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Archive for August, 2018

J’ai deux types de listes de lecture. Une, griffonnée sur un carnet, énumère les livres que je lis depuis le début de l’année. Ça fait deux ans que je me prête à l’exercice, suite à la frustration de ne pas savoir combien de livres je lisais en un an. (Ça m’aide aussi à avoir où j’en suis dans le quota de lectures annuelles que je me suis fixé.) Ma seconde liste, c’est un fichier Excel sur mon ordinateur, qui répertorie aussi les films, les BD et les séries. Celle-ci, je l’utilise surtout pour ne pas oublier les titres d’œuvres que j’ai envie de découvrir. Je note le titre et l’auteur, et je coche une case une fois que j’ai eu accès à l’œuvre en question. J’ai lu Rage de Stephen King ce week-end et, au moment de trouver la ligne Excel que j’avais préparée pour ce bouquin, je me suis rendu compte que je ne l’avais jamais inscrit dans ma liste. Pourtant, l’envie de lire Rage est présente dans ma tête depuis un bon moment.

L’histoire de ce livre est un peu particulière. En bref, c’est un des premiers romans de Stephen King, dont il a écrit la première version au lycée, et qu’il a publié en 1977 sous le pseudonyme de Richard Bachman. En 1999, King a décidé de ne plus faire réimprimer Rage. Le roman a en effet été retrouvé dans les affaires de plusieurs adolescents qui ont commis des tueries dans des lycées américains. Si pour King les livres, films et jeux vidéo violents ne sont pas à mettre en cause concernant ces tragédies, il pense en revanche que son roman a pu servir de déclencheur chez des esprits déjà fragiles et malades. Je ne peux pas m’empêcher de vous mettre une vidéo d’Orson Welles où il donne un point de vue similaire avec l’éloquence qui le caractérise. (Je m’étais aussi exprimée sur la question dans mon article De l’influence néfaste de l’art.)

Ça, c’était pour le contexte. A l’heure actuelle, il est donc impossible de trouver Rage en librairie, à moins de mettre la main dessus dans une brocante ou une librairie d’occasion. Ou… de fouiller internet, où des âmes charitables ont publié la version numérique du livre (en anglais et dans ses traductions : je l’ai lu en français). Le livre fait 198 pages, et raconte l’histoire d’un adolescent qui tue deux de ses professeurs, avant de prendre une classe en otage.

Ça doit sûrement vous être arrivé : vous avez depuis longtemps un livre dans votre PAL, et un beau jour, vous sentez que c’est le moment de le lire, que c’est maintenant, et vous vous lancez dedans. J’ai lu Rage d’une traite, en suivant les pensées de son anti-héros, Charlie Decker, puisque tout le récit est à la première personne.

Et bon sang, que ça m’a fait du bien.

Des œuvres sur des adolescents à l’origine de massacres dans les lycées américains, il y en a eu. Les plus célèbres étant probablement le film Elephant, de Gus Van Sant (très contemplatif, avec une ambiance pesante qui reste collée au moral pendant des jours), ou encore Il faut qu’on parle de Kevin, un roman brillant dont l’adaptation filmique l’est tout autant, et dont la blogueuse Charmant Petit Monstre parle très bien dans sa critique. Mais Elephant se contente de suivre ses protagonistes, quand Il faut qu’on parle de Kevin adopte le point de vue de la mère et traite des relations complexes qu’elle entretient avec son fils. Ma plus grande frustration, en lisant Il faut qu’on parle de Kevin puis en voyant le film, c’était de ne pas savoir ce qui se tramait dans la tête du garçon. Pourquoi est-ce qu’il agit ainsi et quelles sont ses motivations (qu’on ne peut que soupçonner) ?

[Note : après des recherches sur les sites Babelio et Goodreads, j’ai pu remarquer qu’il n’y avait quasiment aucun roman, excepté celui de King, qui adoptait le point de vue d’adolescents meurtriers dans des lycées. En revanche, le thème a été exploité un certain nombre de fois au cinéma, et dans des registres très différents, dont un qui porte le « doux » nom de « school revenge movies ». Pourquoi n’y a-t-il pas de romans ? Oh et autre réflexion en passant : ce sont toujours des personnages masculins qui sont représentés. Tout simplement parce que dans la vie réelle, les tueries dans les lycées sont commises par des garçons. Jamais par des filles. Ça n’interpelle personne ? Je pose ça là.]

Dans Rage, la question du mobile de l’anti-héros ne se pose pas. Le récit se déroule sur une matinée, celle où Charlie Decker sort d’une énième confrontation avec le proviseur de son lycée, et pète les plombs. Ses motivations, on les connaît grâce à des flashbacks, qui nous montrent un père abusif ou les collégiens qui l’ont harcelé. Le style de King, jeune au moment de l’écriture du livre, est imparfait, mais cru et efficace. Surtout, le basculement de la matinée ordinaire d’un lycée américain vers le moment où tout part en vrille s’opère brutalement, sans ménager son lecteur.

Il y a un seul (gros) bémol selon moi : la réaction des lycéens pris en otage. Sur le site Goodreads, un critique a dit que Rage se résumait à « Holden Caulfield qui prend le Breakfast Club en otage », et il y a un peu de ça. Ce qui suit n’est pas un spoil, puisqu’on le sait dès le début. Loin de s’affoler alors que Charlie a tué des professeurs sous leurs yeux, les élèves qu’il retient restent quasiment tous d’un calme olympien, et en viennent rapidement à le soutenir. Un dialogue va s’instaurer entre eux, et plusieurs adolescents vont raconter leurs traumatismes ou leurs problèmes… oui, c’est une vraie thérapie de groupe. Et c’est peu vraisemblable. (On a d’ailleurs droit à un passage efficace contre le harcèlement de rue via le récit d’une des lycéennes. Et on était dans les années 70, eh oui !)

J’ai hésité à faire un article de blog à propos de ce livre parce que, comme je l’ai dit, sa lecture m’a fait du bien. Pour mieux expliquer ce que j’ai ressenti, je vais citer Jack Parker dans un excellent podcast où elle parle notamment de harcèlement scolaire : « Ma colère est née au collège, à force de subir ça tous les jours, de n’avoir aucun soutien nulle part. D’être vraiment profondément mal-aimée, ou pas aimée, voire complètement détestée viscéralement. (…) C’est pour ça que… Il faut que je fasse très attention à comment je formule ça. Que je comprends ce qui peut pousser des élèves à faire des fusillades dans les collèges et les lycées. Je n’excuse pas, jamais de la vie, je ne justifie pas, il ne faut pas le faire, jamais, ce n’est pas une solution. Mais je me suis endormie tous les soirs avec des scénarios de vengeance où je débarquais, je défonçais tout et je mettais tout le monde à mes pieds. Je comprends comment ça peut pousser à l’extrême. Mais je n’ai jamais fait de mal à personne, on peut très bien avoir ces envies-là sans agir dessus. »

Pour avoir été dans un cas similaire (et être toujours en colère), je sais que j’ai pensé, en lisant Rage : « C’est le livre que j’aurais voulu lire étant ado ». Parce que ça été une vraie catharsis, et que la fiction sert aussi à ça : évacuer le trop plein et nos pulsions négatives. Certains jouent à des jeux vidéo, d’autres écoutent de la musique violente. Je lis des bouquins, j’écoute de la musique, je regarde des films et j’écris des histoires. Et, parfois, j’ai besoin d’un bon shot livresque qui mettra en mots tout ce que je ne peux ni faire, ni dire. Rage a été ça, pour moi. Et je me dis qu’il aurait peut-être pu faire du bien à d’autres adolescents. D’un autre côté, c’est peut-être mon recul d’adulte qui me permet d’apprécier autant ma lecture ?

Avec quelques bémols, cependant. Comme je l’ai dit, la prise d’otages me paraît peu vraisemblable, et j’aurais aimé que la rage qui a donné son titre au livre soit plus présente. Il manquait quelque chose. Je crois que je m’attendais à plus intense et spectaculaire, et le fait d’avoir eu une action marquante au début, suivi d’un huis-clos prenant, certes, mais « calme », en est la cause.

En fin de compte, je me demande si la censure que s’est imposée Stephen King avec son livre est pertinente. Je comprends les raisons qui l’ont poussé à retirer son roman de la circulation, bien sûr – même si avec internet, il est désormais possible de le lire. Mais son œuvre n’est pas la seule à avoir nourri l’imagination d’esprit malades. Ce n’est certainement pas en cette période que le livre sera à nouveau publié. Quoiqu’il en soit, j’encourage tous les curieux à découvrir ce livre, parce qu’il est intéressant, lucide, et pointe du doigt des problèmes qui sont particulièrement d’actualité quarante ans après sa parution. (Et que, pour certains lecteurs, il pourra être étrangement réconfortant.)

Générique de fin.

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