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Vampire exaspérant

“On ne change pas une équipe qui gagne.”

Joyeux Halloween à tous ! Il y a deux ans, j’avais publié cette nouvelle pour l’occasion. J’y racontais les déboires d’une journaliste ténébriste contrainte d’interviewer un vampire exaspérant et de l’accueillir chez elle pendant une nuit entière. Voici leurs retrouvailles, deux ans plus tard. Et non, elle ne l’apprécie toujours pas. (Je dois avouer que l’écoute intensive du groupe HIM m’a donné l’idée de cette histoire. Toute mon affection va à Ville Valo et à sa musique, que je caricature gentiment ici.)

Pour la première fois, je dois écrire mon article d’Halloween sur un sujet imposé.

Bon, l’avantage, c’est que ça me dispense de me creuser la tête pour en trouver un. L’an dernier, j’avais trouvé mon idée de reportage un mois à l’avance pour ne pas me retrouver à interviewer un vampire snob au dernier moment. Résultat : j’ai écrit un article passionnant sur un spécialiste des créatures de la nuit et son laboratoire. Mais si, vous savez ! le genre de type qui passe son temps à collectionner les grimoires et à soigner les goules et autres sorciers. Il ne demandait pas mieux que de passer une soirée tranquille pendant Halloween, tout comme moi. L’entretien eut lieu en début de soirée, et chacun resta chez soi ensuite.

Je bosse chaque soir d’Halloween : je suis journaliste ténébriste, je n’ai pas le choix. Chaque année, à la même date, je dois sortir le reportage qui va marcher et impressionner mon rédacteur en chef. Cette fois, mon patron m’a carrément devancée, puisqu’il a décidé de mon sujet d’Halloween à ma place. Comme mon papier Un vampire a passé la nuit chez moi : comment j’y ai survécu a cartonné il y a deux ans, il veut que je retrouve cet épouvantable snob à crocs pour écrire la suite.

Quel intérêt, me direz-vous ? Il se trouve que notre ami le vampire a apparemment choisi cette année pour sortir un album à titre confidentiel – destiné aux créatures nocturnes, vous comprenez – et qu’il donne un concert acoustique dans un petit bar du coin. Mon rédac chef veut que j’assure l’interview. Il s’est même permis une plaisanterie d’un goût douteux : « Je suis sûr que la nuit qu’il a passée chez toi lui a donné l’idée de faire ce disque ».

Mettons les choses au clair, pour ceux qui s’imaginent que j’aurais pris ce vampire en affection. Je me suis vraiment retenue de lui mettre un pieu dans le cœur jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce qu’il franchisse la porte de mon appartement pour rejoindre son cercueil, en fait. J’ai dû faire preuve d’une patience dont je ne me pensais pas capable pour supporter ses manières et ses lamentables tentatives de flirt. (Donc oui, il est tout à fait possible de résister à la séduction d’un vampire : affaire classée.) En plus, c’était un danseur correct – loin d’être exceptionnel.

Bref, inutile de préciser que l’idée de devoir l’interviewer à nouveau ne m’enchante absolument pas. Je ne peux même pas sortir à mon rédac chef une réplique cinglante comme : « Il faudra me payer pour que je fasse cet article », vu que… je suis payée pour le faire. Plus qu’à prier pour que ça passe vite. Voyons le bon côté des choses : au moins, je ne suis pas obligée de passer la nuit entière avec ce bonhomme comme il y a deux ans.

Vérifions nos affaires. Carnet, stylo, portefeuille, livre au cas où le concert serait ennuyeux, pieu, vêtements noirs et foulard. (Non, ce n’est pas pour me protéger d’éventuelles morsures, c’est parce qu’il fait froid. Vu le nombre de tuberculeux que je croise chaque jour au bureau, je préfère éviter de me mettre à tousser à mon tour.)

Le bar où le vampire joue n’est pas très loin de chez moi, et dans un quartier plutôt sympathique. Pas celui où la fête d’Halloween battra son plein. Je ne vais donc pas croiser de convoi de sorcières bourrées, ni de vampires qui se lancent dans des concours de récitation de poésie ou d’arias de Mozart. (Bien sûr que j’aime la poésie et Mozart, mais sérieusement, vous n’avez pas envie de voir des vampires en débiter.)

Le bar est plein quand je pousse la porte. Des gens, assis ou debout, sont occupés à bavarder ou à boire. Je distingue quelques humains, des vampires et des mages aussi. Public hétéroclite, ce qui annonce une ambiance plutôt sereine, a priori. Le vampire est déjà sur scène, et je m’arrange pour qu’il ne me voie pas. Il est assis sur un tabouret, sa guitare en main, et… C’est un joueur de flûte que je vois à sa droite ? Et un clavecin à sa gauche. Je ne sais pas à quoi va ressembler sa musique, mais une chose est sûre : le vampire a manifestement décidé d’impressionner la galerie.

Ce à quoi il s’emploie pendant la demi-heure suivante. Dieu merci, le concert est court. Le vampire, ramenant de temps à autre ses cheveux en arrière avec un air qu’il veut à la fois ténébreux et inspiré, enchaîne une suite de ballades et de chanson où il est question… d’amour éternel, de rejoindre les ténèbres avec sa dulcinée et de la lune qui brille. Je lui prédis plein de fans entre 14 et 20 ans s’il se décide à signer avec une major. A un moment, je retiens un fou rire en m’apercevant que son joueur de flûte présente un air de ressemblance avec Legolas – je crois que c’est un vampire aussi, mais je n’en suis pas sûre. Son joueur de clavecin a des air de majordome anglais : raide et sévère.

« Ah, ma chère ! Je me disais bien que je vous avais vue. »

Je lève les yeux du carnet où j’ai pris quelques notes. Le vampire m’a rejointe à une table, dans un coin du bar.

« Votre rédaction m’a prévenu, évidemment. Quel plaisir de vous revoir.

– Bonsoir. »

Restons calme. Ça ne durera pas longtemps.

« J’ai quelques questions à vous poser à propos de votre… musique, dis-je. Mon rédacteur en chef pense que l’article peut faire un tabac.

– C’est très aimable à lui, réplique le vampire avec la fausse modestie qui le caractérise. Qu’avez-vous pensé du concert ?

– Sincèrement, je pense que vous pouvez faire un malheur auprès de toutes les adolescentes un peu romantiques. Je pense aussi que vos airs ténébreux et vos mouvements de cheveux peuvent y contribuer au moins autant que vos chansons.

– Dois-je y déceler du sarcasme ? »

Il hausse un sourcil. Ce n’est pas le moment de se faire mordre en plein milieu d’une interview. Il faut redresser la barre. Et rentrer chez moi, où l’épisode final d’Edgar Allan Poe’s Murder Mystery Party m’attend.

« Pas forcément, répliqué-je le plus calmement du monde. En tout cas, allez-y, c’est votre moment. Vous avez cinq minutes pour défendre votre album et parler de votre musique. En gros : pourquoi c’est bien ? Je vous écoute. »

Le vampire se lance alors dans une grande tirade sur la poésie mourante de nos jours (je vous avais prévenus), l’absence de compositeurs intéressants, et pourquoi le romantisme semble-t-il disparaître comme la lune au petit matin ? (Il va falloir se calmer avec la lune, mon brave.) Lorsqu’il a fini, je regarde mes notes, estime que c’est largement suffisant et m’efforce de sourire convenablement à mon interlocuteur.

« Je vous remercie, c’était fort instructif. Mes compliments au flûtiste, offrez-lui un verre de sang de ma part. »

Je me lève et remets mon manteau.

« Vous partez déjà ? Je pensais que nous resterions un peu plus longtemps ici.

Nous ? (Je lève les sourcils, incrédule.) Il n’y a pas de nous qui tienne. J’ai fini mon reportage, je rentre chez moi.

– Je le sais bien, c’est pourquoi je vous suis. Votre rédacteur en chef m’a dit que j’allais passer la nuit chez vous, comme il y a deux ans. Ça fait partie de la promotion, je suppose…

– Mon rédac chef vous a dit quoi ? »

Et soudain, je comprends le sourire fourbe et la plaisanterie douteuse de mon supérieur il y a quelques semaines.

« Rien ne vous oblige à faire ça. Et puis, je n’ai même pas de sang dans mon frigo, ne l’oubliez pas. Vous allez vous ennuyer à mourir, comme la dernière fois.

– Je me suis déjà nourri, dit le vampire. Et je ne me suis pas du tout ennuyé il y a deux ans. Nous pourrions regarder la suite de… Ah, ce film que vous m’avez fait voir cette nuit-là.

La Famille Addams, je réponds d’un air sombre.

– Oui, c’est ça. Ou regarder l’intégralité des Twilight.

– Merci bien, j’ai déjà assez d’un cauchemar sur les bras. Attendez, les Twilight ? Vous n’êtes pas sérieux ?

– Non, je vous testais. Vous ne croyez pas que je vais supporter de regarder des vampires à paillettes ? (Il ramène ses cheveux en arrière d’un air satisfait.) Votre rédacteur en chef m’a assuré que les deux parties seraient gagnantes : moi avec un article promotionnel, vous avec une prime.

– Une prime ?

– Pour être parvenue à me supporter une seconde fois.

– Ça se conçoit, il m’a déjà réservé des surprises de ce genre. Il doit vraiment tenir à cet article pour vouloir à tout prix nous remettre dans la même pièce.

– Je le crois. On ne change pas une équipe qui gagne. (Je lève les yeux au ciel.) Je vous suis, donc ?

– Suivez-moi. Je vais d’abord appeler mon rédacteur en chef et s’il s’avère que c’est une entourloupe de votre part, je vous promets que mon article sera beaucoup moins civilisé que le précédent. »

Un instant plus tard, je dois me rendre à l’évidence : ce n’est pas une arnaque. Vu le ton très satisfait de mon rédac chef au téléphone, j’ai intérêt à rendre l’article du siècle si je veux rester haut placée dans son estime. Il me faut donc trouver une nouvelle idée : hors de question de supporter ce vampire chez moi pendant les dix prochaines heures.

« On ne va pas aller chez moi tout de suite. Vous connaissez des maisons hantées intéressantes ?

– Elles risquent d’être agitées, cette nuit. Lesquelles avez-vous déjà visitées ? »

J’énumère la demi-douzaine que je connais.

« Oh, vous n’avez pas encore vu la plus intéressante. Elle est sensationnelle, je vous le garantis. Vous avez de quoi vous défendre, par contre ? Juste au cas où.

– Vous êtes immortel et vous n’êtes même pas fichu d’assurer ma protection ?

– Je pensais que vous la refuseriez. Parfait, allons-y. »

Nous voilà partis. Après tout, ce qui va suivre sera forcément plus intéressant que tout ce que j’aurais pu écrire si j’avais dû inviter directement le vampire chez moi. Un moment, j’ai envie de tout planter là devant le ridicule de la situation : me voilà, le soir d’Halloween, à arpenter les rues de la ville avec un vampire dont la principale occupation est de ravager le cœur des jeunes filles en fleur. Pour mon travail. Certains diront qu’on peut faire pire.

L’espace d’une seconde, je suis tentée de dire qu’ils ont raison. Mais je garde quand même mon pieu à portée de main.

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Il y a plus d’un mois, une amie photographe m’a demandé de poser pour elle dans une série de photos gothiques. Je n’avais jamais fait ce genre de chose auparavant, j’ai donc accepté. Et je me suis beaucoup amusée. (Avoir pour ordre de venir intégralement vêtue de noir et de poser dans un lieu digne d’un film d’horreur, comment refuser ? Il y avait même des jeux pour enfants déserts non loin de là. Le décor était délicieusement lugubre.) La lumière était particulière ce jour-là, pour le plus grand bonheur d’Ariane. Je publie ces photos sur mon blog avec sa bénédiction.

Automne. Entre deux orages, voici l’histoire d’une jeune fille qui arrive dans un pensionnat où il se passe de curieuses choses.

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

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© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

© Ariane

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Au moment même où je commence à écrire ce que vous avez sous les yeux, je viens de rentrer d’une grande promenade dans le vent, emmitouflée dans mon manteau noir, le col remonté pour me protéger d’une éventuelle pneumonie. J’ai croisé une funèbre cérémonie – 11 Novembre oblige – et je compte bien ressortir cet après-midi même afin de m’égarer dans un parc pour rêver tranquillement à de sombres chevaliers ou réfléchir à des histoires à écrire, lire des poèmes ou, qui sait, les trois à la fois.

Pourquoi cet excès de romantisme ? Hier soir, j’ai revu Bram Stoker’s Dracula, réalisé en 1992 par Francis Ford Coppola. Je l’ai découvert il y a des années, presque dix ans. Contrairement à ces films dont on s’aperçoit, avec l’âge, qu’ils vieillissent et que nos yeux juvéniles les avaient embellis, celui-ci devient pour moi de plus en plus beau avec le temps. Davantage pour des raisons affectives qu’artistiques, d’ailleurs, même si je vois de plus en plus le travail énorme du réalisateur et tous les clins d’œils et références dont est parsemé ce film.
(D’ailleurs, la série Dracula diffusée en ce moment par NBC est bien gentille, mais Jonathan Rhys-Meyer, tu peux aller te rhabiller à côté de Gary Oldman. C’est dit.)

Depuis ce matin, je fais tourner la bande-originale de Wojciech Kilar en boucle et je suis prise d’une féroce envie de poster un article rempli d’images romantiques, de musique et de scènes adorées. Dont acte.

J’ai dit que j’appréciais le film de Coppola pour des raisons affectives, c’est vrai. Plus le temps passe et plus je m’y reconnais, il me semble qu’il correspond parfaitement à mon univers. Le XIXème siècle, le romantisme (très) noir, la musique avec des grelots… Le prince et la princesse. Loin de s’échapper d’un film Disney, je les verrais plutôt sortis d’un conte de Grimm ou de l’esprit d’un écrivain romantique qui aurait griffonné trente pages à la hâte au cours d’une nuit d’insomnie. (Il envoie le manuscrit, échevelé et à demi-conscient, et la chose est petit à petit considérée comme un chef d’œuvre, imaginons. Je m’égare.)

Il paraît que le romantisme est affaire de jeunesse, et qu’il s’estompe avec l’âge. J’ai l’impression que le mien ne fait que se renforcer, au contraire. Sans posséder son génie, je me sens très proche d’un Dante Gabriel Rossetti, qui a vécu par et pour ce qu’il aimait, et qui s’est bâti son propre univers, cohérent, peuplé de dames médiévales, des mondes imaginaires de Dante et de toutes les lectures gothiques et romantiques dont il s’était nourri. Cela a parfois pu lui causer des ennuis, le faire mal considérer par certains, mais il est resté en accord avec lui-même toute sa vie durant.

Dante Gabriel Rossetti, The Blue Closet (1857)

Dante Gabriel Rossetti, Paolo and Francesca da Rimini (1867)

D’ailleurs, pour analyser un univers, rien de tel que la chambre de l’analysé en question. La mienne contient les images médiévales de Rossetti accrochées au mur, qui côtoient les portraits de quelques héros byroniens et les enfants au destin tragique d’Edward Gorey. Les livres les plus visibles sont la Poésie Complète de Baudelaire (dans une ravissante et minuscule édition), Varney the Vampyre, un roman-feuilleton publié au XIXème siècle et signé James Malcolm Rymer. (En ce moment, je lis Les Souffleurs de Cécile Ladjali, un petit livre précieux et très curieux se déroulant à Venise, où un frère et une sœur jumeaux metteurs en scènes et amoureux utilisent des têtes vivantes comme souffleurs. Ça rentre assez bien dans le cadre.)

Quand j’étais petite, m’a-t-on dit, je racontais sans arrêt des histoires de princesses qui se faisaient sauver par leurs princes charmants. Je ne suis pas sûre, en fait, que les bases de cet univers aient vraiment changé. Si ce n’est que, comme me l’a dit une amie, « les dames sont désabusées et les princes charmants sinistres ».

Mon univers s’élargit au fil du temps, volontairement ou non, à cause de chocs esthétiques ou d’un choix conscient. Cela dit, rien ne me fait me sentir plus chez moi, quand j’en ai besoin, qu’un bon conte de fées très noir. (Dans une énième recherche d’un film de ce genre, j’ai récemment vu L’Accordeur de Tremblements de Terre des frères Quay. Je le recommande pour le plaisir des yeux.)

Et donc, Dracula de Coppola hier soir. Encore. J’ignore combien de fois je l’ai vu – probablement pas loin d’une dizaine. J’ai eu les yeux remplis d’eau à ces répliques :

MINA: There is always a princess with gowns flowing white. Her face… her face is the river. The princess, she is the river filled with tears and with sadness  and with heartbreak.

DRACULA: There was a princess… Elisabeta. She was the most radiant woman in all the empires of the world. Man’s deceit took her from her ancient prince. She lept to her death into the river that you spoke of.

Voici la scène en intégralité – de 30 secondes à 5 minutes sur la vidéo.

C’est terrible comme ce genre de passage peut me faire sentir concernée. (Il y a peut-être une ou deux raisons à cela, mais vous les trouverez dans les contes que j’ai écrits. Celui-là, par exemple.)

En définitive, je suis contente d’éprouver ce genre de sentiment face à un tel film, que j’appartienne à la caste des romantiques frénétiques ou non. Ça veut dire que la flamme ne s’est pas éteinte et que la passion qui me pousse à découvrir, à lire, à ressentir, est toujours là.

Et cet après-midi, j’irai m’égarer dans un parc venteux, vêtue d’un long manteau noir, en rêvant à de sinistres héros au cœur ravagé. Après avoir écouté une nouvelle fois la Danse Macabre, un des meilleurs morceaux que je connaisse toutes époques confondues.

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Voici donc un essai sur le roman gothique. Une fois n’est pas coutume, je tente l’exercice – sur un coup de tête, et nous verrons ce que cela donnera.

Après tout, Balzac, Dumas et George Sand se sont tous amusés à écrire quelques romans noirs dans leur jeunesse. Louisa May Alcott a également débuté par ce genre… Et, pour le moment, moi aussi. Je crois donc avoir quelque légitimité à noircir un écran en jetant ces phrases. Parce qu’une impulsion subite n’est jamais tout à fait mauvaise et que j’aime bien amuser la galerie.

Ne me boudez donc pas, cher lecteur, et lisez ce qui suit.

Règle n°1 : Nourrissez-vous du genre

Et pas seulement des livres de la fin du XVIIIème siècle et début du XIXème. Cependant, si vous prétendez vous connaître en littérature gothique, avoir lu au moins un roman d’Anne Radcliffe reste indispensable. (Pour moi, il s’agit des Mystères de la Forêt et je l’ai choisi par pure coquetterie : l’héroïne porte le même prénom que moi. Publié en 1791 et récemment réédité en poche. Je vous garantis que les cauchemars de l’héroïne nous valent quelques frissons.) Le Moine de Matthew Gregory Lewis est également un grand classique, écrit par un jeune homme de 19 ans et censuré à son époque. Pas mal du tout.

Évidemment, un peu de fantastique plus récent ne fait pas de mal. Au XIXème siècle, Dracula, Frankenstein et Carmilla sont des must read. Sans oublier quelques nouvelles d’Edgar Allan Poe. Entretien avec un vampire (d’Anne Rice) est très important au XXème – s’il ne fallait en retenir qu’un.

A partir de là, vous pouvez dire que vous avez une certaine culture littéraire en la matière. N’oublions pas les films. Les adaptations des romans susdits peuvent être intéressantes et donc : fouinez dans les filmographies de Coppola et Neil Jordan pour retrouver Dracula et Louis le Vampire.

Un autre film gothique qui me vient immédiatement à l’esprit est Sleepy Hollow de Tim Burton. Dans le fond, c’est une histoire assez sarcastique, mais chaque plan est un véritable tableau : s’imprégner de son atmosphère est hautement recommandable.

Et last but not least, Gothic de Ken Russell. Certains vont crier au scandale et d’autres applaudir des deux mains face à cette référence. Sur un forum, je suis tombée par hasard sur cette citation qui, à mon sens, résume parfaitement l’atmosphère de ce film :

« Pour les déviants assumés qui aimeront se retrouver dans ces portraits pas très flatteurs de dandys décadents, ça peut être une vrai source de plaisir primitif, de la bonne grosse grand-guignolade avec aussi de très belles choses. C’est un peu comme si Barbey d’Aurevilly avait écrit un épisode de Freddy, mi-classe mi-grotesque. »

Vous l’aurez compris, c’est un film ultra kitsch et baroque. J’ai adoré, commandé le dvd, et j’avoue que, quand j’ai écrit mon roman-feuilleton Le Manoir d’Érèbe cet été, j’ai regardé ce film. Plusieurs fois. Pourquoi ? Parce que Gothic m’a appris une règle essentielle.

Règle n°2 : évitez la sobriété :

C’est un truc simple dont vous vous rendrez compte assez rapidement. Pour qu’un roman gothique digne de ce nom marche, qu’il soit apprécié, il faut en mettre plein la vue.

La révélation m’est venue avec Gothic, mais qui peut dire que Ligeia de Poe fait dans la sobriété ? La Nonne Sanglante dans Le Moine de Lewis est sacrément baroque aussi.

C’est encore plus vrai quand vous écrivez un roman-feuilleton. Dans un roman imprimé directement en volume, vous pouvez laisser à l’action le temps de s’installer et le surnaturel arriver petit à petit.

Dans un feuilleton, le lecteur doit être accroché dès le premier épisode et, s’il a une connaissance réduite des histoires gothiques, vous devez installer l’ambiance immédiatement. A l’épisode 2, les fantômes – ou le diable, ou ce que vous voudrez – doivent apparaître. Question de rebondissement.

Et si vous n’êtes pas forcément obligé de faire peur, vous devez néanmoins développer votre esthétique.

Règle n°3 : n’hésitez pas à apporter votre touche personnelle :

Un professeur a résumé la semaine dernière, de façon légèrement cynique, les canons du roman gothique. Étant donné que le genre est rarement abordé à l’université, j’ai été particulièrement attentive durant ce cours…

« Dans un roman gothique, vous trouvez l’héroïne blonde prisonnière d’un château avec ses horribles bourreaux. Elle subit d’horrible sévices en attendant son prince charmant. »

D’accord, ce n’est pas tout à fait faux. C’est même souvent la trame suivie dans la plupart des romans noirs. Je pourrais me justifier en disant que l’héroïne n’est PAS toujours blonde, et qu’il y a parfois un héros – cf Le Moine de Lewis ou Melmoth de Charles Robert Maturin. Cela dit, le professeur n’a pas totalement tort.

Il vous reste donc une voie de secours afin d’échapper à cette règle immortelle du roman gothique : apporter votre touche personnelle au genre. Évidemment, vous n’allez pas le révolutionner mais au moins, vous l’aurez rendu attrayant en y apportant deux ou trois éléments de votre cru.

Quand j’ai publié mon feuilleton Le Manoir d’Érèbe, j’ai d’emblée fait deux choix essentiels : mon héroïne ne serait pas une cruche larmoyante façon fin XVIIIème et son prince charmant ne serait pas charmant du tout. Annabel, emprisonnée dans un manoir pour avoir eu une liaison avec un homme relativement infréquentable, assumerait pleinement ses actes et observerait avec cynisme ses geôliers et les évènements fantastiques qui se dérouleraient autour d’elle. Pas un instant elle ne cèderait au désespoir. Quant à Branislav, il serait un aristocrate que le lecteur pourrait soupçonner du pire – et je reste persuadée qu’il l’a fait.

Mon coup de pinceau ainsi apporté, je m’en suis donné à cœur joie dans l’exagération et la profusion de symboles : évidemment les fantômes de jeunes filles qui hantaient le manoir étaient trois, et les domestiques qui gardaient l’endroit semblaient sans âge.

Un soir, non loin de chez moi, un incendie a eu lieu sur une colline et j’ai pu l’observer de loin. Je tenais la fin – volontairement spectaculaire – de mon histoire : le manoir brûlerait.

Règle n°4 : amusez-vous !

Il me paraît utile de préciser à la fin de ce court essai qu’écrire du gothique est avant tout, comme diraient les anglais, « monstrously good fun ».

C’est le genre le plus amusant qui soit parce qu’il ne possède aucune limite. Le coffre à jouets est immense : fantômes, vampires, monstres, meurtres – et je vous passe le choix des armes –, jolies damoiselles et mystérieux messieurs, châteaux abandonnés et nuits d’orage…

Et tous les formats sont admis : poèmes, nouvelles, romans.

J’ignore s’il s’agit d’une phase par laquelle les jeunes écrivains passent ou d’une noire passion qui reste ancrée toute une vie. Tout ce que je sais, c’est qu’à 21 ans, mes deux « enfants » publiés sont des romans gothiques et que je n’en ai pas encore fini.

Et pour être parfaitement honnête avec vous, lecteur, écrire du gothique permet de rester civilisé en société. Les démons demeurent sur le manuscrit.

Mes publications :

Clothilde & Adhémar, roman, Éditions La Bouquinerie (2010).

Le Manoir d’Érèbe, roman-feuilleton paru dans le Dauphiné Libéré de Juillet à Septembre 2012 (tous les épisodes sont disponibles sur ma page facebook).

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Écrit à l’encre rouge.

Maxellende ne parvenait pas à dormir. Elle avait laissé les fenêtres de sa chambre ouvertes et refusé de tirer les rideaux de son lit à baldaquin. La vue des étoiles et les bruissements de la nuit ne parvenaient toujours pas à l’apaiser. Pourtant, elle n’était visitée par aucune des rêveries qui la berçaient d’ordinaire, l’emmenant doucement vers le sommeil avant même qu’elle ait pu s’en rendre compte.

Après s’être une fois de plus retournée dans son lit, elle agrippa son drap, indécise. Le château était parfaitement silencieux, du moins dans cette aile. Maxellende rejeta ses couvertures, se leva et, aidée par la lueur des astres, ses yeux habitués à l’obscurité, elle trouva le moyen d’allumer un chandelier.
Quelques instants plus tard, elle avait revêtu la robe de velours noir qu’elle avait portée pendant la journée et, les cheveux dénoués, elle entreprit de parcourir les sombres couloirs de la demeure.

Elle parvint ainsi jusqu’à une autre aile du château et ralentit sa marche. Et Maxellende commença à entendre une mélodie. Elle fut surprise par la douceur et la mélancolie produite par un tel instrument. Un orgue. Elle s’approcha davantage et aperçut la porte entrebâillée. L’ouverture jetait un éclair argenté sur le sol. Maxellende poussa doucement la porte. Son chandelier éclaira d’abord une pièce vide, puis, quand elle eut refermé la porte derrière elle, elle vit un homme occupé à jouer. Son visage lui était invisible. Maxellende posa son chandelier. Il semblait presque caresser les touches, et son corps bougeait au rythme de la musique qu’il déroulait, animé par une grâce étrange. Lorsqu’il s’arrêta, Maxellende resta silencieuse. Elle savait qu’il était au fait de sa présence depuis qu’elle avait franchi la porte.

« C’est une nuit paisible », remarqua-t-il.

Il se leva et, lentement, se tourna vers elle. Elle vit la veste noire hâtivement jetée sur ses épaules, la chemise blanche dont les manches n’avaient pas été boutonnées. Dans ses yeux brillait un éclat fiévreux. Pour lui aussi, la nuit était agitée.

« Maxellende Lucretia », murmura-t-il.

Elle se précipita vers lui, posa sa main sur sa nuque et attira son front contre le sien.

« Partage tes démons avec les miens, dit-elle. Offre-les moi. »

Il sourit et fit glisser sa main sur ses longs cheveux.

« Nous sommes tous deux hantés, ma romantique enfant. »

Il se pencha vers son cou. Maxellende ne tressaillit pas. Son baiser fut délicat. Lorsqu’il la regarda à nouveau, Maxellende vit des rêveries de sang et de portes infernales.
Ignorant les rumeurs de la nuit, ils retournèrent aux noirs corridors du château, avides de chimères et de vertiges.
Les flammes du chandelier éclairaient toujours l’orgue silencieux.

28/29 Juillet 2012.
Commencé la nuit.

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