

Quand tu reçois cette lettre, tu dois avoir quinze ans. Je sais que tu es terrifiée à l’idée de savoir ce que l’avenir te réserve, mais je t’envoie ce petit aperçu de toi dans douze ans et quelques mois, en 2018. A titre d’encouragement, disons. Déjà, tu seras toujours en vie. Tu penses mourir jeune parce que ça fait très poète romantique, mais je te l’annonce : à 27 ans, tu seras encore là, et tu n’auras plus la moindre envie d’y passer.

Tu as quinze ans en recevant ma lettre, donc. Tu es dans une sorte… d’entre-deux. Tu te dis que tu as déjà vécu la pire année de ta vie, celle de 4ème. Et tu as raison : tu auras d’autres années très dures dans le futur, mais rien qui égale les horreurs de celle-là. Cette année où tu es arrivée dans un nouveau collège, loin de la ville où tu avais grandi, et où tu avais si peur d’être nouvelle. Tu aurais voulu te faire des amis mais, dès le premier jour où tu t’es mise dans la queue de la cantine avec des filles de ta classe, on t’a clairement fait comprendre que tu « tapais l’incruste ». (Oui, les ados de l’époque avaient une façon très raffinée de s’exprimer.) L’année de 4ème a été la pire de ta vie. C’est celle où on t’a volé tes habits de sport, enfin c’est ce que tu croyais jusqu’à ce que tu t’aperçoives qu’on les avait jetés dans les toilettes du collège. (Tu les as récupérés, lavés et les as portés au cours suivant comme si de rien n’était. Tu voulais montrer à ta classe que ça ne t’atteignait pas. C’était faux.) On a tagué ton casier, on t’a craché dessus et on a fait rimer ton nom de famille avec toutes les insultes possibles. On a aussi accroché ta photo dans les toilettes en y ajoutant quelques enjolivures d’un goût douteux.

Les adultes t’ont fait comprendre que tu devais peut-être être moins arrogante, moins froide avec les autres, que tu devais « te fondre dans la masse ». Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que tu étais d’une fragilité dingue et que ton orgueil était une des armures que tu utilisais pour tenir bon. Ça n’était peut-être pas la bonne, mais aujourd’hui je sais que c’était la seule que tu pouvais utiliser pour te blinder – même si certains des élèves de ta classe n’étaient pas aveugles et voyaient que tu souffrais. Tu te rappelles qu’un de tes tourmenteurs t’a dit une fois, « Quoi qu’on te fasse, tu restes toi-même et j’admire ça chez toi » ? Ça t’a aidée, mine de rien.

Repenser à cette période, même douze ans plus tard, sera toujours dur et te donnera toujours envie de pleurer. Alors laisse-moi te dire que, quoi qu’on t’ait dit, quoi que tu aies fait, tu ne méritais pas ce qui t’est arrivé. Personne ne le mérite. Tu vas me répondre qu’il y a des collégiens à qui on a fait bien pire, et c’est vrai. Mais ce que tu as subi est inexcusable, et vu les séquelles que ça te laisse des années plus tard, ça ne sera jamais négligeable. Le harcèlement scolaire ne laisse jamais indemne. Ah, j’ai lâché la sacro-sainte expression.

Désormais, tu as quinze ans. La 3ème était une amélioration comparé à la 4ème, la 2nde aussi, même si ça reste une année compliquée où tu manges seule presque chaque midi. Rassure-toi, ça ne va pas durer : la 1ère et la Terminale se passeront beaucoup mieux. Je sais que tu fais encore des rêves de vengeance tous les soirs, où tu fais payer de sanglante manière ceux qui t’ont fait du mal. La vengeance sera ton moteur pendant plusieurs années encore : ton ambition est sans limites, ils verront bien de quoi tu es capable ! Ta vengeance à toi, ce sera de réussir à accomplir tes rêves.

La bonne nouvelle, c’est que tu vas effectivement accomplir des choses. Par exemple, tu vas publier ton premier roman chez un petit éditeur dans cinq ans, que tu tiendras imprimé dans tes mains la veille de tes 20 ans. Pas mal, non ? Plus tard, tu vas aussi écrire des pièces qui seront jouées dans de vrais théâtres, devant de parfaits inconnus. Tu vas interviewer des artistes et des musiciens pour des webzines sur internet. Ton cercle d’amis sera en partie composé de comédiens et d’illustrateurs. (Et oui, tes trois amies les plus proches seront toujours là douze ans plus tard.) A l’heure où je t’écris, je suis en train de rédiger un texte que je vais lire dans un mois, pendant une soirée dédiée aux artistes féminines – tu seras aussi considérée comme une artiste. (Tu ne vivras pas de tes histoires dans douze ans, mais tu vivras de ta plume, ce qui est déjà bien.)

Mais ne nous précipitons pas. Je te disais qu’à 15 ans, tu étais dans un entre-deux. Tu as vécu le pire de ta vie, mais les plus grands bouleversements sont devant toi. Je suis sûre que tu ne vas pas croire la moitié de ce que je vais te raconter, mais ça vaut peut-être mieux : tu seras toujours aussi surprise quand ça t’arrivera.

Déjà, la musique va commencer, dans un an ou deux, à occuper une place très importante dans ta vie. Tu vas d’abord devenir fan de Marilyn Manson. Si, si, je t’assure ! Je sais qu’il te fait très peur à l’heure actuelle, mais tu ne vas pas tarder à virer de bord – et tu auras raison. Et puis, Jack White va débarquer, et ça va être un tremblement de terre dont tu ne te remettras pas. Arrête d’ouvrir de grands yeux. Je sais que chaque fois que tu passes devant l’album Get Behind Me Satan à Carrefour ou à la Fnac, tu ne peux pas t’empêcher de le regarder en te demandant quelle musique se cache derrière une pochette aussi élégante. Tu ne vas pas tarder à le savoir. Jack White aura une influence aussi importante sur toi qu’Oscar Wilde – on l’aime toujours autant douze ans plus tard, pas de soucis. Tu vas devenir une dingue de musique grâce à ce choc. Ce sera une passion aussi forte et vorace que ta cinéphilie ou ton amour des livres, et ça va t’apporter de très belles choses.

Quoi d’autre ? Tu vas devenir féministe. Ne fais pas cette mine horrifiée. Pour toi, « féministe » est presque une insulte, et tu imagines en l’entendant des femmes à barbe prônant leur suprématie sur les hommes. Oublie. Oublie tout de suite ! Je ne vais pas te faire un cours d’Histoire, mais sache que si tu vas devenir une féministe engagée dans le futur, c’est pour d’excellentes raisons.

Oh, et tu te rappelles quand tu t’intéressais à la sorcellerie à 12 ans et que tout le monde trouvait ça bizarre ? Eh bien, en 2018, on peut se revendiquer sorcière et faire de la magie sans que ça paraisse aberrant. C’est d’ailleurs ce que tu feras, après des années passées à lire des grimoires et des essais sur la question sans oser sauter le pas.

Aussi, on te dit souvent qu’en grandissant les filles se féminisent plus, qu’il y a d’anciens « garçons manqués » (quelle sinistre expression) qui ne jurent désormais que par le maquillage et le lisseur depuis qu’elles sont au lycée ? De ton côté, tu as ce truc étrange : il y a des matins où tu te lèves en étant « d’humeur fille » et d’autres où tu es « d’humeur garçon », et où ton comportement change imperceptiblement en fonction. Tu es persuadée que tout ça va se stabiliser un jour, quand tu seras définitivement adulte… et donc une femme. J’ai un truc à t’apprendre : ça ne partira jamais. Et c’est normal, parce que ça fait partie de toi. Ces « humeurs », comme tu les appelles, ne te quitteront pas. C’est pour ça que tu aimeras jouer des rôles de garçon au théâtre douze ans plus tard, comme te faire belle et porter des robes vintage. Grâce à la magie d’internet, tu vas découvrir que tu n’es pas la seule à n’être « pas seulement » une fille, à être à la fois une fille et un garçon. Ça va grandement te soulager. Tu n’éprouveras jamais le besoin de te déclarer « non binaire » ou de « genre neutre » sur tes descriptions Twitter ou Facebook, mais tu seras en paix avec toi-même à ce niveau. Tu peux déjà commencer à l’être : tu n’es pas bizarre !

D’ailleurs, tu estimes à 15 ans que le maquillage est de trop sur ton visage et que c’est une perte de temps, pas vrai ? A 27 ans, ce sera toujours pareil. Tu ne te maquilles pas parce que, veinarde, tu aimes ton visage comme il est. Ah, c’est un autre truc qu’il faut que je te dise : tu vas devenir belle en grandissant. Physiquement, tu ne seras d’ailleurs pas si différente des héroïnes que tu décris dans tes histoires, une fois que tu auras compris que c’est en arrêtant de te sécher les cheveux au sèche-cheveux que tu peux avoir une magnifique tignasse bouclée au lieu d’un tas de paille sur la tête. (J’ai un scoop tout récent : en fait, les cheveux longs, ça te va bien ! Aie confiance et arrête de les couper sans arrêt.) Vu que tu n’aimes pas tes vêtements et les moqueries qu’ils t’ont attiré au collège, je vais te donner un autre aperçu du futur. Plus tard, les gens te trouveront élégante, que tu sois en robe ou en redingote. Ça t’en bouche un coin, pas vrai ? En même temps, tu as passé ton adolescence et tu passeras une partie de ta vie de jeune adulte à aduler les types les plus classes qui soient. Pas étonnant que tu prennes des notes en les regardant.

D’ailleurs, en parlant d’hormones : non, nous n’avons toujours pas rencontré le brun ténébreux ou le génie classieux qui sera notre mari et le père de nos enfants. Si jamais on se marie, parce qu’en grandissant, tu vas petit à petit comprendre que le mariage n’est pas le but de ton existence. Qu’écrire et savoir qui tu es sont bien plus importants, dans un premier temps. Maintenant qu’on commence un peu à maîtriser notre identité, restons ouvertes à l’éventualité d’un coup de foudre.

Je pense souvent à toi, ces derniers temps. Je me demande ce que tu penserais de la toi du futur, de ce qu’on est devenues. J’aimerais si fort que tu sois contente de ce que tu verrais. Bien sûr, tout n’est pas parfait, loin de là. Tu m’as quand même laissé de sacrées casseroles : beaucoup de peurs que j’essaie de démonter une à une. Et ta foutue ambition : je peux t’assurer que même si beaucoup me disent que j’ai fait pas mal de choses, j’ai l’impression de ne pas avoir accompli le quart de ce que j’aurais dû faire à 27 ans. Depuis peu, je me donne un gros coup de pied aux fesses en pensant à toi, pour que tu sois fière. Mais avant toute chose, c’est de toi que je suis fière. Parce que tu as survécu à ta 4ème. Tu as montré à ceux qui t’ont torturée de quoi tu étais capable, tu es restée toi-même coûte que coûte. Certains viendront même te voir pour s’excuser, plus tard. Et tu leur pardonneras parce qu’au fond, tu n’attendais que ça.

Maintenant, si j’ai un conseil à te donner qui pourrait te faciliter la vie : c’est d’en parler. Je sais que tu gardes toute ta souffrance au fond de toi et que ça te bouffe, parfois de façon visible. Si tu en parlais, que tu t’ouvrais, ça nous ferait beaucoup de bien à toutes les deux. Je sais que c’est difficile, j’ai hérité de ta méfiance envers autrui. Je sais que tu as une affection toute particulière pour les héros un peu sombres parce que tu te sens proche d’eux. Et je ne te cache pas que douze ans plus tard, c’est encore plus le cas ! Mais parle, et tu seras écoutée. Au moins à tes parents qui ne savent qu’une infime partie de ce qui t’est arrivé. Je crois que tu ne t’en rends pas compte, alors je préfère te le dire.

Autre chose : on te dira souvent au cours de ton adolescence « Ne te compare qu’aux meilleurs ». Très mauvaise idée. Tu es partie pour des années de complexe d’infériorité par rapport à tes modèles, et ton ambition en sera décuplée. Mon conseil, ce sera : ne te compare pas. Point final. Tu n’arrêtes pas de fanfaronner en clamant « Moi, c’est moi », alors accepte d’être singulière et de ne pas avoir la même évolution que les aînés que tu admires. Ça t’évitera d’être trop dure envers toi-même, comme tu l’es déjà. Je te l’avoue, je le suis toujours à l’heure actuelle, mais je me soigne – parfois. Attention, je ne te dis pas que tu ne dois pas bosser et continuer à inventer. Fais-le, mais avec de l’indulgence envers toi-même – ça ne signifie pas être paresseuse.

Les douze prochaines années vont être riches et vont profondément te faire évoluer, alors profites-en. Profite de cette troisième année de Licence qui sera l’année de fac que tu as toujours voulu avoir. Profite de toutes les découvertes musicales que tu vas faire. Profite des rencontres, des amitiés à naître et des histoires à écrire. Profite de tes premiers voyages. Tu vas découvrir de ces films et de ces bouquins, je t’envie ! (Retiens : Sherlock Holmes, Marvel, nouvelle trilogie Star Wars.) Tu vas tellement les adorer. Il m’arrive encore d’en baver sacrément, mais je suis sur la bonne voie, celle que tu as toi-même initiée. Parce que tu as surmonté cette année de 4ème et que tu as été tellement, tellement forte. (T’es maline de me faire pleurer sur la fin de ma lettre.) Alors je vais continuer à aller de l’avant pour toi.

Dors bien.

P.S. : Dis, ton crush du moment, c’est pas Sayid de Lost, par hasard ? Je l’aimais bien.

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