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Archive for the ‘Essai’ Category

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Jack White à Fourvière, le 8 juillet 2018 ©Ray Spears

Je n’ai pas tant que ça l’habitude de poster des billets personnels sur ce blog. Mis à part la Lettre à l’ado de 15 ans que j’ai été publiée en mai (qui a eu des répercussions inattendues sur ma vie privée, qui m’ont soulagée et permis d’avancer), je publie peu de choses sur mon quotidien.

Mais j’ai pensé que pour ceux qui me suivent depuis un moment, je me devais de raconter deux-trois trucs. Sans pour autant rentrer dans les détails personnels, parce que 1. la vie privée prévaut, 2. ça pourra peut-être en aider quelques-uns si je reste plus générale.

Premièrement, sachez qu’il existe un syndrome du cœur brisé, appelé le « tako-tsubo ». Il y a quelques semaines, je me suis retrouvée malgré moi victime d’un chagrin romantique. Rien de romanesque. Une histoire vaguement classique à base de : une fille aime un garçon qui n’est pas réceptif, elle renonce à insister, mais a quand même envie de se ficher en l’air quand il sort avec une personne qui n’est pas elle. Bon, j’ai eu des envies de destruction pendant moins de vingt-quatre heures. J’avais beau salement encaisser la situation, je suis d’avis que quand on a des projets et de l’ambition, il ne faut pas se dire : « Ma vie est finie, je ne vaux rien » en tortillant des mouchoirs trempés de larmes entre ses mains. (J’ai quand même dopé ma consommation de kleenex la semaine où ça m’est arrivé.)

Loin de vouloir composer dix mille chansons sur le sujet ou d’avoir l’idée d’un chef-d’œuvre littéraire basé sur ce coup dur, j’ai plutôt dopé mon ego en mode : « Ce garçon n’était pas digne de moi, et le destin me réserve quelqu’un de mieux ». (On invente ce qu’on peut pour tenir, hein.) C’est aussi dans ce genre de moment que j’ai réalisé que j’avais les meilleurs amis du monde, qui ont refusé de me laisser seule avec moi-même pendant les 48 heures qui ont suivi la grande révélation « il s’est mis avec une personne ». (Merci à vous qui m’avez fait à manger, sortir de chez moi et redonné de la motivation. Et encouragée à pleurer comme une fontaine.) C’est aussi pendant cette semaine que j’ai fait ma première lecture publique, celle de mon texte Il fait nuit, et je suis journaliste ténébriste, basé sur mes traditionnelles histoires d’Halloween publiées ici.

Tous les mois, le bar-restaurant Le Rita-Plage (à Villeurbanne) organise une soirée, Meuf-In Stage, où sont mises en avant les artistes féminines, qu’elles soient musiciennes, comédiennes ou autrices. J’ai postulé après avoir vu un épisode de Girls où l’héroïne fait une lecture publique d’un de ses textes et m’être exclamée : « Je veux faire pareil ! ». Et j’ai été programmée. J’ai eu le cœur brisé quelques jours avant Meuf-In Stage. La perspective de cette soirée a contribué à me faire tenir bon. J’ai fait ma lecture devant des proches et de parfaits inconnus, et c’est un des meilleurs moments que j’aie vécu cette année – pour l’instant. C’est aussi pendant cette semaine très difficile à vivre que j’ai reçu plus de détails sur l’émission radio dont je serai l’invitée courant septembre. (17 septembre, 23h, Radio Canut, Dans tes oreilles, une émission consacrée à des autrices et dramaturges. C’est un honneur d’y être conviée et je n’en reviens toujours pas.) Comme l’a dit une amie avec philosophie : « Qu’est-ce qu’un chagrin d’amour comparé à la gloire ? ». Là aussi, tous les prétextes sont bons pour se consoler, mais celui-ci était plutôt efficace.

Revenons au tako-tsubo. Vous en avez déjà entendu parler ? Moi non plus, jusqu’au  jour où mon cœur a été réduit en miettes. Quand ça m’est arrivé, j’ai voulu savoir pourquoi, outre une envie bien compréhensible de pleurer, ma poitrine me faisait si mal que j’avais l’impression qu’un vide s’était creusé à l’intérieur, et qu’une douleur énorme ne lâchait pas mon ventre. La douleur à la poitrine a mis des jours à partir. Sachez qu’une émotion intense – particulièrement une peine romantique – peut causer de tels symptômes. On appelle ça le « tako-tsubo », ou le « syndrome du cœur brisé ». S’il se produit principalement chez des femmes plus âgées et peut parfois entraîner l’hospitalisation, j’ai pu expérimenter, disons… la « version junior » du tako-tsubo. Ca m’a permis de rationaliser ce qui m’arrivait, de prendre un peu de distance, et d’avoir un nouveau sujet d’intérêt. La prescription en cas de tako-tsubo, c’est : du repos. Que je suis finalement parvenue à prendre. Ironiquement, quand mon chagrin d’amour m’est tombé dessus, j’ai pensé que j’étais rentrée dans la cour des grands. J’allais finir comme Norah Jones, à écrire une œuvre cathartique sur le sujet (The Fall et Little Broken Hearts sont d’excellents albums). Mais non. La vérité, c’est qu’un chagrin d’amour fait du mal, qu’on en bave, et que ma seule envie c’était que ma déprime soit loin derrière moi pour me remettre à créer avec toute la joie et l’ambition dont j’avais besoin.

Spoiler : je m’y suis remise. Grâce à Jack White.

Si vous suivez ce blog depuis un moment, vous savez que le monsieur occupe une place très importante dans ma vie et mon écriture. (Je vous renvoie à mon article Six ans avec Jack White ou à cette petite nouvelle, qui l’expliquent bien mieux.) Cette année, Jack White était annoncé aux Nuits de Fourvière, et il était évident que j’irais le voir. Déjà, parce que je n’en avais encore jamais eu l’occasion. Ensuite, parce que ça fait dix ans pile, cet été, que j’ai découvert sa musique, et qu’elle a été un tremblement de terre dans mon existence. C’était l’occasion de fêter un bel anniversaire.

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Jack White à Fourvière, le 8 juillet 2018 ©Ray Spears (Le visage de fille à longs cheveux bruns qui le regarde jouer pile sous sa guitare, c’est le mien)

J’ai réussi à avoir ma place dès sa mise en vente – tout a été vendu en cinq minutes chrono – et j’ai été insupportable avec mon entourage jusqu’au jour J. (Personne ne comprenait que je sois terrifiée à l’idée de voir mon role model jouer, mais je l’étais. C’est une chose d’avoir une figure qui occupe le rôle de Maître dans votre vie, qui peuple votre imaginaire, vos histoires, qui vous a appris à bien vous habiller et vous a inculqué votre éthique de travail. C’en est une autre de le voir en vrai et de s’apercevoir que c’est bien un être de chair et de sang.)

J’ai une pointe de regret : qu’il n’ait pas joué de piano. L’homme improvise ses setlists tous les soirs, et le 8 juillet, il a livré un concert exclusivement à la guitare. Mais il a joué Hypocritical Kiss, un de mes morceaux préférés. Je ne vais pas revenir en détail sur les morceaux, l’ambiance qui a régné ce soir-là : d’autres critiques l’ont fait. Certains journalistes l’ayant vu à Montreux deux soirs plus tard lui ont reproché de privilégier la virtuosité au détriment de l’émotion. Je ne suis pas d’accord : Jack White met ses tripes dans le moindre solo de guitare qu’il joue, et l’émotion est là en permanence.

La maîtrise de la mise en scène et le perfectionnisme de Jack White m’ont envoyé assez d’inspiration pour l’année à venir. J’avais de nouvelles idées qui surgissaient dans ma tête au fur et à mesure que je le regardais jouer, et des choses à ajouter à mes histoires. J’ai aussi résolu de mener à terme un projet que j’hésitais à faire. Je suis sortie du concert en pensant : « Je veux être comme lui plus tard ». Je ne souhaite pas être une rockstar, bien sûr, mais j’aimerais pouvoir porter des projets aussi ambitieux et aboutis que ceux de White. Oh, et j’aimerais pouvoir le rencontrer pour le remercier et lui poser des questions. Je suis journaliste : dans la foulée de ma réservation du concert, j’ai lancé une requête d’interview avec lui qui n’a pas abouti. (En lisant les articles qui ont détaillé ses dates en France, j’ai pu constater qu’aucun entretien n’avait été accordé.) Mais je ne lui en veux pas : White est arrivé à Fourvière à 15h15, après avoir joué tous les soirs de la semaine et passé la journée dans un car qui roulait depuis le nord de la France. Il a joué à 21h30, et le lendemain matin, il était déjà reparti vers la Suisse. Je pense qu’à sa place, arrivée à Fourvière, je serais allée piquer un petit somme après avoir fait mes balances – ce qu’il a probablement fait. Et j’ai eu assez d’émotions avec son concert. La vie est longue, il y aura d’autres occasions.

Après les 24 heures suivantes passées dans un état d’hébétement – « J’ai vu Jack White jouer, c’est fait, je n’arrive pas à y croire » –, je me suis remise à avoir des idées. J’ai eu à nouveau envie de me lever tôt le matin pour écrire mes projets ou m’occuper des tâches importantes avant d’aller au boulot. J’ai recommencé à avoir de l’ambition, l’envie de lire des livres de vulgarisation scientifique, des biographies et de regarder des films en noir et blanc – des lubies que White m’a transmises il y a une dizaine d’années. Même si mon « tako-tsubo » n’est pas tout à fait cicatrisé, je suis prête à avancer et à me lancer dans de nouvelles aventures.

Parce qu’on ne gagne rien à faire du surplace en s’apitoyant sur son sort. La personne que vous aimiez ne vous a pas choisie, ça ne changera pas : il faut tirer un trait et avancer.

 

 

Après avoir assisté au concert de Fourvière, j’ai voulu rechercher des articles et des histoires que j’avais aimé lire sur la Toile des années plus tôt… et qui ont malheureusement disparu. Donc, sans plus attendre et pour conclure cet article sur une note à la fois nostalgique et un peu rigolote, voici une petit liste non-exhaustive des choses qui ont disparu d’internet et que j’aimerais tellement y retrouver :

  • Le forum Candy Cane Children (consacré aux White Stripes), dont j’ai fait partie il y a dix ans, entièrement en anglais, et le seul à contenir autant de fanfictions sur ce groupe. J’aime les fanfictions (bien écrites), je ne m’en cache pas, et oui, ce site me manque. Il a été supprimé. What a shame.
  • Une interview fabuleuse d’Alexandre Astier par une universitaire, qui évoque avec lui la présence de Dieu dans son œuvre et son rapport à la foi. Je l’ai dévorée un jour et jamais retrouvée depuis, malgré toutes mes recherches.
  • Tous les dessins et les fanarts que j’avais enregistrés sur mon compte Deviantart, et que leurs auteurs ont choisi de supprimer. (Moralité : toujours enregistrer les œuvres qui vous plaisent sur votre ordinateur.)

Et maintenant, en avant.

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J’ai récemment lu le recueil Lettres à l’ado que j’ai été, dirigé par Jack Parker. Le principe : demander à des personnalités, youtubeurs, artistes, d’écrire à l’ado qu’ils ont été. Comme le but de l’initiatrice du projet était de pousser ses lecteurs à se prêter à l’exercice, j’ai décidé de publier sur ce blog une lettre à l’ado que j’étais à 15 ans. C’est un choix qui n’a pas été facile, mais ça fait un moment que je cherche un moyen de parler du harcèlement scolaire. Si ce témoignage peut aider ou réconforter des lecteurs qui passent par là, ou même leur ouvrir les yeux sur des situations qu’ils connaissent, cette lettre aura été utile.

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Ma chère Adeline,

Quand tu reçois cette lettre, tu dois avoir quinze ans. Je sais que tu es terrifiée à l’idée de savoir ce que l’avenir te réserve, mais je t’envoie ce petit aperçu de toi dans douze ans et quelques mois, en 2018. A titre d’encouragement, disons. Déjà, tu seras toujours en vie. Tu penses mourir jeune parce que ça fait très poète romantique, mais je te l’annonce : à 27 ans, tu seras encore là, et tu n’auras plus la moindre envie d’y passer.

Tu as quinze ans en recevant ma lettre, donc. Tu es dans une sorte… d’entre-deux. Tu te dis que tu as déjà vécu la pire année de ta vie, celle de 4ème. Et tu as raison : tu auras d’autres années très dures dans le futur, mais rien qui égale les horreurs de celle-là. Cette année où tu es arrivée dans un nouveau collège, loin de la ville où tu avais grandi, et où tu avais si peur d’être nouvelle. Tu aurais voulu te faire des amis mais, dès le premier jour où tu t’es mise dans la queue de la cantine avec des filles de ta classe, on t’a clairement fait comprendre que tu « tapais l’incruste ». (Oui, les ados de l’époque avaient une façon très raffinée de s’exprimer.) L’année de 4ème a été la pire de ta vie. C’est celle où on t’a volé tes habits de sport, enfin c’est ce que tu croyais jusqu’à ce que tu t’aperçoives qu’on les avait jetés dans les toilettes du collège. (Tu les as récupérés, lavés et les as portés au cours suivant comme si de rien n’était. Tu voulais montrer à ta classe que ça ne t’atteignait pas. C’était faux.) On a tagué ton casier, on t’a craché dessus et on a fait rimer ton nom de famille avec toutes les insultes possibles. On a aussi accroché ta photo dans les toilettes en y ajoutant quelques enjolivures d’un goût douteux.

Les adultes t’ont fait comprendre que tu devais peut-être être moins arrogante, moins froide avec les autres, que tu devais « te fondre dans la masse ». Ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que tu étais d’une fragilité dingue et que ton orgueil était une des armures que tu utilisais pour tenir bon. Ça n’était peut-être pas la bonne, mais aujourd’hui je sais que c’était la seule que tu pouvais utiliser pour te blinder – même si certains des élèves de ta classe n’étaient pas aveugles et voyaient que tu souffrais. Tu te rappelles qu’un de tes tourmenteurs t’a dit une fois, « Quoi qu’on te fasse, tu restes toi-même et j’admire ça chez toi » ? Ça t’a aidée, mine de rien.

Repenser à cette période, même douze ans plus tard, sera toujours dur et te donnera toujours envie de pleurer. Alors laisse-moi te dire que, quoi qu’on t’ait dit, quoi que tu aies fait, tu ne méritais pas ce qui t’est arrivé. Personne ne le mérite. Tu vas me répondre qu’il y a des collégiens à qui on a fait bien pire, et c’est vrai. Mais ce que tu as subi est inexcusable, et vu les séquelles que ça te laisse des années plus tard, ça ne sera jamais négligeable. Le harcèlement scolaire ne laisse jamais indemne. Ah, j’ai lâché la sacro-sainte expression.

Désormais, tu as quinze ans. La 3ème était une amélioration comparé à la 4ème, la 2nde aussi, même si ça reste une année compliquée où tu manges seule presque chaque midi. Rassure-toi, ça ne va pas durer : la 1ère et la Terminale se passeront beaucoup mieux. Je sais que tu fais encore des rêves de vengeance tous les soirs, où tu fais payer de sanglante manière ceux qui t’ont fait du mal. La vengeance sera ton moteur pendant plusieurs années encore : ton ambition est sans limites, ils verront bien de quoi tu es capable ! Ta vengeance à toi, ce sera de réussir à accomplir tes rêves.

La bonne nouvelle, c’est que tu vas effectivement accomplir des choses. Par exemple, tu vas publier ton premier roman chez un petit éditeur dans cinq ans, que tu tiendras imprimé dans tes mains la veille de tes 20 ans. Pas mal, non ? Plus tard, tu vas aussi écrire des pièces qui seront jouées dans de vrais théâtres, devant de parfaits inconnus. Tu vas interviewer des artistes et des musiciens pour des webzines sur internet. Ton cercle d’amis sera en partie composé de comédiens et d’illustrateurs. (Et oui, tes trois amies les plus proches seront toujours là douze ans plus tard.) A l’heure où je t’écris, je suis en train de rédiger un texte que je vais lire dans un mois, pendant une soirée dédiée aux artistes féminines – tu seras aussi considérée comme une artiste. (Tu ne vivras pas de tes histoires dans douze ans, mais tu vivras de ta plume, ce qui est déjà bien.)

Mais ne nous précipitons pas. Je te disais qu’à 15 ans, tu étais dans un entre-deux. Tu as vécu le pire de ta vie, mais les plus grands bouleversements sont devant toi. Je suis sûre que tu ne vas pas croire la moitié de ce que je vais te raconter, mais ça vaut peut-être mieux : tu seras toujours aussi surprise quand ça t’arrivera.

Déjà, la musique va commencer, dans un an ou deux, à occuper une place très importante dans ta vie. Tu vas d’abord devenir fan de Marilyn Manson. Si, si, je t’assure ! Je sais qu’il te fait très peur à l’heure actuelle, mais tu ne vas pas tarder à virer de bord – et tu auras raison. Et puis, Jack White va débarquer, et ça va être un tremblement de terre dont tu ne te remettras pas. Arrête d’ouvrir de grands yeux. Je sais que chaque fois que tu passes devant l’album Get Behind Me Satan à Carrefour ou à la Fnac, tu ne peux pas t’empêcher de le regarder en te demandant quelle musique se cache derrière une pochette aussi élégante. Tu ne vas pas tarder à le savoir. Jack White aura une influence aussi importante sur toi qu’Oscar Wilde – on l’aime toujours autant douze ans plus tard, pas de soucis. Tu vas devenir une dingue de musique grâce à ce choc. Ce sera une passion aussi forte et vorace que ta cinéphilie ou ton amour des livres, et ça va t’apporter de très belles choses.

Quoi d’autre ? Tu vas devenir féministe. Ne fais pas cette mine horrifiée. Pour toi, « féministe » est presque une insulte, et tu imagines en l’entendant des femmes à barbe prônant leur suprématie sur les hommes. Oublie. Oublie tout de suite ! Je ne vais pas te faire un cours d’Histoire, mais sache que si tu vas devenir une féministe engagée dans le futur, c’est pour d’excellentes raisons.

Oh, et tu te rappelles quand tu t’intéressais à la sorcellerie à 12 ans et que tout le monde trouvait ça bizarre ? Eh bien, en 2018, on peut se revendiquer sorcière et faire de la magie sans que ça paraisse aberrant. C’est d’ailleurs ce que tu feras, après des années passées à lire des grimoires et des essais sur la question sans oser sauter le pas.

Aussi, on te dit souvent qu’en grandissant les filles se féminisent plus, qu’il y a d’anciens « garçons manqués » (quelle sinistre expression) qui ne jurent désormais que par le maquillage et le lisseur depuis qu’elles sont au lycée ? De ton côté, tu as ce truc étrange : il y a des matins où tu te lèves en étant « d’humeur fille » et d’autres où tu es « d’humeur garçon », et où ton comportement change imperceptiblement en fonction. Tu es persuadée que tout ça va se stabiliser un jour, quand tu seras définitivement adulte… et donc une femme. J’ai un truc à t’apprendre : ça ne partira jamais. Et c’est normal, parce que ça fait partie de toi. Ces « humeurs », comme tu les appelles, ne te quitteront pas. C’est pour ça que tu aimeras jouer des rôles de garçon au théâtre douze ans plus tard, comme te faire belle et porter des robes vintage. Grâce à la magie d’internet, tu vas découvrir que tu n’es pas la seule à n’être « pas seulement » une fille, à être à la fois une fille et un garçon. Ça va grandement te soulager. Tu n’éprouveras jamais le besoin de te déclarer « non binaire » ou de « genre neutre » sur tes descriptions Twitter ou Facebook, mais tu seras en paix avec toi-même à ce niveau. Tu peux déjà commencer à l’être : tu n’es pas bizarre !

D’ailleurs, tu estimes à 15 ans que le maquillage est de trop sur ton visage et que c’est une perte de temps, pas vrai ? A 27 ans, ce sera toujours pareil. Tu ne te maquilles pas parce que, veinarde, tu aimes ton visage comme il est. Ah, c’est un autre truc qu’il faut que je te dise : tu vas devenir belle en grandissant. Physiquement, tu ne seras d’ailleurs pas si différente des héroïnes que tu décris dans tes histoires, une fois que tu auras compris que c’est en arrêtant de te sécher les cheveux au sèche-cheveux que tu peux avoir une magnifique tignasse bouclée au lieu d’un tas de paille sur la tête. (J’ai un scoop tout récent : en fait, les cheveux longs, ça te va bien ! Aie confiance et arrête de les couper sans arrêt.) Vu que tu n’aimes pas tes vêtements et les moqueries qu’ils t’ont attiré au collège, je vais te donner un autre aperçu du futur. Plus tard, les gens te trouveront élégante, que tu sois en robe ou en redingote. Ça t’en bouche un coin, pas vrai ? En même temps, tu as passé ton adolescence et tu passeras une partie de ta vie de jeune adulte à aduler les types les plus classes qui soient. Pas étonnant que tu prennes des notes en les regardant.

D’ailleurs, en parlant d’hormones : non, nous n’avons toujours pas rencontré le brun ténébreux ou le génie classieux qui sera notre mari et le père de nos enfants. Si jamais on se marie, parce qu’en grandissant, tu vas petit à petit comprendre que le mariage n’est pas le but de ton existence. Qu’écrire et savoir qui tu es sont bien plus importants, dans un premier temps. Maintenant qu’on commence un peu à maîtriser notre identité, restons ouvertes à l’éventualité d’un coup de foudre.

Je pense souvent à toi, ces derniers temps. Je me demande ce que tu penserais de la toi du futur, de ce qu’on est devenues. J’aimerais si fort que tu sois contente de ce que tu verrais. Bien sûr, tout n’est pas parfait, loin de là. Tu m’as quand même laissé de sacrées casseroles : beaucoup de peurs que j’essaie de démonter une à une. Et ta foutue ambition : je peux t’assurer que même si beaucoup me disent que j’ai fait pas mal de choses, j’ai l’impression de ne pas avoir accompli le quart de ce que j’aurais dû faire à 27 ans. Depuis peu, je me donne un gros coup de pied aux fesses en pensant à toi, pour que tu sois fière. Mais avant toute chose, c’est de toi que je suis fière. Parce que tu as survécu à ta 4ème. Tu as montré à ceux qui t’ont torturée de quoi tu étais capable, tu es restée toi-même coûte que coûte. Certains viendront même te voir pour s’excuser, plus tard. Et tu leur pardonneras parce qu’au fond, tu n’attendais que ça.

Maintenant, si j’ai un conseil à te donner qui pourrait te faciliter la vie : c’est d’en parler. Je sais que tu gardes toute ta souffrance au fond de toi et que ça te bouffe, parfois de façon visible. Si tu en parlais, que tu t’ouvrais, ça nous ferait beaucoup de bien à toutes les deux. Je sais que c’est difficile, j’ai hérité de ta méfiance envers autrui. Je sais que tu as une affection toute particulière pour les héros un peu sombres parce que tu te sens proche d’eux. Et je ne te cache pas que douze ans plus tard, c’est encore plus le cas ! Mais parle, et tu seras écoutée. Au moins à tes parents qui ne savent qu’une infime partie de ce qui t’est arrivé. Je crois que tu ne t’en rends pas compte, alors je préfère te le dire.

Autre chose : on te dira souvent au cours de ton adolescence « Ne te compare qu’aux meilleurs ». Très mauvaise idée. Tu es partie pour des années de complexe d’infériorité par rapport à tes modèles, et ton ambition en sera décuplée. Mon conseil, ce sera : ne te compare pas. Point final. Tu n’arrêtes pas de fanfaronner en clamant « Moi, c’est moi », alors accepte d’être singulière et de ne pas avoir la même évolution que les aînés que tu admires. Ça t’évitera d’être trop dure envers toi-même, comme tu l’es déjà. Je te l’avoue, je le suis toujours à l’heure actuelle, mais je me soigne – parfois. Attention, je ne te dis pas que tu ne dois pas bosser et continuer à inventer. Fais-le, mais avec de l’indulgence envers toi-même – ça ne signifie pas être paresseuse.

Les douze prochaines années vont être riches et vont profondément te faire évoluer, alors profites-en. Profite de cette troisième année de Licence qui sera l’année de fac que tu as toujours voulu avoir. Profite de toutes les découvertes musicales que tu vas faire. Profite des rencontres, des amitiés à naître et des histoires à écrire. Profite de tes premiers voyages. Tu vas découvrir de ces films et de ces bouquins, je t’envie ! (Retiens : Sherlock Holmes, Marvel, nouvelle trilogie Star Wars.) Tu vas tellement les adorer. Il m’arrive encore d’en baver sacrément, mais je suis sur la bonne voie, celle que tu as toi-même initiée. Parce que tu as surmonté cette année de 4ème et que tu as été tellement, tellement forte. (T’es maline de me faire pleurer sur la fin de ma lettre.) Alors je vais continuer à aller de l’avant pour toi.

Dors bien.

P.S. : Dis, ton crush du moment, c’est pas Sayid de Lost, par hasard ? Je l’aimais bien.

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Je parie que vous ne vous attendiez pas à me revoir si vite. J’avais pourtant dit que j’écrirai plus ici en 2018 ! Même si, je l’admets, deux billets dans le même mois, c’est exceptionnel.

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On y croit.

Aujourd’hui, j’avais envie de publier un article sur la panne d’inspiration. (Les anglais appellent ça writer’s block, j’aime assez l’expression.) J’ai écrit dans mon bilan culturel que j’avais souffert d’une panne d’écriture pendant la plus grande partie de 2017. Elle semble petit à petit arriver à son terme, ce qui me rassure grandement.

Récemment, une étudiante m’a demandé comment je faisais pour écrire en-dehors de mon activité professionnelle : est-ce que je me force tous les jours, est-ce que j’ai le temps ? Je lui ai répondu que si on voulait écrire, il était toujours possible de trouver du temps. Chacun trouve l’organisation qui lui plaît. Pour ma part, il y a des week-ends où je décide de ne pas sortir, parce que je sais que ces journées sont propices à l’écriture pour moi. (Aujourd’hui est un de ces jours : j’ai bloqué mon samedi pour me reposer, avoir quelques lectures plaisirs – de Daniel O’Malley aux fanfictions Darkpilot – et écrire.) Selon mon envie, en semaine, je peux écrire le soir ou le matin. Depuis peu, je me lève souvent plus tôt, histoire d’avoir du temps pour moi avant de démarrer ma journée de travail. Ce temps est parfois consacré à l’écriture.

Je fonctionne surtout à l’inspiration quand j’écris. Je sais que certains artistes sont capables de se forcer à produire tous les jours. Que des écrivains ou des musiciens se mettent à leur bureau ou à leur piano, chaque jour à la même heure, avec la régularité d’une horloge, pour créer. Je n’y arrive pas. Si je me force à écrire en n’étant pas inspirée, ce que j’écris est systématiquement plat et ennuyeux. (Même avec le recul, en relisant des textes écrits sous la contrainte, l’impression reste : je les trouve parfaitement inintéressants.)

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Je sais, c’est désespérant.

Aussi, quand j’ai fait ma traversée du désert en 2017, il a fallu trouver des solutions. Elles n’ont pas marché tout de suite, mais en ce début 2018, je suis plus inspirée… en partie parce que j’ai mis ces bases en place. En partie seulement, parce qu’il y a d’autres facteurs qui m’ont rendu mon imagination et que je dois encore m’accrocher.

  • La première solution, ça a été de lire des livres qui m’ont fait voyager, qui exploraient à chaque fois un univers différent, et qui me faisaient me sentir bien. J’avais tendance à penser que je tournais en rond dans mon écriture. Un des remèdes à ça était donc de changer mon background culturel, de renouveler tous les paysages et types de personnages que j’avais connus. Ça explique la grande variété de films et de livres que vous avez pu voir dans mon top culturel 2017, et la réduction drastique d’œuvres gothiques (même si j’en consomme toujours de temps en temps).
  • Seconde solution : tenter de nouvelles choses dans la vie réelle. Déjà, parce que parler avec de nouvelles personnes ou aller dans de nouveaux endroits fait du bien au moral. Mais aussi parce que ça permet, avec le recul, d’avoir de nouvelles couleurs à ajouter à sa palette d’écrivain. Je ne voyais pas forcément l’intérêt de ces expériences sur le moment, mais je pense qu’elles m’ont finalement aidée. Dire oui à l’imprévu et aux invitations impromptues, tenter des choses, c’est pour moi me faire violence. Mais, hé, rien n’est pire que la stagnation, et l’inspiration se gagne. J’ai mis très timidement cette solution en place l’an dernier, mais je compte l’exploiter totalement cette année !
  • Troisième solution : écrire des choses dont on n’a absolument pas l’habitude, même si on pense qu’on peut ne pas y arriver. L’année dernière, j’ai peu écrit, mais j’ai fait un récit en trois chapitres que je ne me serais jamais crue capable de faire il y a plus d’un an. Je n’avais jamais écrit de scènes de combat dans le désert, ni mentionné de vaisseaux spatiaux. Je me suis dit qu’il fallait que j’essaie, en bannissant très fort (et plusieurs fois) le « Mais je ne vais jamais être à la hauteur ». Finalement, mon histoire était exactement telle que je l’avais imaginée, et ça, mes amis, ça s’appelle faire un pas en avant ! J’espère recréer cette impression dans mes projets officiels.
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Et c’était sacrément chouette.

  • Quatrième solution : assumez ce que vous voulez écrire. C’était une de mes résolutions de l’an dernier, que j’arrive de mieux en mieux à tenir. L’idée, c’était de faire péter toutes les barrières que je me mettais en écrivant, et qui cantonnaient finalement mes personnages à des… conventions. Il m’arrive parfois, quand j’écris un dialogue entre des personnages ou que je décris une action, de me dire : « Mais je ne vais quand même pas écrire ça ? ». Parce que je n’ose pas, parce que tout de même c’est un peu… enfin ! Quand ce genre de chose arrive, désormais, je me fais violence pour l’écrire quand même. Parce que renouveler son écriture et améliorer ses personnages, c’est aussi bousculer ses propres frontières. Mes personnages se sont donc mis à être brutally honest (comme disent les anglais) les uns envers les autres en 2017, à assumer leurs sentiments et à agir. Je ne dis pas que c’est facile à faire, mais c’est plutôt libérateur, et ça insuffle quelque chose dans mes écrits.
  • Dernière astuce : suivez les conseils qu’on vous donne. (Je ne parle pas des miens.) J’ai remarqué que mon entourage, qu’il s’agisse de ma famille ou de mes amis, donnait en fait d’excellents conseils, que je me suis donc mise à suivre. Y compris pour l’écriture ! Quand ils me conseillent une œuvre, de la musique, un film, un bouquin, j’essaie d’aller découvrir ça. Quand ils me donnent des conseils pour m’aider à baisser la pression concernant mes projets officiels, je les suis. (Vous n’avez pas idée de la pression que je mets sur mes projets officiels. Maintenant que j’y pense, j’aurais peut-être écrit ma dernière pièce plus vite si je n’avais pas pensé en écrivant chaque réplique du premier jet : « J’espère que la metteuse en scène va aimer, j’espère que ce n’est pas nul, j’espère que… ».)

Traverser une panne d’inspiration, surtout quand elle est longue et que l’écriture est votre moteur, peut être extrêmement difficile. Le vide est immense, l’impression de ne servir à rien aussi, et l’autodépréciation est tout le temps présente. Et, finalement, c’est contre-productif ! La moi positive (bonjour !) pense plutôt qu’une panne d’inspiration, c’est l’occasion ou jamais de tester de nouvelles choses. Inutile de se dire tous les jours : « Mais à mon âge Untel avait déjà fait ça, aaaargh ». Il faut juste faire en sorte d’aller bien, et quand l’inspiration revient, ne pas. La. Lâcher.

Vous ne savez pas à quel point je retiens l’inspiration en ce moment. Je vais poser des pièges pour qu’elle reste avec moi toute l’année et lui offrir des gâteaux pour qu’elle n’ait plus jamais envie de partir.

Aussi, j’ajoute à ce billet deux vidéos pour finir en beauté. La première vient de la chaîne d’Anna Akana, une youtubeuse que je respecte beaucoup et qui a souvent d’excellents conseils à donner (parce qu’elle en a sacrément bavé de son côté). Chacune de ses vidéos est une dose de lucidité et de bonne humeur. Pour les non-anglophones, beaucoup de ses vidéos sont sous-titrées en français, dont celle-ci, que je viens juste de voir et qui s’accorde tellement bien avec la fin de cet article que c’est sans doute le DESTIN :

Enfin, une fois n’est pas coutume, je mets aussi un lien vers une vidéo de la chaîne Oh, life., qui n’est tenue par nulle autre que ma petite sœur. Ses vidéos humoristiques étant un sacré coup de boost pour mon moral, j’en déduis qu’elles le seront pour ceux qui liront cet article. Voici la dernière en date, qui en plus contient un petit message positif :

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louis de pointe du lac

– Je vois…, dit le vampire d’un air pensif.
Puis lentement, il traversa la pièce pour aller se poster à la fenêtre. Il y resta un long moment; sa silhouette se découpait sur la clarté diffuse qui émanait de Divisadero Street et sur les rayons des phares des automobiles. L’ameublement de la pièce apparaissait maintenant plus clairement au jeune homme : la table de chêne ronde, les chaises. Contre l’un des murs, il y avait un lavabo surmonté d’un miroir. Il posa sa serviette sur la table et attendit.
– De combien de bandes disposez-vous ? demanda le vampire en tournant la tête de manière à offrir son profil au regard du jeune homme. Assez pour l’histoire de toute une vie ?
– Certainement, si c’est une vie intéressante. Quand j’ai de la chance, il m’arrive d’interviewer jusqu’à trois ou quatre personnes le même soir. Mais il faut que l’histoire en vaille la peine. C’est normal, non ?

– Anne Rice, Entretien avec un vampire (1976) –

Cet incipit est sans doute celui qui m’est le plus familier. Parfois, quand j’entre dans une librairie, je me dirige vers la section Fantastique, je prends un exemplaire d’Entretien avec un vampire et je le feuillette. C’est exactement comme saluer un vieil ami – même si, depuis, le livre est vendu dans nouvelle traduction qui n’est plus tout à fait la même que celle que j’ai mise ici.

J’ai parlé plusieurs fois d’Anne Rice et de son roman Entretien avec un Vampire ici, et j’ai publié sur ce blog plusieurs histoires de vampires (au moins quatre au cinq, voici les liens de mes préférées). Cette fois, j’ai eu envie de consacrer tout un article à son héros, Louis de Pointe du Lac. Dans la saga des Chroniques des vampires (à laquelle j’ai consacré un article), tout le monde n’a d’yeux que pour Lestat, ou Armand, ou même Marius, tiens. Louis reste un personnage très sous-estimé au sein du fandom et du grand public en général.

Je n’ai jamais compris pourquoi. Bien sûr, Louis n’a pas la flamboyance d’un Lestat ni le je-m’en-foutisme absolu d’un Armand. (Je schématise à l’extrême : je connais les personnalités des deux gars, on se fréquente depuis quinze ans, mais ce n’est pas sur eux que j’écris aujourd’hui.) Je pense que pour expliquer comment j’ai rencontré le sieur Louis de Pointe du Lac, je dois opérer une petite remise en contexte.

entretien avec un vampire 1

Quand j’étais petite, il y avait à la maison la cassette vidéo de L’Étrange Noël de Mr Jack, enregistré sur Canal +. (Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, etc.) Juste avant que le film ne démarre, la chaîne avait montré la bande-annonce du film Entretien avec un Vampire de Neil Jordan, qu’elle allait bientôt diffuser. J’avais quatre ans, j’étais évidemment bien trop petite pour le voir, mais le titre et les quelques images que j’avais vues m’avaient intriguée. Puisqu’on m’avait dit que j’aurais le droit de le regarder « quand je serai plus grande », j’ai pris mon mal en patience et j’ai attendu. Pendant sept longues années. À onze ans, j’ai reçu le film pour mon anniversaire.

Premier choc : contrairement à ce que l’affiche vendait, ce n’était pas Lestat/Tom Cruise qui était le héros du film, mais bien Louis/Brad Pitt – quand je vous dis qu’on sous-estime le bonhomme. Quoi qu’il en soit, ça a été l’amour entre Louis et moi au premier regard, j’ai acheté et dévoré le roman ensuite et… le reste appartient à l’Histoire, comme on dit. Je dis souvent que le livre et le film m’ont fait découvrir le romantisme et ont été une influence majeure sur l’univers de mes histoires. (Avec le recul, je pense effectivement qu’ils ont été une porte d’entrée, mais que s’ils ne l’avaient pas été, une autre œuvre aurait tenu exactement le même rôle. Si je regarde les lectures et les films que j’aime depuis petite, c’était évident que j’allais finir dans cet univers à un moment donné. Tous les signes étaient là.)

Au fil du temps, j’ai rencontré d’autres personnes – assez peu, il est vrai – qui ont lu Entretien avec Vampire et les livres de la saga. J’ai surtout lu les critiques et les réactions des gens sur Goodreads et Tumblr, entre autres. J’ai regardé – et regarde toujours – des fanarts des personnages sur Deviantart. J’ai pu constater que Louis était l’un des personnages principaux des Chroniques qui suscitait le moins d’enthousiasme parmi ses collègues. Il est temps de lui rendre justice.

entretien avec un vampire 2

Premièrement, Louis pose des questions. Il s’interroge sur l’origine des vampires, les notions de Bien et de Mal, l’existence de Dieu, sa propre raison d’être… et il ne le garde pas pour lui. Il échange, discute, confronte les points de vue. Plutôt que de se la jouer vampire qui se la pète mais qui n’en mène pas large au fond, il assume le fait de n’avoir aucune réponse et d’en chercher. C’est cet aspect-là, surtout, qui me touche chez lui. Cette volonté d’aller plus loin, d’être toujours en quête de réponses et de savoir.

Deuxièmement, s’il est respectueux envers ses aînés (pas comme certains, suivez mon regard vers un blondinet à canines dont le nom commence par L-E-S…), ça ne l’empêche pas de s’opposer à eux quand quelque chose lui semble particulièrement injuste. Il est peut-être celui qui a le moins de pouvoirs parmi ses potes – on y reviendra –, mais au moins, il a du cran. Il est d’autant plus méritant de s’opposer à des vampires millénaires qu’il sait parfaitement qu’il est très vulnérable, et qu’ils pourraient le mettre en pièces en deux secondes. Comme il fait preuve de tact et qu’il est diplomate, il s’en sort. N’oublions pas qu’il est fondamentalement généreux, chaleureux, et que c’est un individu digne de confiance. Bref, un type bien. Même si les choses sont un peu plus compliquées que ça, évidemment.

Troisièmement, c’est un amoureux des livres. Plusieurs passages des Chroniques des vampires montrent Louis en train de lire. Je me souviendrai toujours de ce passage, dans Lestat le Vampire, où Armand lit à toute allure des livres avant de les jeter par terre l’un après l’autre. (C’est, certes, pendant une scène de tension.) Louis, au contraire, est du genre à passer toute la nuit dans un fauteuil confortable en bouquinant au coin du feu. Ça peut paraître négligeable, mais c’est un aspect de sa personnalité que j’aime beaucoup.

Et j’en viens à sa caractéristique principale, que j’ai tue jusqu’ici parce qu’on la rabâche sans arrêt dans la série des Chroniques : Louis est montré comme le plus humain des vampires. Même si, au cours de la série, il accepte son immortalité et sa condition de vampire, Louis reste très attaché à sa nature humaine. C’est d’ailleurs une grande partie de la problématique d’Entretien avec un Vampire, et ce pourquoi il y est l’objet des moqueries de Lestat. Ce dernier a embrassé sa nature vampirique dès les premières nuits, et voit sa condition comme une bénédiction – en tout cas au début. Louis, quant à lui, tient à conserver des sentiments humains et la possibilité de mourir s’il le souhaite. Avoir trente-six mille pouvoirs et être résistant au feu ne l’intéresse pas. C’est pourquoi il refuse de boire le sang des vampires les plus anciens, afin de conserver tout ce qui fait qu’il est… lui. De rester proche de ce qu’il était en tant que mortel. Ce refus obstiné de devenir plus puissant provoque d’ailleurs une certaine fascination chez ses pairs. Si Lestat tombe amoureux de tout le monde, beaucoup des vampires des Chroniques tombent amoureux de Louis, ou sont en tout cas captivés par lui. Précisément parce qu’il est le plus humain d’entre eux.

entretien avec un vampire

(Dans Merrick, Anne Rice a finalement fait en sorte que Louis boive – bien malgré lui – un sang ancien, supposé le ramener à la vie après son suicide. En revanche, Louis conserve sa part d’humanité et n’en réclame jamais à nouveau.)

Cependant, Louis de Pointe du Lac n’en reste pas moins un vampire, et un vampire qui doit tuer pour survivre. Même si l’idée le révolte au début, il s’y résigne, et il excelle en la matière. « Il paraissait à la fois mortel et délicat. Ses victimes l’avaient toujours adoré », peut-on lire dans Lestat le Vampire. C’est un paradoxe qu’on retrouve dans les premiers livres des Chroniques. Il s’atténue un peu (et c’est bien dommage) par la suite, lorsque les vampires s’emploient à ne tuer que les humains « malfaisants ». Ce qui en fait des sortes de justiciers un peu étranges, à la réflexion. Aussi généreux et compréhensif soit Louis, sa nature est celle d’un tueur impitoyable. Dans les premiers tomes, cette ambiguïté est mise en avant à plusieurs reprises, puisque Louis se nourrit des humains qui croisent sa route, qu’ils soient innocents ou non. On est donc très loin d’un héros manichéen. (D’ailleurs, ses relations avec Claudia et Armand, décrites dans Entretien avec un Vampire, contribuent à le rendre éminemment compliqué et à l’éloigner de tous les clichés du vampire prévisible et mièvre.) Même s’il paraît plus simple à définir que son acolyte Lestat, Louis est tout aussi complexe. Tous deux représentent une facette différente du romantisme. Pourtant, Louis est probablement celui qui l’incarne le mieux, à travers ses contradictions, ses questionnements et sa nature ténébreuse qu’il considère comme un fardeau, même s’il s’en accommode au fil des années.

louis2

Enfin, et je le place en dernier parce que c’est un point presque superficiel, Louis est beau. « Normal, c’est un vampire », direz-vous. Peut-être, mais quand vous avez douze ans et que vous lisez la description d’un jeune homme au teint pâle, aux longs cheveux noirs bouclés et aux yeux verts qui s’avère être immortel, ça fait son petit effet. Ne crachons pas dans la soupe, Brad Pitt l’incarne à la perfection dans le film Entretien avec un Vampire, même s’il a déclaré que le tournage avait été un calvaire pour lui. Merci de l’avoir vécu, Brad. Je l’ai dit au début de cet article, mais j’aime beaucoup regarder des fanarts de Louis. Je revois aussi le film régulièrement, et Entretien est un des rares livres que j’ai relu (et relirai) plusieurs fois : mon impression est toujours la même. Mon amour pour cette histoire et son héros ne s’est pas atténué. Même si j’ai découvert énormément de choses depuis et que j’ai agrandi mes horizons, je retourne toujours à cette œuvre. Il y en a qui ont une importance si grande dans votre vie qu’elles font partie de vous, de votre personnalité. Elles ont contribué à faire de vous ce que vous êtes.

Oscar Wilde parlait souvent de la mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes comme de l’une des plus grandes tragédies de son existence, qui l’a fait pleurer lorsqu’il était adolescent et qu’il n’a jamais oubliée. Il exagérait un brin, bien évidemment, mais il y a toutefois un fond de vérité dans ses propos. Lucien était le héros préféré de Wilde – avec Julien Sorel –, et les deux livres de Balzac où il apparaît l’ont profondément marqué. Il les a relus tout au long de sa vie. Je pense que j’entretiens une relation tout aussi forte avec le personnage de Louis de Pointe du Lac, vampire de son état.

Cet article lui est dû.

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Les ordis portables des années 90 étaient tellement mignons.

J’ai remarqué que j’avais assez peu posté sur ce blog cette année. Il y a plusieurs raisons à cela, outre le fait que mon année ait été très chargée. Je compte bien faire revivre ce petit coin, qui tient une place particulière dans mon cœur, au cours des mois à venir. A quel rythme, je l’ignore. Wait and see.

C’est au milieu d’une année pourtant bien pleine de projets que j’ai eu l’idée de me lancer dans le NaNoWriMo (National Novel Writing Month). Il s’agit d’un défi un peu fou, qui a lieu chaque année en novembre, et qui consiste à écrire 50 000 mots en un mois. L’idée, c’est de rédiger une première ébauche de roman, et de booster la quantité plus que la qualité. Le site officiel du NaNoWriMo permet de mettre sa jauge de mots à jour quotidiennement, et de voir où on en est : est-ce qu’on a du retard, est-ce qu’on est toujours dans la course, etc.

Chaque année, plusieurs personnes me demandent via Facebook si je compte faire le NaNoWriMo. Jusqu’à ce mois-ci, ma réponse a toujours été non. Je n’en avais pas le temps, ou pas l’envie, ou pas la motivation. Je me suis toujours dit que je le ferai un jour, « mais pas maintenant ». En cette année 2016, j’ai décidé sur un coup de tête de faire le NaNoWriMo… et je ne le terminerai pas.

Ce n’est pas un aveu d’échec, parce que je considère que cette expérience m’a appris des choses sur moi et mon écriture.

Au moment de commencer le NaNo, j’ai dit à un ami que c’était paradoxal que je me lance dans cette expérience précisément l’année où j’avais le moins de temps pour la faire. Prémonitoire. Dans l’idéal, pour réussir le NaNoWriMo, il faut écrire 1600 mots par jour, ce qui équivaut à trois pages Word et des poussières. Et si vous n’avez pas toujours le temps de les faire… vous pouvez toujours vous rattraper pendant le week-end.

Au quotidien, je vis de ma plume : je suis rédactrice web/journaliste. (Quant à savoir où, petits malins, une simple recherche sur Google vous l’apprendra.) C’est-à-dire que j’écris déjà chaque jour. Je doute fort d’avoir rédigé 50 000 mots pour mon travail à la fin de chaque mois, mais il est clair que je laisse toujours une certaine quantité de texte derrière moi.

kermit

Ceci est un de mes gifs préférés au monde et je me devais de le placer dans cet article.

Parenthèse. Traditionnellement, quand je m’attelle à mes autres projets d’écriture (comme mes pièces de théâtre), je les rédige sur le papier, avant de les corriger et de fixer leur version définitive sur ordinateur. J’ai déjà dit que j’aimais voir la progression d’un texte au stylo, les ratures, les annotations… Mais si j’écris à la main, le soir et le week-end, c’est aussi parce que je fais un rejet des écrans, après les avoir regardés pendant une journée de travail. En semaine, le soir, je vais lire (du papier ou l’écran mat de ma liseuse), écrire (à la main), et éteindre absolument tous mes écrans à 22h. J’admets que mon téléphone portable est parfois – souvent – totalement éteint à 21h. Ça me permet de me recentrer, de me détendre et surtout, de me prouver que je ne dépends pas des écrans. Fin de la parenthèse.

Tout ceci pour expliquer que faire le NaNo était une renonciation à ces habitudes, en quelque sorte. Pour le réussir, il est indispensable de taper son texte sur ordinateur. Ce qui s’est rapidement révélé déplaisant. D’un autre côté, ça m’a permis de constater à quel point j’avais besoin de mon moment sans les écrans, et combien mon rejet d’eux était vivace. (Ce que j’ai tendance à considérer comme un bon signe, en ces temps ultra connectés, où certaines connaissances m’avouent être incapables d’éteindre leur portable pendant la nuit.) Quand on rentre chez soi après une longue journée à écrire, à devoir trouver des idées et à voir du monde, écrire frénétiquement trois pages à l’ordinateur peut être la dernière chose dont on a envie. Ça va sembler épouvantablement girly, mais : écouter son corps, c’est important.

Mais surtout, le NaNo m’a fait prendre conscience d’éléments fondamentaux concernant ma façon d’écrire. Il m’a rappelé que j’ai mes limites, mais il m’a aussi fait découvrir des ressources insoupçonnées. Je ne partais pas de nulle part en commençant le défi : j’avais une trame principale, au moins trois personnages principaux dessinés dans ma tête, et une idée de la structure de l’histoire. Même si j’aime boucler mes projets assez vite, je préfère écrire quand l’inspiration est là, et ne pas me forcer quotidiennement. Si l’envie n’est pas là, ça se débloquera plus tard.

elementary

Excellente idée. Inutile de tourner en rond.

Pendant le NaNoWriMo, j’ai découvert que j’étais parfaitement capable d’inventer chaque jour la suite de mon histoire sous la contrainte – même si, encore une fois, ça n’était pas souvent agréable. Soit j’étais inspirée, soit j’étais motivée par ma maudite fierté à aller jusqu’au bout : toujours est-il que je suis contente de ce que j’ai écrit pendant le temps où j’ai tenu. Je finirai cette histoire, je pense, mais ça prendra plus de temps que prévu, et infiniment plus de soin.

L’enjeu du défi était aussi, pour moi, de savoir si on pouvait faire le NaNo tout en ayant un travail, des projets artistiques et une vie à côté. La réponse est officiellement non, du moins en ce qui me concerne. Ce qui a un côté infiniment rassurant : somme toute, j’ai une existence assez « remplie » pour ne pas avoir le temps de faire le NaNo. Ça n’aurait sans doute pas été le cas il y a quelques années. (Sortez les violons.)

Si on choisit de faire ce défi littéraire, il ne faut se consacrer qu’à ça, et j’ai regretté bien des fois de ne pouvoir dévorer des livres tranquillement le soir, ou de ne me pouvoir me consacrer aux projets d’écriture que je trouvais vraiment importants. En définitive, je n’ai pas exactement perdu mon temps, parce que je tire des leçons de cette courte aventure.

Et pour une fois, je ne vais pas trépigner en songeant que les héros que j’admire le plus auraient, eux, remporté le NaNoWriMo s’ils y avaient été confrontés. Le fait de ne pas le réussir m’a fait prendre conscience de choses très positives. Si certains considèrent cela comme un échec, je l’accepte de bonne grâce.

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catherine morland

(Cet article est sponsorisé par la version 2007 de Northanger Abbey.)

La semaine dernière, j’ai battu un petit record personnel en matière de lecture hebdomadaire. J’ai pris du retard dans le nombre de livres que je dévore chaque semaine, et j’ai donc décidé de mettre les bouchées doubles. (J’ai failli dire que j’absorbais les livres, mais ça vous aurait sans doute paru bizarre.)

Je ne me fixe pas un nombre précis de livres à lire par mois. Je vois certaines youtubeuses se faire de véritables marathons de lecture pour alimenter leurs vidéos mensuelles, et j’ai plutôt l’impression que ça tient de la performance/contrainte qu’autre chose. Je dévore des livres, moi aussi, mais je ne le fais pas par contrainte, ni par envie d’épater la galerie. Je te vois, avec ton sourire goguenard, en train de dire « mais bien sûr » derrière ton écran. Soit.

Il se trouve simplement que pour des raisons diverses et variées, je me suis fixé un petit défi qui consistait à lire trois livres en une semaine. Que j’ai enfin réussi à tenir la semaine dernière.

tony stark dancing

Ma réaction après avoir refermé le troisième livre en question.

Avec le recul, mes trois lectures avaient toutes un point commun : elles appartenaient au domaine public. J’en profite pour les partager avec vous, avec les liens qui y conduisent, parce que ce sont trois coups de cœur dont le monde aurait tort de se priver :

Evelina, de Fanny Burney. Un roman épistolaire publié en 1778 : c’est délicieusement charmant, drôle, et addictif. Burney est un des auteurs qui a inspiré Jane Austen, et à la lecture de ce roman, on comprend parfaitement pourquoi. Je ne me suis pas ennuyée une seconde, et c’était exactement ce que je recherchais. C’était pétillant, rempli à ras bord de gentlemen et de bonnes manières. Seul inconvénient : les évanouissements et les crises de larmes de l’héroïne – par ailleurs pas tout à fait cruche. Je me le suis procuré dans une vieille traduction sur Wikisource.

Pauline’s passion and punishment de Louisa May Alcott (1863). Parallèlement à ses mondialement célèbres Quatre Filles du Dr March, Alcott a aussi publié un certain nombre de romans et nouvelles. Dont certains anonymement ou sous pseudonyme, comme ce court roman appartenant au genre de la « littérature à sensation ». Comprendre : des rebondissements, de la noirceur, etc. Le point fort de Pauline… ? Son héroïne. Elle est indépendante, belle et machiavélique à souhait. C’est une vraie méchante dont les motifs nous sont montrés dès le départ : rejetée de façon absolument injuste par l’homme qu’elle aime, Pauline ourdit sa vengeance. Le seul défaut de cette histoire est sa fin trop abrupte. Mais les personnages sont attachants, tous ont leurs motivations. Malgré sa catégorie « héroïne du XIXème siècle », Pauline ne s’évanouit pas, et ne pleure jamais. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’histoire est jouissive, mais elle tient son lecteur en haleine de la première à la dernière ligne. Avantage : elle est très courte. Je me la suis procurée en version originale (la seule existante) sur Project Gutenberg.

catherine morland2

« Cette histoire va très mal finir. Obligé. Je le sens pas. »

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare (1600). Je ne présente plus cette pièce, elle a eu moult mises en scènes au théâtre et au cinéma. Je n’ai pas encore vu celle de Kenneth Branagh, mais j’ai beaucoup aimé celle de Joss Whedon, élégante à souhait. (Connaître les conditions de tournage m’a fait encore plus aimer ce film quand je l’ai vu.) C’était donc très difficile de ne pas avoir les acteurs en tête en la lisant. Quand j’aurai fini de lire toutes les pièces de Shakespeare à la fin de l’année – car c’est lui, l’auteur dont j’ai choisi de lire l’œuvre en 2016 –, il se peut fort que celle-ci se retrouve dans mon top 10. J’ai lu la traduction de François Guizot, disponible sur Project Gutenberg.

Parmi ces trois livres, deux ne sont plus édités. (Et ce n’est évidemment pas celui de Shakespeare.) En France, personne ne se soucie d’offrir une nouvelle traduction à Evelina – alors qu’on a droit à de nombreuses réécritures de Jane Austen sur les étagères des librairies. Quant au récit d’Alcott, inutile de dire qu’il n’a jamais été traduit tout court. Le domaine public reste donc le seul moyen de les découvrir.

Le domaine public est donc un peu frustrant, parce qu’on y trouve de très nombreuses merveilles littéraires tombées dans l’oubli, peut-être définitivement. Pourquoi ne sont-elles pas rééditées ? Mais c’est aussi un moyen de les redécouvrir, d’avoir un accès parfaitement légal, gratuit et illimité à des œuvres sur lesquelles on ne pourrait jamais mettre la main autrement.

Il y a quelques années… Deux ans ? Trois ans ? J’ai fait l’acquisition d’une liseuse. Pas pour abandonner le format papier : j’achète régulièrement des livres en librairie ou par correspondance. Mais il se trouve qu’une grande partie des livres que je souhaite lire ne sont tout simplement plus édités. Plutôt que de me tuer les yeux en les lisant sur mon ordinateur, je me suis offert ma liseuse, Miss Amelia Spook (oui, je l’ai baptisée, comme mon ordinateur). Et ça m’a ouvert des horizons infinis !

Bibliothèque belle et la bête

C’est à peu près ça.

Brusquement, j’ai pu avoir accès à toutes sortes de livres que je pensais ne jamais lire un jour. Ces derniers temps, j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir les livres cités par Louisa May Alcott dans Les Quatre Filles du Dr March. (Encore elle, oui.) Les passages où l’on voit Jo lire sont nombreux, et il s’agit souvent de livres célèbres à l’époque, et totalement oubliés aujourd’hui. Ainsi, j’ai pu dévorer Le Vicaire de Wakefield d’Oliver Goldsmith (traduit par Charles Nodier himself), Sintram and His Companions dont je vous ai déjà parlé, ou encore Evelina. Il me reste à rencontrer L’héritier des Redclyffe et Samuel Johnson, entre autres.

Le domaine public m’a ouvert une véritable bibliothèque. J’ai pu y trouver les livres préférés de Dante Gabriel Rossetti, et la biographie de Lord Byron par Louise Swanton Belloc, qui me faisait de l’œil depuis longtemps via une citation trouvée sur le net… (Il n’y a pas à dire, c’est quand même plus sympathique de lire les biographies de gens fameux écrites par des gens qui les ont connus, ou ont côtoyé leur entourage.) Sans oublier les romans de fantasy de ce génie de William Morris, qui ont inspiré Tolkien ! Bref, la liste est longue. Et celle des livres qui attendent sur ma liseuse l’est tout autant.

klaus baudelaire and books

J’ai l’embarras du choix.

Certains de ces livres sont encore édités par des maisons d’édition anglaises ou américaines, qui semblent avoir bien meilleur goût que nous. Mais c’est loin d’être le cas de toutes les œuvres que je viens de citer. Bien sûr, le domaine public me permet aussi de mettre la main sur toutes les pièces de Shakespeare, les livres de Machiavel et tous les romans français du XIXème siècle encore publiés de nos jours. Certains diront que je fais perdre de l’argent aux libraires, je suppose. Je répondrai que le jour où les livres de poche cesseront d’avoir leurs douteuses couvertures blanches et s’inspireront un peu des délicieuses éditions anglo-saxonnes, je recommencerai à acheter des classiques en format papier. Après tout, je compense en achetant les œuvres d’auteurs vivants et pas seulement.

Aussi merveilleux le domaine public soit-il, on n’y trouve pas tout. Ce qui peut parfois s’avérer extrêmement frustrant. Récemment, une amie m’a parlé de The Female Detective, d’Andrew Forrester. Ce recueil de nouvelles, publié au XIXème siècle avant Sherlock Holmes, met en scène une femme qui résout des enquêtes. Évidemment, je me suis aussitôt mise sur sa piste… mais c’est un livre introuvable sur le domaine public. Surprise : le livre vient d’être exhumé des profondeurs de l’oubli pour être réédité. Une fois n’est pas coutume.

Comme on arrive à la fin de cet article, je vous offre un petit classement des sites où je me fournis. (C’est de la bonne, tu verras.) Tous ne sont pas parfaits, mais ils ont chacun leurs avantages. Sauf exception, ce que vous ne trouverez pas sur l’un sera toujours sur l’autre :

1. Project Gutenberg : leurs formats epub ne m’ont jamais déçue. Les textes sont complets dans 99 % des cas, et vous pouvez choisir de télécharger les livres illustrés avec ou sans images pour votre liseuse. Which is great. Vous y trouverez aussi pas mal de traductions. (Je viens de découvrir un bouquin intitulé A day with Lord Byron en écrivant cet article, tiens. Une jolie biographie illustrée qui raconte un jour de la vie du poète, par May Clarissa Gillington Byron. Amelia, prépare-toi, je vais te nourrir.)

thor

And for the first time on this blog: Chris Hemsworth!

2. Internet Archive : surtout pratique pour les livres illustrés, parce que leurs conversions au format epub sont souvent désastreuses. En revanche, archive.org propose un nombre incalculable de livres illustrés en très bonne qualité. C’est une mine d’or pour les livres de gravures et d’estampes. En fait, c’est une mine d’or pour un très grand nombre de livres tombés dans le domaine public, à condition de vouloir les lire en pdf, ce que les liseuses peuvent faire… Mais c’est un tantinet moins pratique. Ce site occupe une place particulière dans mon cœur, parce que c’est avec lui que j’ai commencé ma quête de livres oubliés. Je regrette qu’ils aient enlevé les mots « universal access to knowledge » qui apparaissaient dès qu’on plaçait sa souris dans la fenêtre de recherche. C’était magique à chaque fois.

3. Wikisource : tous leurs livres ne sont pas disponibles au format epub ou Kindle. (Si vous cherchez, il existe plusieurs moyens de convertir les formats des textes présentés, cependant.) On y trouve beaucoup de traductions en français d’œuvres anciennes avec une présentation claire, ce qui est plutôt bienvenu. Mais leur catalogue est assez peu fourni, comparé aux autres sites que je vous montre.

4. Gallica : le site de la BNF et celui que j’utilise en dernier recours. Cela dit, il est immense, et peut offrir des ressources bienvenues. (Exempli gratia : j’ai trouvé le premier volume du livre de Louise Swanton Belloc sur Internet Archive, le second sur Gallica. Ce que l’un n’a pas, etc.)

Si vous aussi vous souhaitez explorer cette immense caverne d’Ali Baba qu’est le domaine public, n’hésitez pas à vous plonger dedans. Je vous préviens, ça peut devenir addictif. Mais au fil de vos pérégrinations, vous tomberez peut-être sur des petits bijoux que vous voudrez partager avec tout le monde. Et au moins, quand le personnage d’un roman victorien citera Belinda ou parlera d’un mystérieux vicaire, vous saurez de quoi il retourne.

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Et vous pourrez signaler votre érudition

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avec autant de classe qu’un Mr. Tilney.

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Le Vampire de la rue Morgue

L’affiche de ma pièce de théâtre, Le Vampire de la rue Morgue © Alixe Goellner

Je n’en ai pas souvent parlé sur ce blog : dans la vraie vie, je suis écrivain. J’aime jeter des petites fictions sur internet parce que je ne vois pas où je pourrais les publier, quel éditeur en voudrait. Mais dans la vie réelle, il m’est arrivé d’être éditée, et d’y gagner quelques pièces sonnantes et trébuchantes. J’ai publié un premier roman, Clothilde & Adhémar, puis un roman-feuilleton, Le Manoir d’Érèbe, ce qui vous a valu il y a trois ans mon petit essai Comment écrire du gothique. À ce jour, c’est toujours l’un des articles les plus consultés de ce blog, à mon grand plaisir.

Mon roman-feuilleton a été publié en 2012. Depuis, même si j’ai écrit quelques histoires pour moi, j’ai surtout publié des articles ici et là sur internet, des interviews et un essai sur Jack White. Je me suis longtemps demandé quelle serait la prochaine histoire que je pourrais publier à l’extérieur.

Jusqu’à ce jour, il y a environ un an, où j’ai montré une pièce de théâtre à mon amie Maïté Cussey, comédienne et metteuse en scène qui dirige le Théâtre Ishtar. J’avais écrit ce texte pour moi, mais je voulais savoir s’il était jouable, et surtout s’il tenait la route. À l’époque, Maïté et moi jouions toutes les deux dans Britannicus, un projet parallèle dans lequel nous avions été recrutées. La répétition venait de se finir, et nous étions attablées dans un McDo. Tandis que je mangeais mes frites, Maïté me donnait un avis constructif sur la pièce que je lui avais fait lire. Quand elle eut terminé ses remarques, j’osai cette phrase qui décida de mon destin :

« En tout cas, si jamais tu as besoin de quelqu’un pour t’écrire une pièce, n’hésite pas.

– Eh bien, justement… »

Un instant plus tard, je sortais mon carnet de mon sac pour y noter les instructions de Maïté. J’étais réquisitionnée pour écrire une pièce pour le Théâtre Ishtar. Les consignes étaient claires. La pièce devrait :

  • Durer environ une heure
  • Pouvoir être jouée par quatre acteurs
  • Comporter des références littéraires
  • Avoir une enquête
  • Avoir du mystère et de discrets anachronismes

Une fois ces instructions griffonnées sur mon carnet, j’ai relevé la tête et officiellement réitéré mon accord. Challenge accepted. J’ai promis à Maïté une plot line dans la semaine.

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Isabella Poe (Maïté Cussey) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

C’était ambitieux, je le confesse. Mais ça m’a obligée à trouver quelque chose très vite. Un beau matin, je me trouvais dans le lugubre métro qui devait m’amener à mon lugubre stage quand soudain ! La révélation. Je n’ai pas gardé le sms que j’ai envoyé à Maïté, mais je crois qu’il disait à peu près ceci : « Un détective, une femme écrivain et le fantôme d’une jeune fille enquêtent sur des meurtres en série. »

Le sms a été validé dans l’heure. Pendant mes moments libres et la pause de midi, j’ai commencé à barbouiller mon carnet de stage de notes sur mes personnages et la pièce. Étape 2 : développer une intrigue détaillée et la remettre à Maïté.

J’aime cet état d’exaltation, quand on est vraiment inspiré, et qu’on est en phase de construction. Dans ces moments-là, j’ai tendance à avoir la musique des films Sherlock Holmes qui joue en permanence dans ma tête. (La première référence littéraire de ma pièce est un clin d’œil au détective. Je lui devais bien ça.) Vous savez, ces moments dans les films où vous voyez des héroïnes écrivains qui écrivent frénétiquement, ou des savants qui tartinent avec passion leurs tableaux à la craie ? C’est exactement ce qu’on ressent.

Becoming Jane

Sauf que je suis gauchère.

Je crois que j’ai mis entre dix et quinze jours à mettre au point l’intrigue de ma pièce. J’ai envoyé à Maïté un résumé complet sur deux pages, qui la détaillait du début à la fin, avec quelques notes sur le caractère des personnages principaux. Un beau petit document Word qui respectait bien les restrictions imposées. Mais comme l’a dit le Maître : les restrictions nous rendent plus créatifs.

Je suis encore sidérée d’avoir eu carte blanche. Maïté m’a dit plusieurs fois, au cours de ces dernières semaines, qu’elle connaissait bien mon univers et qu’elle m’avait demandé d’écrire pour elle en connaissance de cause. Ceci dit, quand j’ai envoyé mon résumé qui contenait, en vrac, un fantôme, des vampires, une scène assez sombre et une absence totale de morale, je me suis demandé si tout allait être accepté. Et ça l’a été.

C’est ainsi que la rédaction du Vampire de la rue Morgue fut officiellement lancée.

Entendons-nous bien : la pièce est tout public. Il n’a jamais été question d’écrire du grand-guignol, et quand je parle d’une scène sombre, c’est que l’atmosphère de ce passage l’est. Il fait peur. Mais ça m’allait parfaitement, parce que mes objectifs et ceux du Théâtre Ishtar se rejoignent. Le Théâtre Ishtar veut rendre le théâtre accessible à tous, tout en défendant l’égalité des genres. Ses deux précédentes productions avaient réussi le pari de faire jouer du Molière (Les Femmes Savantes, dans lequel j’ai eu la chance d’avoir un rôle) et Shakespeare (Roméo et Juliette) devant un public aussi varié que conquis. Avec Le Vampire de la rue Morgue, je voulais raconter une bonne histoire, amuser les gens sans les prendre pour des idiots, et les rendre curieux. Qui sait, peut-être auraient-ils envie de lire Carmilla ou Edgar Poe en sortant de la salle ?

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Carmilla, dame vampire interprétée par Maïté Cussey dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Comme le casting allait être majoritairement féminin, j’ai eu l’occasion d’écrire des personnages de femmes intéressants. Là aussi, c’était une gageure : dans la plupart des mes histoires, on trouve une femme pour une majorité de personnages masculins. Là, c’était l’inverse.

Je me suis donc mise à griffonner, le soir en rentrant chez moi. L’atmosphère du lieu où je vivais à l’époque était assez lugubre, et pour m’accompagner, j’ai mis de la musique ou des films. Je me souviens de séances d’écriture en compagnie du cher Holmes, mais aussi d’Edward Rochester et même de John Thornton. (Je vous ai dit que les personnages féminins ne m’inspiraient pas avant.)

Histoire de me donner bonne conscience, j’ai effectué quelques recherches en rédigeant ma première version de la pièce. Je me suis abreuvée jusqu’à la lie de couvertures de penny dreadfuls, et je me suis plongée dans une atmosphère musicale particulière. Je me rappelle avoir écrit des passages entiers en écoutant les Variations Goldberg de Bach, et m’être fait peur toute seule en écrivant la scène où une créature terrifiante apparaît à deux de mes héros.

En Février, j’avais fini ma première ébauche et je l’avais recopiée sur ordinateur. J’écris toujours mes manuscrits importants à la main, avec des feuilles et un stylo bic. J’aime relire mes manuscrits, voir les ratures, les idées notées dans les marges. C’est peut-être old school, mais ça a son charme, et c’est la seule manière pour moi d’écrire mes projets importants.

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Exactement comme cette chère Jo March.

Cette fois, mon manuscrit allait être lu dans son intégralité par la metteuse en scène. Et même si Maïté avait déjà approuvé mon intrigue, j’avais quand même quelques craintes. Que la pièce soit ennuyeuse, que l’humour ne fonctionne pas, que les dialogues soient trop enfantins… Cependant, s’il y eut effectivement des retouches à faire, elles n’ont pas été de cet ordre. Pour une raison mystérieuse, l’histoire a été jugée assez bonne, et l’humour aussi.

L’histoire, la voici (oui, c’est le résumé officiel) : Dans les rues de Londres, des jeunes filles sont retrouvées assassinées. Lorsqu’une troisième est découverte rue Morgue avec deux marques sur le cou, le détective John Hillingworth soupçonne un vampire d’être à l’œuvre. Il décide de mener l’enquête, mais ne sera pas seul ! Isabella Poe, un écrivain spécialiste du surnaturel et Roseleen, un fantôme de jeune fille qui a réponse à tout, acceptent de l’aider. Au cours de leurs aventures, ils rencontreront Carmilla, l’aristocrate qui règne sur les vampires de la ville, un poète un peu trop amoureux des ténèbres et peut-être… le diable lui-même. Mais qui est l’auteur du meurtre de la rue Morgue ? Arriveront-ils à l’attraper ? Le temps leur est compté…

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Isabella Poe (Maïté Cussey), John Hillingworth (Ulysse Minéo) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Le premier jet d’une histoire est toujours le plus facile à écrire. J’ai écrit celui de ma pièce sans contrainte, je me suis laissée porter par mes personnages et, malgré les consignes dont j’ai parlé, j’étais totalement libre. Les retouches, en revanche, prennent plus de temps que la rédaction d’une première version. C’est un travail long et minutieux, très difficile en ce qui me concerne. Et qui m’a parfois donné envie de m’arracher les cheveux. Ou d’envoyer valdinguer Jarvis Jr (le nom de baptême de mon fidèle ordinateur) à l’autre bout de ma chambre.

On m’a dit plusieurs fois, après lecture de la pièce mais aussi ses représentations, que le texte était « carré » et « cohérent ». Je réponds toujours que Maïté y a grandement contribué. Pour rendre Le Vampire de la rue Morgue jouable et dynamique, elle m’a demandé d’inverser certaines scènes, et de rajouter des dialogues pour laisser à des comédiens le temps de se changer. Écrire des répliques supplémentaires m’a notamment permis d’étoffer le personnage de mon détective, John Hillingworth… et de lui donner une de ses meilleures répliques.

James Leander, le poète

En revanche, je n’ai pas eu à retoucher la scène du poète, James Leander (Ulysse Minéo), qui reste une de mes préférées © Alix Debiaune

J’ai eu la chance d’avoir mon mot à dire sur quelques éléments de mise en scène. (Ce dont, à mon avis, peu de dramaturges peuvent se targuer.) Quand nous avons eu nos premières discussions sur Le Vampire de la rue Morgue avec Maïté, j’ai pu donner mon avis sur les comédiens que je souhaitais voir dans tel ou tel rôle. Je me souviens avoir insisté pour qu’Ariane Chaumat joue Roseleen, et ce, dès que j’ai écrit les premières lignes du résumé. Ce personnage de fantôme est le seul de la pièce que j’avais déjà utilisé auparavant – elle hante mes histoires depuis des années. Je savais qu’Ariane était parfaite pour le rôle, mais mon amie metteuse en scène était légèrement sceptique… Jusqu’à ce qu’elle lise les premières scènes. Le fait est qu’après les deux premières de la pièce, Ariane Chaumat s’est acquis un tout nouveau fan club dans le public.

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Roseleen (Ariane Chaumat) et John Hillingworth (Ulysse Minéo) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

J’ai aussi eu droit de regard sur la musique, qui a été merveilleusement composée par Louis Nas pour l’occasion. Je voulais du clavecin dans la scène de Carmilla, et une musique effrayante pour la Créature. J’ai aussi demandé à ce que la robe de Roseleen soit blanche – c’était ma seule exigence concernant les costumes. (Chapeau bas à Mad’Hands, qui les a créés. Je garde un souvenir amusé du soir où nous avons décidé de la contacter.) J’ai aussi eu le droit de choisir l’illustratrice qui a conçu l’affiche de la pièce – la merveilleuse Alixe Goellner, qui a parfaitement saisi mes personnages. En fait, je me rends compte que j’ai eu mon mot à dire sur beaucoup de choses, et je suis persuadée que c’est exceptionnel. (Et je me sens soudain pleine de gratitude envers l’existence et, encore une fois, envers Maïté Cussey.)

L’écriture du Vampire de la rue Morgue m’a pris sept mois, retouches incluses. Entre temps, j’ai quitté Lyon, et j’y suis revenue juste à temps… pour la première. Je me souviens du jour où une amie du Théâtre Ishtar m’a envoyé un message sur Facebook pour me dire que les comédiens entamaient leur première lecture officielle de mon texte. J’ai fait une danse de la joie. Et nous arrivons à aujourd’hui, à la fin de cette histoire.

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Une vraie fin avec un happy end, oui – et le sourire de Thomas Sharpe. Romantisme victorien, tout ça.

Ou plus exactement, au 12 Novembre 2015. Le soir de la première. Je n’avais assisté à aucune répétition du Vampire. Je pense que j’aurais probablement refusé si j’en avais eu l’occasion. La surprise était totale.

Je pense que Maïté ne m’en voudra pas si je dévoile ceci : elle a choisi de placer les comédiens en situation lorsque le public entre dans la salle. Lorsque les portes se sont ouvertes, nous avons pu voir Isabella Poe à son bureau, avec Roseleen qui virevoltait autour d’elle, et entendre la musique qui les enveloppait. (Oui, Ariane Chaumat parvient à virevolter quand elle joue un fantôme.) Je me suis immédiatement sentie chez moi. Voir son univers qui prend vie est une expérience très étrange, exaltante, et aussi curieusement réconfortante.

Je crois que le plus angoissant en tant que dramaturge, lors de la première de sa pièce, c’est de se trouver au milieu du public et de littéralement sentir ses réactions. À quel moment va-t-il rire ? Est-ce qu’il s’ennuie ? Est-ce qu’il aime ce qu’il voit ?

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Roseleen (Ariane Chaumat) et Clarimonde (Rose Benz) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Dans mon cas, l’histoire se finit bien, puisque les deux premières représentations – les 12 et 13 Novembre 2015 – du Vampire de la rue Morgue ont reçu une réaction unanimement positive. Les comédiens et la metteuse en scène méritent tous les éloges qu’ils ont reçus. Je serais d’ailleurs négligente si je ne mentionnais pas Ulysse Minéo et Rose Benz, qui m’ont ravie dans leurs rôles respectifs de John Hillingworth (et du poète) et de Clarimonde. La costumière et le compositeur se sont aussi attirés des louanges, à juste titre. Beaucoup de gens sont venus me trouver à la fin des deux représentations pour me poser des questions sur les personnages et me donner leurs retours – parfois très approfondis. Je ne m’attendais pas à de telles réactions. Et quand certains m’ont dit qu’ils avaient eu envie d’aller fureter du côté de la littérature pour mieux comprendre les clins d’œil de la pièce, je me suis dit que le pari était gagné.

Ces deux soirs vont rester gravés dans ma mémoire. C’est un merveilleux encouragement pour la suite : nous n’en avons pas fini avec Le Vampire de la rue Morgue, qui sera joué ailleurs. Par-dessus tout, ça m’a permis de voir mes personnages prendre vie sur scène. De voir mes enfants d’encre et de papier s’incarner en êtres de chair et de sang dans le monde réel.

Beaucoup d’auteurs ne peuvent pas en dire autant. Et à cause de cela, je me sens plus que jamais l’âme d’un jeune écrivain enthousiaste et prêt à noircir de nouvelles pages avec son stylo.

Je me demande à quoi va ressembler la suite.

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