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docteur pralinus

Le docteur Pralinus explore les rouages de la pop culture destinée aux femmes sur sa fabuleuse chaîne Youtube.

C’est avec un immense plaisir que je publie l’interview qui suit. Mais d’abord, petite mise en contexte : dans la vie, je suis rédatrice web/journaliste. J’écris pour plusieurs médias, dont le site NRJ Active, pour lequel je rédige un certain nombre d’articles par mois. Il y a quelques temps, j’y ai publié un article de fond sur un sujet qui me tenait particulièrement à cœur : les fanfictions. Les jeunes actifs aussi écrivent de (bonnes) fanfictions : explication d’un phénomène a donc été publié. Comme je voulais émailler mon article d’un avis fiable et détaillé sur la question, j’ai décidé d’interview le Docteur Pralinus, une youtubeuse infiniment cultivée dont j’admire le travail depuis quelques temps déjà. Sur sa chaîne, elle parle de pop culture, de yaoi, des héroïnes qui l’intéressent et de fanfictions… parmi beaucoup d’autres choses ! Pour moi, c’était donc la personne idéale à interroger. Elle a accepté de me répondre par mail, et m’a envoyé quelques jours plus tard… trois pages de réponses passionnantes à mes questions ! Il m’était impossible de tout mettre dans mon article, alors je me suis promis de publier l’intégralité de l’interview ici, parce qu’elle est bien trop précieuse. (Merci à Benjamin Kaminski, qui publie mes articles sur NRJ Active et m’a autorisée à le faire.) Sur ce, je vous laisse en compagnie du Docteur Pralinus. J’espère que cet entretien vous intéressera, et qu’il vous donnera envie de lire de (bonnes) fanfictions.

Question ouverte pour commencer : pourquoi les fanfictions c’est bien ?

A titre personnel, je n’aurai jamais autant écrit si je n’avais pas eu le support de la publication en ligne, qui m’a permis une pratique régulière et des retours en temps réel. La fanfiction permet ça pour plein de gens, et même pour les lecteurs, c’est une manière d’étendre le plaisir lié à une œuvre, de se la réapproprier, d’en faire sa propre création/perception avec un échafaudage d’idées partagées en ligne. C’est vraiment un super concept.

Dans mon article, je veux montrer que même les jeunes actifs écrivent des fanfictions, que ce n’est pas qu’un truc d’ado ou de mère au foyer comme les médias prétendent le montrer. Pourquoi, à ton avis, ce genre peut toucher aussi des jeunes adultes qui travaillent et sont à fond dans la vie active ?

Je ne saurais pas le dire mais c’est vrai que les représentations d’auteurs de fanfictions (influencées par Enterprising Women de Camille Bacon-Smith si je ne m’abuse) en font des adolescentes et des femmes au foyer avec l’idée d’une frustration générale de leur vie, qu’elles exprimeraient à travers des fictions qu’elles « souilleraient » presque de leurs gloussements. C’est très irritant, surtout que c’est aussi sexiste (à côté les fanfictions masculines sont beaucoup plus valorisées, dans l’univers de Doctor Who, qui est dominé par les hommes, on met souvent en avant le showrunner Steven Moffat, auteur de fanfiction Doctor Who avant de régner sur la série, qui est plus sérieux qu’E. L. James et autres autrices de fanfics médiatisées). Y aurait d’un côté les femmes au foyer mal baisées et les adolescentes en explosion hormonales qui écrivent des fanfics sur One Direction et Twilight et de l’autre, une minorité parmi les auteurs de fanfics, les créateurs masculins sérieux qui, eux, vont se professionnaliser. C’est extrêmement réducteur. L’auteure de Fangirl, Rainbow Rowell (NdR : très bon bouquin, effectivement), le dit très bien en conclusion de son bouquin d’ailleurs, y a un plaisir particulier à écrire de la fanfic. C’est une écriture comme une autre : on peut écrire de l’original et continuer à faire de la fanfic à côté parce que c’est un autre challenge. Il y a le plaisir de retrouver un univers, des personnages. A côté je pense que tout le monde ne peut pas se permettre d’écrire dans la fanfiction. Quand on a un loyer à payer, écrire des fanfictions dans un but entièrement gratuit tout ça, c’est un luxe aussi.

Comment expliquer que ce soit en majorité des jeunes filles (et des jeunes femmes) qui écrivent de la fanfiction ? Pourquoi les hommes sont-ils minoritaires ?

J’ai lu deux explications à ça. Dans Textual Poachers, Jenkins évoque l’anthologie Genders and Reading qui met en avant des stratégies de lectures différentes selon le genre du lecteur. L’idée n’est pas d’essentialiser cette lecture évidemment, on peut la voir comme partie d’une éducation genrée. Pour résumer grossièrement, les femmes percevraient plus l’histoire comme une atmosphère, les hommes comme une structure. Sheenagh Pugh dans The Democratic Genre met aussi en avant la notion de gratuité et l’absence de compétitivité dans l’univers de la fanfiction, ce qui permettrait à des femmes non éduquées dans ce but de se lancer plus facilement. Bien sûr, quand je dis « les hommes » et « les femmes » je minore la part queer des auteurs/consommateurs de fanfictions et je le redis, il ne s’agit pas d’attacher ces caractéristiques à un genre de manière biologique mais plus socialement construite.

Est-ce que pour toi la notion de fanfiction est indissociable de celle de communauté/fandom ?

Je pense qu’on fait tous de la fanfiction d’une certaine façon dès qu’on se met, par exemple, à discuter en sortant d’un cinéma en enchaînant les «  ce film aurait été mieux si ». Seulement, à partir du moment où on intègre un fandom, où on met ses textes à disposition ou où on consomme de la fanfiction, là, on atteint un nouveau pallier.

De plus en plus de médias consacrent des articles aux fanfictions, mais c’est souvent avec un ton condescendant. (On trouve souvent des sélections des fanfictions les plus bizarres par exemple, mais jamais des meilleures…) Pourquoi, à ton avis ?

En France, on a des années de retard sur les Etats-Unis à ce niveau, et les médias généralistes aussi ont des années de retard sur les travaux universitaires. Je veux dire, c’est aberrant, on parle encore de « phénomène de la fanfiction » comme si c’était nouveau. Woh les gars ! Ca existait avant Internet ! (NdR : ce que j’explique dans mon article, tout en gardant le terme phénomène, justement parce que la fanfiction se démocratise depuis peu en France.) Seulement c’était un domaine discret (lié aux fandoms et en prime dominé par les femmes). Y a beaucoup de sexisme, et une vision très bourgeoise de la culture dans la condescendance qu’on réserve aux fanfics. Déjà, y a cette idée qu’un fan n’est pas légitime pour écrire sur un univers préexistant, qu’il « braconne » la culture (d’où le Textual Poachers de Jenkins). Ensuite, des femmes commencent à se faire du blé avec ça (enfin commencent, des auteures de fanfictions les transforment en récits originaux pour les publier depuis les années 1980, on appelle ça Filing off the serial numbers), elles écrivent des textes lus par des milliers de gens et forcément… ce doivent être des conneries. Certes, je ne dirai pas que Fifty Shades of Grey c’est le haut du panier, mais les fans qui en parlent en tirent souvent des choses plus intéressantes et intelligentes qu’on imagine.

Heureusement on commence à écrire et réaliser de bons travaux sur le sujet de la fanfiction en français comme le docu Fanfictions, ce que l’auteur a oublié d’écrire.

Beautiful Bastard, 50 Shades, After : ces livres sont au départ des fanfictions (Twilight et One Direction). Je ne peux pas m’empêcher de penser que les éditeurs choisissent de publier de « mauvaises » fanfictions, alors qu’il en existe de très bonnes. Pourquoi ne pas éditer ces dernières et donner une meilleure image du genre ?

Je ne pense pas qu’il y ait de complot de ce genre. Sur les sites de fanfiction, les textes qui sont les plus lus et commentés sont rarement les mieux écrits et les plus ambitieux selon moi. Ce serait plus des textes moyens. Stylistiquement, ça se lit même si le style est blanc, mais les histoires restent simples voire creuses. Les textes plus sophistiqués sont souvent moins lus de ce que j’ai vu, parce qu’un lecteur de fanfiction moyen ne va pas forcément chercher à se retourner le cerveau. Y a aussi une notion très assumée et décomplexée de lecture plaisir. Certes, la fanfiction permet parfois des relectures très complexes et intéressantes, postcoloniales, féministes et queer de fictions qui sont devenues des mythes communs, mais c’est aussi très souvent, surtout, le plaisir simple de voir X perso faire des câlins à X perso dans X série. Enfin, y a cette idée qu’une bonne fanfiction ne peut être détachée de l’univers qui l’a inspiré et donc, en en faisant une histoire originale en « file off the serial numbers », soit on la prive de sa substance, soit elle était de base assez plate pour que ça ne dérange pas et que ça ne change rien. Personnellement, je tire mon plaisir d’un jeu constant de références au canon quand j’écris de la fanfiction. Je sais que ce n’est pas le cas de tout le monde, mais ça me rend en tous cas impossible le fait de transformer mes fanfics en récits originaux. Elles perdraient alors ce qui fait que j’en suis fière.

Devant des séries comme Sherlock (je pense à la dernière saison), on ne peut pas s’empêcher de penser que les scénaristes ont lu quelques fanfictions et sont conscients des attentes des fans. Penses-tu que les fanfictions peuvent influencer les scénaristes à l’heure actuelle, et peuvent contribuer à apporter de nouvelles choses au cinéma ?

Clairement. Plus que les fanfics, les fandoms et les fannon (le canon du fandom, c’est à dire un élément intégré comme canon par un grand nombre de fans) influencent clairement la production actuelle. Les mangakas font du fanservice depuis des années en se fiant directement au courrier de leur lectorat, et avec la puissance des réseaux sociaux, on voit la voix des fans amplifiée. Quand un tas de gens voient Sherlock avec Watson, il est de l’intérêt des créateurs de la série de les satisfaire avec, hélas, souvent juste quelques clins d’œil et beaucoup de Queerbaiting. Ceci dit, Sherlock est inachevé encore donc qui sait ? Les enjeux de représentations sont aussi au cœur des fandoms et ils savent parfois se faire vraiment entendre. Hermione est bien devenue noire.

Pour finir, une fanfiction que tu recommanderais ?

Je vais citer une vieille fanfiction, une des premières que j’ai lues alors que j’étais au collège et que j’ai relu plusieurs fois ensuite. Elle est restée inachevée, et on sent que l’auteure ne savait pas nécessairement où elle allait sur la fin, mais il y avait tellement de potentiel et d’idées dedans. Et des personnages vraiment géniaux ! Je parle de See You Soon de Nemesis publiée sur le site de Poudlard.org (il faut s’inscrire). C’est une fiction nextgen publiée bien avant le tome 7 de J.K. Rowling, et je peux vous dire que les idées qu’elle exploite sont bien plus intéressantes que l’épilogue « canon ». Pour moi, cette version coexiste avec celle des « vrais » romans, et vu que je la lui préfère et qu’elle est restée inachevée, j’en ai imaginé mentalement des suites. Des fanfictions de fanfictions.

Je vais citer un autre nom de fic avec laquelle j’ai entretenu le même rapport : La Médiocrité s’appelle Roma de sangdebouRbe souffre des mêmes problèmes (inachevé et l’auteur se perd un peu et tire un peu sur la plume), est publié sur le même site et m’a aussi durablement marquée. Y a une plume vraiment mordante, une finesse, et ça exploite un pan inexploité de l’univers de Harry Potter avec des personnages originaux. J’aime beaucoup.

Ce qui est étonnant avec ces histoires publiées il y a dix ans, c’est de constater à quel point les auteures avaient été clairvoyantes et perspicaces quant à la suite de l’histoire de J. K. Rowling (la vraie nature de Rogue a été devinée des avant le tome 7 par beaucoup de fans). C’est de l’ordre de spéculations sentimentales, mais c’est absolument passionnant.

Merci au Docteur Pralinus pour avoir pris le temps de répondre (très longuement) à mes questions ! Je vous conseille d’aller explorer sa chaîne YouTube pour en savoir plus, et évidemment de lire des fanfictions. Parce qu’on peut lire de la bonne littérature ET passer du temps sur fanfiction.net ou Archive of Our Own (ou Tumblr). Il y a de vraies merveilles à dénicher pour qui sait chercher ! (J’enverrai mon top 10 de fanfictions à qui veut.)

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