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Vampire exaspérant

“On ne change pas une équipe qui gagne.”

Joyeux Halloween à tous ! Il y a deux ans, j’avais publié cette nouvelle pour l’occasion. J’y racontais les déboires d’une journaliste ténébriste contrainte d’interviewer un vampire exaspérant et de l’accueillir chez elle pendant une nuit entière. Voici leurs retrouvailles, deux ans plus tard. Et non, elle ne l’apprécie toujours pas. (Je dois avouer que l’écoute intensive du groupe HIM m’a donné l’idée de cette histoire. Toute mon affection va à Ville Valo et à sa musique, que je caricature gentiment ici.)

Pour la première fois, je dois écrire mon article d’Halloween sur un sujet imposé.

Bon, l’avantage, c’est que ça me dispense de me creuser la tête pour en trouver un. L’an dernier, j’avais trouvé mon idée de reportage un mois à l’avance pour ne pas me retrouver à interviewer un vampire snob au dernier moment. Résultat : j’ai écrit un article passionnant sur un spécialiste des créatures de la nuit et son laboratoire. Mais si, vous savez ! le genre de type qui passe son temps à collectionner les grimoires et à soigner les goules et autres sorciers. Il ne demandait pas mieux que de passer une soirée tranquille pendant Halloween, tout comme moi. L’entretien eut lieu en début de soirée, et chacun resta chez soi ensuite.

Je bosse chaque soir d’Halloween : je suis journaliste ténébriste, je n’ai pas le choix. Chaque année, à la même date, je dois sortir le reportage qui va marcher et impressionner mon rédacteur en chef. Cette fois, mon patron m’a carrément devancée, puisqu’il a décidé de mon sujet d’Halloween à ma place. Comme mon papier Un vampire a passé la nuit chez moi : comment j’y ai survécu a cartonné il y a deux ans, il veut que je retrouve cet épouvantable snob à crocs pour écrire la suite.

Quel intérêt, me direz-vous ? Il se trouve que notre ami le vampire a apparemment choisi cette année pour sortir un album à titre confidentiel – destiné aux créatures nocturnes, vous comprenez – et qu’il donne un concert acoustique dans un petit bar du coin. Mon rédac chef veut que j’assure l’interview. Il s’est même permis une plaisanterie d’un goût douteux : « Je suis sûr que la nuit qu’il a passée chez toi lui a donné l’idée de faire ce disque ».

Mettons les choses au clair, pour ceux qui s’imaginent que j’aurais pris ce vampire en affection. Je me suis vraiment retenue de lui mettre un pieu dans le cœur jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce qu’il franchisse la porte de mon appartement pour rejoindre son cercueil, en fait. J’ai dû faire preuve d’une patience dont je ne me pensais pas capable pour supporter ses manières et ses lamentables tentatives de flirt. (Donc oui, il est tout à fait possible de résister à la séduction d’un vampire : affaire classée.) En plus, c’était un danseur correct – loin d’être exceptionnel.

Bref, inutile de préciser que l’idée de devoir l’interviewer à nouveau ne m’enchante absolument pas. Je ne peux même pas sortir à mon rédac chef une réplique cinglante comme : « Il faudra me payer pour que je fasse cet article », vu que… je suis payée pour le faire. Plus qu’à prier pour que ça passe vite. Voyons le bon côté des choses : au moins, je ne suis pas obligée de passer la nuit entière avec ce bonhomme comme il y a deux ans.

Vérifions nos affaires. Carnet, stylo, portefeuille, livre au cas où le concert serait ennuyeux, pieu, vêtements noirs et foulard. (Non, ce n’est pas pour me protéger d’éventuelles morsures, c’est parce qu’il fait froid. Vu le nombre de tuberculeux que je croise chaque jour au bureau, je préfère éviter de me mettre à tousser à mon tour.)

Le bar où le vampire joue n’est pas très loin de chez moi, et dans un quartier plutôt sympathique. Pas celui où la fête d’Halloween battra son plein. Je ne vais donc pas croiser de convoi de sorcières bourrées, ni de vampires qui se lancent dans des concours de récitation de poésie ou d’arias de Mozart. (Bien sûr que j’aime la poésie et Mozart, mais sérieusement, vous n’avez pas envie de voir des vampires en débiter.)

Le bar est plein quand je pousse la porte. Des gens, assis ou debout, sont occupés à bavarder ou à boire. Je distingue quelques humains, des vampires et des mages aussi. Public hétéroclite, ce qui annonce une ambiance plutôt sereine, a priori. Le vampire est déjà sur scène, et je m’arrange pour qu’il ne me voie pas. Il est assis sur un tabouret, sa guitare en main, et… C’est un joueur de flûte que je vois à sa droite ? Et un clavecin à sa gauche. Je ne sais pas à quoi va ressembler sa musique, mais une chose est sûre : le vampire a manifestement décidé d’impressionner la galerie.

Ce à quoi il s’emploie pendant la demi-heure suivante. Dieu merci, le concert est court. Le vampire, ramenant de temps à autre ses cheveux en arrière avec un air qu’il veut à la fois ténébreux et inspiré, enchaîne une suite de ballades et de chanson où il est question… d’amour éternel, de rejoindre les ténèbres avec sa dulcinée et de la lune qui brille. Je lui prédis plein de fans entre 14 et 20 ans s’il se décide à signer avec une major. A un moment, je retiens un fou rire en m’apercevant que son joueur de flûte présente un air de ressemblance avec Legolas – je crois que c’est un vampire aussi, mais je n’en suis pas sûre. Son joueur de clavecin a des air de majordome anglais : raide et sévère.

« Ah, ma chère ! Je me disais bien que je vous avais vue. »

Je lève les yeux du carnet où j’ai pris quelques notes. Le vampire m’a rejointe à une table, dans un coin du bar.

« Votre rédaction m’a prévenu, évidemment. Quel plaisir de vous revoir.

– Bonsoir. »

Restons calme. Ça ne durera pas longtemps.

« J’ai quelques questions à vous poser à propos de votre… musique, dis-je. Mon rédacteur en chef pense que l’article peut faire un tabac.

– C’est très aimable à lui, réplique le vampire avec la fausse modestie qui le caractérise. Qu’avez-vous pensé du concert ?

– Sincèrement, je pense que vous pouvez faire un malheur auprès de toutes les adolescentes un peu romantiques. Je pense aussi que vos airs ténébreux et vos mouvements de cheveux peuvent y contribuer au moins autant que vos chansons.

– Dois-je y déceler du sarcasme ? »

Il hausse un sourcil. Ce n’est pas le moment de se faire mordre en plein milieu d’une interview. Il faut redresser la barre. Et rentrer chez moi, où l’épisode final d’Edgar Allan Poe’s Murder Mystery Party m’attend.

« Pas forcément, répliqué-je le plus calmement du monde. En tout cas, allez-y, c’est votre moment. Vous avez cinq minutes pour défendre votre album et parler de votre musique. En gros : pourquoi c’est bien ? Je vous écoute. »

Le vampire se lance alors dans une grande tirade sur la poésie mourante de nos jours (je vous avais prévenus), l’absence de compositeurs intéressants, et pourquoi le romantisme semble-t-il disparaître comme la lune au petit matin ? (Il va falloir se calmer avec la lune, mon brave.) Lorsqu’il a fini, je regarde mes notes, estime que c’est largement suffisant et m’efforce de sourire convenablement à mon interlocuteur.

« Je vous remercie, c’était fort instructif. Mes compliments au flûtiste, offrez-lui un verre de sang de ma part. »

Je me lève et remets mon manteau.

« Vous partez déjà ? Je pensais que nous resterions un peu plus longtemps ici.

Nous ? (Je lève les sourcils, incrédule.) Il n’y a pas de nous qui tienne. J’ai fini mon reportage, je rentre chez moi.

– Je le sais bien, c’est pourquoi je vous suis. Votre rédacteur en chef m’a dit que j’allais passer la nuit chez vous, comme il y a deux ans. Ça fait partie de la promotion, je suppose…

– Mon rédac chef vous a dit quoi ? »

Et soudain, je comprends le sourire fourbe et la plaisanterie douteuse de mon supérieur il y a quelques semaines.

« Rien ne vous oblige à faire ça. Et puis, je n’ai même pas de sang dans mon frigo, ne l’oubliez pas. Vous allez vous ennuyer à mourir, comme la dernière fois.

– Je me suis déjà nourri, dit le vampire. Et je ne me suis pas du tout ennuyé il y a deux ans. Nous pourrions regarder la suite de… Ah, ce film que vous m’avez fait voir cette nuit-là.

La Famille Addams, je réponds d’un air sombre.

– Oui, c’est ça. Ou regarder l’intégralité des Twilight.

– Merci bien, j’ai déjà assez d’un cauchemar sur les bras. Attendez, les Twilight ? Vous n’êtes pas sérieux ?

– Non, je vous testais. Vous ne croyez pas que je vais supporter de regarder des vampires à paillettes ? (Il ramène ses cheveux en arrière d’un air satisfait.) Votre rédacteur en chef m’a assuré que les deux parties seraient gagnantes : moi avec un article promotionnel, vous avec une prime.

– Une prime ?

– Pour être parvenue à me supporter une seconde fois.

– Ça se conçoit, il m’a déjà réservé des surprises de ce genre. Il doit vraiment tenir à cet article pour vouloir à tout prix nous remettre dans la même pièce.

– Je le crois. On ne change pas une équipe qui gagne. (Je lève les yeux au ciel.) Je vous suis, donc ?

– Suivez-moi. Je vais d’abord appeler mon rédacteur en chef et s’il s’avère que c’est une entourloupe de votre part, je vous promets que mon article sera beaucoup moins civilisé que le précédent. »

Un instant plus tard, je dois me rendre à l’évidence : ce n’est pas une arnaque. Vu le ton très satisfait de mon rédac chef au téléphone, j’ai intérêt à rendre l’article du siècle si je veux rester haut placée dans son estime. Il me faut donc trouver une nouvelle idée : hors de question de supporter ce vampire chez moi pendant les dix prochaines heures.

« On ne va pas aller chez moi tout de suite. Vous connaissez des maisons hantées intéressantes ?

– Elles risquent d’être agitées, cette nuit. Lesquelles avez-vous déjà visitées ? »

J’énumère la demi-douzaine que je connais.

« Oh, vous n’avez pas encore vu la plus intéressante. Elle est sensationnelle, je vous le garantis. Vous avez de quoi vous défendre, par contre ? Juste au cas où.

– Vous êtes immortel et vous n’êtes même pas fichu d’assurer ma protection ?

– Je pensais que vous la refuseriez. Parfait, allons-y. »

Nous voilà partis. Après tout, ce qui va suivre sera forcément plus intéressant que tout ce que j’aurais pu écrire si j’avais dû inviter directement le vampire chez moi. Un moment, j’ai envie de tout planter là devant le ridicule de la situation : me voilà, le soir d’Halloween, à arpenter les rues de la ville avec un vampire dont la principale occupation est de ravager le cœur des jeunes filles en fleur. Pour mon travail. Certains diront qu’on peut faire pire.

L’espace d’une seconde, je suis tentée de dire qu’ils ont raison. Mais je garde quand même mon pieu à portée de main.

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gustave-courbet-autoportrait-desespere

Gustave Courbet – Le Désespéré (1843-1845)

Je sais que ça fait longtemps que je n’ai pas publié d’article sur ce blog, mais j’ai une excellente excuse (pour une fois) : depuis plusieurs mois, j’étais plongée dans l’écriture de ma seconde pièce de théâtre, qui est la suite du Vampire de la rue Morgue dont je vous ai déjà parlé. Il se peut que j’écrive un autre article sur cette aventure, mais après tous ceux que j’ai en tête, que j’espère écrire bientôt. Bref, si je suis là ce soir, c’est parce que c’est le Ray’s Day, la fête de la lecture dont le nom provient du grand Ray Bradbury. Pour l’occasion, j’ai décidé de poster une nouvelle, écrite il y a quelques mois en cadeau à un ami. J’espère qu’elle vous plaira. (Avec le recul, ça m’amuse de voir qu’elle aborde un thème sur lequel j’ai écrit des dialogues pendant des semaines.)

Il entra en ouvrant à peine la porte. Juste assez pour faire passer son corps par l’ouverture, si bien que les cloches ne tintèrent pas.

Il tourna silencieusement la poignée, remit sa main gantée dans sa poche et jaugea l’endroit du regard. Étrangement calme pour un mardi midi. Parfait. Il avait seulement besoin d’un peu de temps. Il choisit une table bien éclairée, non loin de la baie vitrée.

Il promena son regard autour de lui avec une pointe d’indifférence. Une femme pendue à son téléphone injuriant l’amant qui n’était manifestement pas là – son murmure était saccadé. Deux hommes en costumes, occupés à trouver les moyens d’alimenter une conversation formelle et polie.

Non, il n’y avait personne. Personne dont il put se satisfaire vraiment. Il glissa la main dans sa poche, en tira une montre à gousset et regarda l’heure. Dans cinq minutes, il devrait partir. Il n’aurait pas le choix. A moins que…

Les cloches du restaurant sonnèrent. Un jeune homme entra : pâle, épuisé, le poing serré sur une chose invisible. Il balaya le restaurant d’un regard enfiévré et vit celui qui l’observait. Il le reconnut soudain, s’avança vers la table, tira une chaise et s’assit sans même ôter son manteau.

Le jeune homme posa son poing sur la table et l’ouvrit. L’objet se tenait sous leurs yeux, au milieu des couverts sans assiettes. Le jeune homme guetta une réaction.

Mais son interlocuteur se contenta de regarder l’objet et de sourire :

«  Je suis heureux de vous voir, mon ami. Comment se portent les Enfers  ? »

Le jeune homme mit quelques secondes à répondre. Il paraissait presque nerveux. Cependant, il affronta le regard de son interlocuteur sans ciller.

« Les membres du 5ème cercle vous saluent », répliqua-t-il.

Le jeune homme attendit une réponse – qui ne vint pas. Il tapa du bout des doigts sur la table et se décida à poursuivre :

«  J’ai fait ce que vous m’avez demandé. Je vous ai rapporté l’objet. Je vous demande de me libérer du lien que vous m’avez attaché. »

Son interlocuteur haussa un sourcil.

« Pourquoi le ferai-je ? Il se pourrait que j’aie encore besoin de vos talents.

– Vous trouverez quelqu’un d’autre, rétorqua le jeune homme. J’ai écumé des Cercles Infernaux pour vous, j’ai fait une escapade au Purgatoire. »

Comme son interlocuteur ne réagissait pas, le jeune homme le jaugea du regard. Il énonça calmement :

« Et je sais parfaitement qui vous êtes. Je sais pourquoi on vous a chassé, pourquoi ils ne veulent plus de vous ni en haut, ni en bas. Je vous ai apporté l’objet, et je me moque absolument de ce que vous en ferez. J’ai exécuté votre demande, je vous demande de me libérer de mon engagement. »

Son interlocuteur ne détacha pas son regard du sien. Une serveuse passa à côté d’eux sans les voir, parce qu’il voulait qu’il en fût ainsi. Le jeune homme ne pouvait cacher sa nervosité, mais ce n’était pas son interlocuteur qui l’intimidait. Son agitation était due à la fatigue du voyage, et aux forces qui s’agitaient en lui et autour de lui en permanence. Un si beau potentiel à peine développé.

« Soit, dit enfin l’interlocuteur, tout en repliant sa main gantée autour de l’objet. Je vous laisse libre de faire ce que bon vous semble. Vous savez qu’il est inévitable que nous nous recroisions ?

– Je n’ai aucun doute là-dessus. Et je m’y attends. »

L’interlocuteur du jeune homme se leva, l’objet toujours dans la main, et le glissa sous son manteau. Puis il quitta le restaurant aussi calmement qu’il y était entré.
C’est à ce moment que la serveuse se dirigea vers le jeune homme pour prendre sa commande. Il s’exécuta poliment. La normalité du lieu lui paraissait presque étrange. Une escale entre deux voyages, probablement. Il essaierait de faire durer celle-ci.

Lorsque la serveuse se fut éloignée, le jeune homme baissa les yeux et vit le petit morceau de papier laissé par son interlocuteur juste avant son départ. L’écriture manuscrite était parfaitement lisible :

Au plaisir d’une nouvelle collaboration fructueuse. Vous savez où me trouver si vous souhaitez adoucir votre damnation.

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fantin-latour - hommage à delacroix

Fantin-Latour – Hommage à Delacroix (1864)

Cette histoire est affectueusement dédiée à un cercle de musiciens et d’artistes qui ne compte aucun vampire parmi ses membres.
Je crois.

8 Octobre 1891 :

Suis allée au théâtre voir la dernière mise en scène d’Hamlet au Globe. Acteurs très bien, rôle-titre un peu trop fébrile, peut-être.
Ce style télégraphique ne me sied pas du tout, surtout pour raconter ce qui a suivi la représentation. J’ai été présentée à Oscar Wilde. J’ai eu du mal à conserver mon calme, étant donné l’admiration sans borne que je voue à l’écrivain, mais je crois avoir été très bien. Il me semble que j’ai fait bonne impression – à moins que Wilde n’ait utilisé son sourire amusé pour dissimuler quelque chose. Je lui ai dit que j’étais écrivain, et j’ai mentionné ma dernière nouvelle publiée.

« Dans ce cas, ma chère, vous devez absolument vous rendre demain soir au salon de *** », a-t-il dit.

Il y sera, naturellement. Je suis impatiente !

10 Octobre 1891 :

Je suis rentrée si tard hier que je n’ai pas eu le temps d’écrire mon journal. Disons plutôt que je me suis couchée immédiatement, sans pouvoir dormir tout de suite, cependant.

Je me suis rendue au salon en essayant d’être élégante, espérant avec mes habits modestes que mon esprit ferait le reste. L’endroit était rempli d’écrivains et d’artistes, que j’ai reconnus pour certains d’entre eux. Je connaissais les noms de presque tous les autres. Tous ont déjà une réputation, ne serait-ce que dans le cercle fermé des écrivains. Pendant un instant de pur effroi, je me suis demandé ce que je venais faire ici, mais ma fierté a repris le dessus – une seconde à peine avant que Wilde ne m’aperçoive et ne m’introduise à la compagnie.

Le dîner fut très bon et plaisant. Il y avait deux autres femmes – une actrice fort spirituelle et une danseuse – avec qui j’ai peu parlé, préférant la compagnie de Wilde et d’un jeune homme nommé Aloysius. Je ne sais pas exactement ce qu’il fait – il se dit poète ou musicien à ses heures. Quoi qu’il en soit, sa conversation était délicieuse.

17 Octobre 1891 :

Ai à nouveau été invitée à un dîner hier soir. Cette fois-ci, j’étais la seule femme, mais je me suis sentie beaucoup moins intimidée que la semaine dernière. J’ai toléré les cigares de ces messieurs afin de les suivre au salon après le repas, ce qui les a grandement amusés. Il me semble qu’ils me considèrent comme une égale parmi eux. Du moins, ils ne me regardent jamais avec condescendance, et m’ont fait quelques compliments discrets sur mes histoires.

Aloysius était présent. Il a pu se mettre au piano à la fin de la soirée pour nous jouer un morceau de sa composition, qui nous a tous laissés mélancoliques. Fort heureusement, Mr Rossetti a lancé une plaisanterie qui remis les choses en ordre. Je suis rentrée à une heure très avancée, ce qui était bien audacieux pour une demoiselle respectable. Mais je n’étais pas sans escorte : Aloysius s’est proposé pour jouer les chaperons, un rôle dont il s’est acquitté avec les honneurs.

« Vous avez un étrange prénom. Un joli prénom, lui ai-je dit sur le pas de ma porte. Je suis certaine que vous pourriez faire le sujet d’une excellente histoire.

– La vôtre, par exemple ?

– Peut-être, s’il m’en prenait l’inspiration. Je vous connais suffisamment pour composer un poème, désormais. Pour un roman, il me faudrait davantage. »

Il a paru réfléchir un instant, et ses yeux m’ont fixée comme s’il m’étudiait.

« Eh bien, si vous désirez davantage d’informations, je puis aisément me libérer dans trois soirs. Cela vous convient-il, mademoiselle l’écrivain ? »

Nous avons ensuite convenu d’un lieu et d’un horaire de rendez-vous. Quand il est reparti, j’aurais juré qu’il souriait.

21 Octobre 1891 :

Si les événements continuent ainsi, je vais réellement écrire un roman sur toute cette période, de mon intronisation parmi les écrivains londoniens à mon amitié avec Aloysius. Car je suppose que nous sommes amis, maintenant. Se promener la nuit en parlant de littérature et de la meilleure façon d’accommoder une veste ne peut pas avoir d’autres conséquences.
En fait d’informations, il m’a surtout livré ses impressions de Londres, et une opinion cynique sur l’abrutissement du genre humain en général – du moins dans les limites de l’Angleterre.

« Si le sort de l’humanité est si désespéré, n’est-ce pas à nous autres artistes de transmettre notre goût du savoir en publiant des écrits, en incitant les gens à lire, à aller plus loin que la dernière édition du Times ?

Il a considéré la question. « C’est là un parti pris courageux. Presque une cause perdue, pour ainsi dire. J’ai vécu assez longtemps pour constater que les choses vont en se dégradant. Ceci dit, si vous pensez inverser la tendance…

– Mr Rossetti le croit, et c’est aussi mon opinion. Vous êtes d’un pessimisme ! dis-je en riant. Et vous ne semblez guère âgé que de dix ans de plus que moi, tout au plus, sans indiscrétion. Mais puis-je demander combien de temps vous avez vécu ?

– Largement plus d’un siècle, dit-il le plus sérieusement du monde.

– Si c’était vrai, cela vous aurait donné le temps d’agir contre la décrépitude humaine.

– J’observe, et je jette éventuellement quelques morceaux de piano ici et là. Cela me suffit.

– Je ne suis pas certaine que cela vous suffise.

– Votre optimisme vous perdra, mademoiselle.

– Oh, j’espère bien ! Je ne consomme jamais les émotions à moitié. »

Cette fois, Aloysius a ri franchement. En passant sous un réverbère, je me suis rendue compte qu’il était très pâle. Apparemment, ça n’est pas entièrement dû au contraste causé par ses sempiternels habits noirs. J’espère qu’il ne finira pas comme ces poètes maladifs, mais il ne m’a jamais semblé souffrant. Étrange.

24 Octobre 1891 :

Mon roman est officiellement commencé. J’en ai bâti le plan hier et je me suis lancée, après avoir racheté des réserves d’encre et de papier. Je n’ai divulgué mon intrigue à personne, mais je sais que je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’en toucher un mot à Mr Wilde la prochaine fois que je le verrai. Je suis certaine que le sujet l’intéressera.

« Quel en est le sujet ? m’a demandé Aloysius alors que nous sortions de l’opéra.

– Vous et d’autres, ai-je répondu avec un sourire. Ne vous flattez pas trop vite. Disons que vous constituez un motif intéressant. »

Au moment de le quitter, je lui ai serré la main. Elle était très froide. Pour la première fois, plusieurs informations se sont réunies dans ma tête et m’ont fait voir Aloysius sous un jour encore plus intrigant.

« Si vous étiez un vampire, me le diriez-vous, tout en sachant que je garderais le secret ?

– Pas avant que vous ne rédigiez le chapitre dix. Il faut garder un peu de suspense pour vos lecteurs. »

Il m’a quittée sur un salut théâtral. Aloysius semble de bien meilleure humeur, ces jours-ci.

28 Octobre 1891 :

Je pensais avoir fait la découverte du siècle, tout au moins de la semaine : Aloysius est un vampire ! Il s’avère que notre petit cercle d’écrivains élégants et raffinés est déjà au courant. Tout cela est déprimant.
Je n’ai rien révélé, bien entendu : un auteur a glissé une allusion à la condition d’Aloysius d’un air tout à fait détaché, et mon « secret » n’en a subitement plus été un. Orage, désespoir : Aloysius est donc un mystère partagé. Le fait qu’il soit un vampire n’a pas l’air d’affoler ces artistes outre mesure, il le rend simplement plus intéressant.

Au moins ai-je la certitude qu’aucun d’entre eux n’a écrit de roman où il figurait.

30 Octobre 1891 :

« Vous semblez déçue, m’a dit Aloysius.

– Faire des découvertes qui l’ont déjà été a quelque chose de terriblement frustrant.

– Je vous l’accorde, mais vous avez eu le mérite de parvenir à cette conclusion seule. Que les autres aient été au courant avant vous n’y change rien.

– Je suppose qu’aucun de nous ne risque quoi que ce soit en votre compagnie ?

– Absolument rien, je suis navré de le dire. »

Nous entamions tout juste notre promenade du soir et la ville était délicieusement animée. J’ai rarement connu un mois aussi rempli, et je dois avouer que ce n’est pas pour me déplaire. Un roman en cours, et de nouveaux amis dont l’un d’eux s’avère être un vampire tout à fait bien élevé. Je crois que je préfère ne pas tout connaître de ses habitudes, pour le moment. Pas avant de rédiger le chapitre 14.

Fin ?

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nine inch nails - year zero artwork

Elle avait des cendres dans les cheveux. Cela lui rappela… comment c’était, avant. Avant la destruction du monde. Mais c’était la nouvelle aube.

Et malgré les décombres, les bâtiments détruits, le soleil de cette fin d’après-midi donnait un aspect curieusement rassurant aux choses.

Les cendres étaient emmêlées dans les cheveux de la jeune femme. Elle marchait précautionneusement en tendant les bras pour ne pas tomber, parfois. Les gravas avaient rendu le sol incertain. Lui regardait les choses de loin. Le monde était fini, il n’avait aucun doute là-dessus – quoique. Il était là, il était vivant, après tout – et elle aussi.

Ils s’étaient réfugiés en même temps sous un abri quand les immeubles s’étaient écroulés. Mais à ce stade, c’était déjà presque fini. De là où ils se trouvaient, ils avaient pu tout voir. Autrefois, dans ce genre de situation, il aurait posé ses mains sur les yeux de la jeune femme – ou de n’importe qui d’aussi jeune – pour l’empêcher de voir. Mais il avait compris à quel point c’était dérisoire, parce qu’il fallait qu’elle sache, qu’elle voie et qu’elle se souvienne. Qu’elle raconte, peut-être, si elle croisait quelqu’un d’autre à part lui.

Il avait lu beaucoup de récits sur la fin du monde, mais est-ce que ça l’avait vraiment préparé à ce qu’il avait vu ? Pas vraiment. Est-ce qu’il avait déjà envisagé que ça puisse arriver ? Évidemment.

La jeune femme vacilla une fraction de seconde et reprit son équilibre. Elle resta immobile un moment, les mains sur la taille, à regarder devant. Elle se tourna vers lui.

Est-ce qu’ils allaient croiser des survivants hostiles, des êtres bizarres, de la bonté, personne ? Oublie les livres, se dit-il. Au moins, tu ne te retrouves pas seul dans ce bourbier.

Au-dessus d’eux le soleil brillait, indifférent – ou peut-être bienveillant, tout dépendait du point de vue. C’était bientôt le crépuscule.

 

Écrit dans un train dans une fin d’après-midi.

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Cette nouvelle a été écrite pour pour Halloween. J’espère qu’elle vous amusera, n’hésitez pas à me donner des retours. Joyeux Halloween tout le monde ! Et prenez garde à ce qui vous attend dehors. (Je crée officiellement la profession de journaliste ténébriste. Merci à l’amie qui m’a soufflé le second mot – elle se reconnaîtra.)

Chaque année, c’est la même question : que faire pour Halloween ?

J’ai été invitée à une ou deux soirées que j’ai dû poliment refuser. Le soir d’Halloween, je bosse. S’il y a bien un soir dans l’année où mon boulot se justifie, c’est celui-là.
S’il y a bien un soir où je dois rendre l’article démentiel, l’interview qui tue, l’investigation inédite, c’est le 31 Octobre.

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais d’idées. Trop de pression.

Enfin, ce n’est pas que je n’en ai pas. J’en ai. Mais elles sont d’un bateau…
Les tables Ouija ? Surfait. J’invoque des esprits toute l’année pour les interviewer : niveau originalité, on repassera. J’ai récemment conclu une série d’entretiens avec Mary Stuart et je dois dire que j’ai failli l’appeler pour une interview bonus. Tricherie.

Qu’est-ce qui nous reste ? Les cimetières. Bon. On est toujours sûr d’y trouver un cadavre ambulant ou deux. Rares sont ceux qui acceptent d’être enregistrés et surtout pas le soir d’Halloween – ils ont tous rendez-vous dans des cryptes. Les fêtes des morts-vivants sont vraiment, vraiment très déstabilisantes pour les vivants.
Il y a aussi les maisons hantées. Plutôt sympa… J’entends déjà mon rédac chef me demander quand j’en aurais fini avec les fantômes. Sérieusement, qu’est-ce qu’il nous reste d’autre ? Il faut être suicidaire pour rencontrer des loups-garous la nuit – même sans fourrure, ils sont d’humeur instable. Les sorcières deviennent hystériques le soir d’Halloween, inutile de compter là-dessus.
(Vous savez, quand les filles font des « soirées Disney » en reprenant en chœur les chansons des films ? Les soirées entre sorcières, c’est ça. En mille fois pire et évidemment pas devant des Disney.)

Bon, plus qu’à trouver quelqu’un d’autre. Après avoir mis mon appareil photo autour de mon cou et pris un sac en bandoulière, je quitte ma baraque et pars en quête. L’avantage, c’est qu’il fait nuit tôt en cette période de l’année : si je trouve quelqu’un à interviewer assez vite, je peux espérer passer une fin de soirée tranquille chez moi devant la Famille Addams.

Évidemment, c’est Halloween, le noir est de rigueur. (Pas de couleurs, pas de provocation inutile. Ce serait bête de se faire massacrer pile le soir où tout l’au-delà est de sortie. Restons pro.) Pas besoin de chercher loin, j’ai des vêtements sombres plein mon placard et la pâleur qu’il faut.
On y va.

Les rues à prendre en priorité ? Les vieilles. Si on évite les cimetières et les maisons hantées, il ne reste plus que ça. J’en fais trois ou quatre avant de tomber sur un type emmitouflé dans un long manteau noir, le visage caché dans la pénombre. Ils sont toujours tellement snobs.

« Bonsoir. J’aurais besoin de faire une interview de quelqu’un comme vous ce soir, c’est urgent. Je serai vraiment, vraiment ravie que vous me l’accordiez, je dois rendre un papier ce soir ou mon rédacteur en chef va me tuer.

– A moins que quelqu’un d’autre ne le fasse avant lui. »

Je note qu’il a une jolie voix. Comme la plupart des gens de son espèce, cela dit.

« Vous avez tous un humour assez prévisible, je suis désolée de vous le dire. On peut faire ça où vous voulez, sauf ici, chez vous ou dans un repaire de gens comme vous.

– Ce qui laisse peu d’options.

– C’est vrai. A prendre ou à laisser. Vous avez peut-être entendu parler de notre journal ? (Je lui tends ma carte, qu’il lit sans peine dans l’obscurité.) Alors ? Je croyais que les vampires aimaient les entretiens.

– Sans vouloir vous vexer, votre humour est désastreux. Je suppose que vous n’avez pas de sang dans votre frigo ?

– Vous m’avez vue ? Je suis journaliste ténébriste, pas fournisseuse des créatures de la nuit. Ça sera rapide. Vous pourrez vous nourrir une fois reparti, ça ne prendra pas la nuit. (Je soupire.) Ou, si vous avez vraiment faim, vous pouvez y aller maintenant. Mais pas sur moi. Je suis armée, je vous préviens.

– Je me suis déjà nourri. J’aime bien discuter autour d’un verre, c’est tout. Je vous suis, faisons cela chez vous.

– Grand merci, vous venez de sauver mon Halloween. »

Je me remets à marcher en direction de la maison. A côté de moi, il ne fait aucun bruit, évidemment. Histoire de respecter son image : les vampires sont des gens sophistiqués, distingués, élégants, etc. Ah non mais. Je mettrai un disque de rock en bruit de fond en rentrant, tiens. (Quoiqu’il serait fichu de me donner le nom du producteur et la date où la chanson a été enregistrée, juste pour confirmer son statut de puits de science.)

Je tourne la clé dans la serrure, le précède et allume la lumière.

« Vous pouvez rentrer. Bienvenue chez moi. »

Une fois la formalité d’usage accomplie, le vampire fait un pas, regarde autour de lui, hoche la tête.

« Charmant. J’imaginais l’endroit moins intéressant. »

Snob, je vous dis.
Je lui fais signe de s’asseoir, je sors carnet et stylo de mon sac avant de m’asseoir en face du vampire. Magnétophone en marche.

« Allons-y gaiement. Quand êtes-vous né ?

– Vous tenez vraiment à me poser cette question ? C’est tellement banal.

– Je sais. Je vous ai dit que je n’avais pas d’idées.

– Vous ne l’avez pas dit.

– Je l’avoue. J’ai des questions de secours toutes prêtes, les clichés habituels quand on ne sait pas quelles questions poser.

– Pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il se cale dans sa chaise et repousse les cheveux qui lui tombent devant la figure avec un geste aristocratique. Exaspérant.) Des entretiens avec des vampires, il y en a eu des dizaines, que dis-je, des centaines, probablement. Des road movies nocturnes aussi, quand j’y pense.

– Que voulez-vous dire ?

– Vous savez, quand l’un d’entre nous entraîne un humain dans notre monde, en lui présentant des fantômes, des lieux particuliers…

– Oui, je vois. Les blogueuses adorent ça. A mon avis, c’est un truc de rockstar : vous faites ça pour les séduire. Ce sont des groupies. Les articles qu’elles écrivent sont toujours élogieux et vous, vous avez droit à quelques gouttes de leur sang en prime. Ça, c’est banal.

– Alors, pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il a un sourire qu’il veut sans doute inquiétant.)

– Je vous écoute.

– A ma connaissance, personne n’a jamais écrit quelque chose comme : « Un vampire a passé la nuit chez moi – comment j’y ai survécu ».

– Mauvaise blague. Il ne se passera rien entre nous et je suis armée.

– Rien que vous ne souhaitiez.

– Je vous en prie. Je veux un bon article, c’est tout.

– Et vous l’aurez. Je suis d’accord pour faire cette interview, mais franchement, autre chose aurait pu être tellement plus original.

– Attendez une minute. (Réfléchissons. Réfléchissons vite et bien.) En gros, vous restez ici. Vous n’essayez pas de me mordre. Vous ne me séduisez pas.

– Promis. A moins que…

A moins que je ne le veuille, j’avais compris. Le but du jeu, c’est qu’au petit matin, vous repartiez dans votre cercueil et que moi, je sois toujours humaine, parfaitement indifférente à vos bonnes manières et que je ne me sois pas endormie ?

– Exactement. »

J’examine le vampire une minute. Son air satisfait met le feu aux poudres. Il aime les défis, il va bien voir ce qu’il va voir. Je me lève à la recherche de mon téléphone.

« Je vais appeler mon rédacteur pour lui demander un délai. Ou alors… (Inspiration subite.) Je vais alimenter le site du journal au fur et à mesure que la nuit s’écoule. En direct live.

– Je n’y vois pas d’objection.

– Marché conclu. Vous n’invitez pas vos potes à crocs ici, hein ?

– Hors de question.

– Bien. »

Je sélectionne le numéro et, avant d’appuyer sur le bouton « appeler », je me tourne vers mon sujet d’article. Bon, d’accord, vers le vampire.

« Vous allez vous occuper comment ?

– Vous voulez dire quand vous ne me poserez pas de question sur ma vie et que je ne vous en poserai pas sur la vôtre ? Journaliste ténébriste, c’est un joli nom. (Je lève les yeux au ciel.)

– Voilà. J’ai des dvds, mais bon.

– J’ai aperçu votre collection de disques. Je connais tous les groupes, évidemment, mais j’avoue que je suis, comment dites-vous ? Un peu fan de certains d’entre eux. Vous savez danser ?

– Ben voyons. Vous êtes du début du XIXème siècle, pas vrai ? »

Je le vois acquiescer en attendant que mon rédacteur en chef décroche. La nuit va être longue. Y survivre sera un jeu d’enfant. Me retenir de lui planter un pieu dans le cœur, par contre…

Fin

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Oneiroi

Par Adeline Arénas

adam

And the moonlight they’re more thrilling
Those things that he knows
Alex Turner – The Jeweller’s Hands

Elizabeth a oublié ses mitaines et penche la tête de côté. Il est tard, l’aiguille de l’horloge va bientôt en frapper le sommet et… Ah, voilà. Le tintamarre a commencé, rompant le silence de la ville. Douze coups, minuit. Le cliché est vite passé. Ses mains sont froides.

Il n’empêche qu’elle l’attend toujours. D’un côté, s’il était arrivé à minuit pile, ça aurait paru si irréel et si fabriqué que, forcément, un peu de gâchis aurait été constaté. L’instant aurait été gâché.

Elizabeth tourne, observe toutes les entrées des ruelles qui débouchent sur la petite place mais non, il n’est toujours pas là. Dans cinq minutes, elle estimera le cap du retard franchi. Et jurera tout bas, probablement.

« Elizabeth. »

Elle se retourne et le voilà, surgit de la ruelle qu’elle a regardée deux minutes avant. Le temps, une obsession ! C’est la première fois qu’elle aura l’occasion de vraiment lui parler. Plus en tout cas que les cinq minutes de conversation échangées dans une salle de concert, au début de la nuit dernière. Ils étaient venus voir la même chose. Elizabeth se retient d’incliner la tête.
Ce qui est amusant, parce qu’elle s’incline toujours quand on lui présente des gens. N’importe qui. Politesse d’un autre âge qu’elle s’est instituée et qu’elle respecte. C’est le plus ancien, le plus majestueux de tous les êtres qui lui aient été donnés de voir – et pourtant elle ne bouge pas. Elizabeth se contente de le regarder comme un membre de sa famille, avec le respect dû à un aîné depuis longtemps parti et attendu.

« Oneiroi. »

Elizabeth l’a soufflé et l’être semble réfléchir à la portée du nom.

« Si c’est ainsi que tu veux me nommer.
– Peu importe ton vrai nom, ça fluctue et tu en changes souvent. Tu seras Oneiroi pour moi car c’est ainsi que je te vois. »

Lui semble réfléchir. Comme s’il ouvrait un vieux tiroir et souriait à la vue d’un souvenir.

« Les dieux des songes, habitants de l’Érèbe aux confins du monde. »

Elizabeth irradie.

« Que veux-tu voir ?
– Tout.
– Ce qui peut avoir une définition différente pour toi et moi, dit-il. Viens. »

Oneiroi l’entraîne à travers les rues baignées par la nuit. Si calmes, et si peu dangereuses que les confins du monde semblent se trouver là. Elle le dit et elle sait, même s’il ne répond pas, que son idée n’est pas différente.

Les grains de sable qu’elle a ramassé s’écoulent de son poing serré, à la fois rugueux et agréables. Froids, alors qu’ils ont été chauds toute la journée. Pendant qu’ils s’écoulent hors d’elle, Oneiroi lui explique la marche du monde. Elizabeth secoue la tête, sourit : c’est une théorie qu’elle n’approuve pas. Il change de sujet et lui fait voir des constellations. Il place sa main sous la sienne et recueille des grains de sable, les minéraux et les morceaux de rochers qu’elle laisse tomber. Il les compare aux astres et aux étoiles.
Des galaxies il en vient à la musique. Comme ça, juste en passant. Les deux phrases qu’il lâche resteront gravées en elle. Elizabeth veut parler d’une pièce très vieille et très oubliée qu’elle a lue il y a longtemps, à laquelle Oneiroi lui fait penser. C’est au visage de l’être de s’éclairer.

« La chose est peu connue. »

Sa voix à lui est presque raffinée, pleine de tous les livres qu’il a lus et de toutes les musiques qu’il a écoutées. Elle en serait tombée amoureuse si elle n’avait pas déjà un amant qui avait noué son cœur au sien. Il est loin, si loin d’elle en ce moment… Oneiroi est lié, lui aussi, à une épouse qui l’attend à l’autre bout du monde. Il regarde Elizabeth. Son reflet, avec un ou deux millénaires de retard.

Il lui parle de livres et elle se souvient d’articles d’encyclopédies. Elles prennent la poussière, elle doit toujours souffler sur la tranche des pages fines comme du papier bible. Elle imagine les illustrations frappées entre les colonnes chargées d’inscriptions. Bam. Ses lèvres forment une onomatopée muette.

« Et la musique ?
– La musique ?
– Tu ne peux pas te contenter de m’en parler si peu. (Elle se corrige.) Je ne peux pas m’en contenter. Parle-moi des vieux instruments. »

Oneiroi s’exécute obligeamment, comme on satisferait au caprice d’un enfant déjà trop gâté. Elizabeth pose brusquement une question sur la mécanique. Comment fonctionnent les choses ? Est-ce qu’on sait pourquoi…

« C’est à mon tour d’avoir une question à te poser. »

Au loin, le ciel bleuit légèrement. Le noir devient gris, le jour va se lever. La promenade a été longue. Leur point de départ est très loin derrière eux.

Elizabeth regarde Oneiroi.

« C’est ta faim qui t’a poussée à venir me voir, n’est-ce pas ? »

Elle sourit. Qu’il lui pose cette question est un paradoxe en soit.

« Impossible de le nier.
– Suppose que je te donne ceci. (Il dresse une main blanche, qu’elle devine froide sans la toucher, dans l’obscurité qui faiblit.) Y as-tu pensé ?
– Brièvement. Comme une chose qu’il serait trop insultante de demander. Je n’ai pas cette prétention. Je ne veux pas faire offense…
– Si je te fais ce don, c’est à double tranchant. Tu sauras, bien plus que tu ne sais déjà. Infiniment plus. Mais ta faim de savoir sera encore plus grande. »

Oneiroi a un sourire amusé. Une pensée lui est venue.

« Tout en restant parfaitement mortelle, bien sûr. Tu ne veux pas de l’immortalité, je me trompe ? Tu as déjà trop d’errances nocturnes. »

Il se penche vers elle.

« Et il y a un amour immodéré de la lumière,… (Il se redresse.) Ah ! Quel dommage. »

Ses deux derniers mots sont presque inintelligibles. Il soupire.

« Ou peut-être pas. »

Oneiroi décide de mettre fin à ses idées, qui menacent de prendre le dessus sur l’instant présent. Sur Elizabeth, qu’il ne reverra plus. Il ne l’évitera même pas, c’est un simple fait : c’est la dernière fois qu’il la voit. Il le sait et la décision ne relève pas d’eux.

Peu après il l’a quittée. Elizabeth se tient debout, tremblant presque face au ciel qui devient de plus en plus clair. Elle a la pression froide de la main d’Oneiroi contre ses lèvres, et le goût du sang chaud qu’elle a l’impression de sentir encore s’écouler dans sa gorge.

Les idées luttent. La Beauté. La mécanique. Les anneaux autour des planètes. Les grains de sable qui glissent hors d’elle. Oneiroi. « Oneiroi », prononce-t-elle.

Et la faim, la faim qui jamais ne cessera.

Fin

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Saint Jean-Baptiste – Le Caravage (1603-1604)

La première chose fut de rejeter les drogues dont ils avaient rempli mes poumons. Je toussai. Puis j’ouvris les yeux. L’éclairage était tamisé. Accueil délicat pour celui qui revenait des Enfers, où l’obscurité occupait toute chose. Mes yeux se réhabitueraient, sans doute. Mes membres étaient raides et froids. Je fis bouger mes doigts avec difficulté. Ils étaient blancs, comme de l’ivoire poli, et je sus bientôt que tout mon corps était parfaitement conservé.

Pourquoi m’avoir embaumé et me faire revenir ? La lumière ne m’intéressait plus. J’avais trouvé dans les ténèbres des aventures autrement plus passionnantes que celles qui m’étaient réservées ici. Je savais ce qui m’y attendait : si nous autres âmes damnées ne revenons pas sur Terre, c’est que nous avons nos raisons. Que m’attendait-il ici ? J’avais laissé un fils à la comtesse Almaviva – une erreur impardonnable qui a, je crois, précipité ma chute dans l’Ombre. Elle l’a appelé Léon. Peut-on imaginer pire ? Figaro et Suzanne ne sont plus que de pâles reflets de ce qu’ils étaient jadis. Fi de l’impertinence qui les animait ! J’ai vu, de là où je me trouvais, des bourgeois conventionnels.

Je soupçonne la comtesse de m’avoir ramené à la vie. Une aristocrate qui m’aura réveillé par ennui, pour se trouver face à un court mystère, un frisson qui ne durera pas. C’est la raison qui l’a amenée à réanimer ces membres roides, conservés alors qu’ils étaient jeunes encore, bien plus que le noble élan de s’attacher à une ultime solution afin de sauver sa famille des disputes qui la morcellent. Morbide, ma comtesse, funèbre ! Et tellement stupide…

Eh bien, je n’obéirai pas. Ces doigts pâles et ces paupières seront les seules choses que vous aurez vu bouger, Madame, tandis que je les referme sous vos regards faussement affolés.

Rendez-moi mes ténèbres ! Voici que je retourne parmi mes compagnons infernaux.

Nos jeux ne vous concernent pas et je mène un voyage dont je tairai le nom. Allons, ne soyez pas si triste, Madame, vous m’y rejoindrez bientôt !

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