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Archive for October, 2017

vampireténébriste

“Je te préviens, c’est un endroit très particulier.”

C’est avec un immense plaisir que je vous présente, fidèle à ma tradition d’Halloween, la suite des aventures de ma journaliste ténébriste et du vampire qu’elle retrouve tous les ans. Cette année, j’ai décidé de les emmener dans un lieu particulier : un opéra visité par des créatures nocturnes pas (toutes) fréquentables. J’espère que ce nouveau volet vous plaira ! Si vous souhaitez découvrir les deux premières histoires, les voici :

Bonne lecture et Joyeux Halloween à tous !

Me revoilà. Vous vous y attendiez, n’est-ce pas ? Peut-être pas. J’ose croire que certains d’entre vous m’attendaient. Ce qui me donnerait une raison supplémentaire de travailler le soir d’Halloween en me disant que ça sert effectivement à quelque chose.

Cette année, j’ai pu choisir mon sujet d’article. Mon rédacteur en chef s’est une bonne fois pour toutes décidé à me laisser carte blanche. Et il n’a même pas cherché à m’imposer un compagnon indésirable : j’ai moi-même demandé au vampire s’il voulait m’accompagner ce soir-là. J’entends certains d’entre vous s’étrangler. Comment ? Moi, demander à cet individu que j’ai dû supporter pendant les années précédentes de me seconder en ce soir d’Halloween ? Suis-je tombée sur la tête ?

Je suis pragmatique. Les articles où le vampire figure ont tous marché, et aucun n’a été désagréable à écrire – même s’il a d’abord fallu que je vive ce que j’y raconte. Et cette visite de maison hantée où le vampire et moi avons été l’an dernier s’est avérée tout à fait… palpitante. Je mentirais si je disais que je ne l’avais pas revu au cours de l’année écoulée pour qu’il me fasse bénéficier de son réseau de créatures surnaturelles, ou qu’il me donne des indications sur des lieux que je n’avais pas encore visités. (J’en entends parmi vous qui sourient et affirment que je fais preuve d’une rare mauvaise foi. Je ne pourrai pas vous faire changer d’avis.)

En tout cas, le lieu que j’ai choisi cette année pour mon article spécial Halloween promet. Si je n’avais pas quelques années de journaliste ténébriste derrière moi, je n’aurais jamais osé une telle option. Mais après les maisons hantées, les cimetières, les ruelles gothiques et les bars de créatures nocturnes, il ne reste plus rien à explorer pour un professionnel s’il ne vise pas le niveau au-dessus.

J’ai donc choisi un opéra.

Arrêtez de pousser des soupirs déçus ! Il ne s’agit pas de n’importe quel opéra. La représentation particulière donnée par une compagnie de goules est censée réjouir un public de vampires, de sorciers, de loups-garous et de poltergeists plus ou moins maléfiques. Vous l’aurez compris : c’est un spectacle auquel aucun humain n’est censé assister. S’il s’y rend, il doit faire preuve d’une grande prudence. Ou alors être accompagné d’une créature pour s’en sortir indemne.

Je suis donc accompagnée du vampire que j’ai interviewé deux fois, revu depuis, et qui pour l’occasion s’est mis sur son 31. Ce qui signifie qu’il s’est vêtu de façon encore plus snob, pardon, raffinée qu’à l’ordinaire : veste de velours et manches de chemise en dentelle. Sans oublier le pantalon, les bottes et les cheveux déployés sur ses épaules qui, selon lui, « ajoutent une touche de modernité bienvenue ». Soit.

« J’espère que tu ne vas pas te contenter de t’habiller en noir comme chaque année, m’a-t-il dit. Pour ce genre d’endroit, très bien se vêtir est une question de survie. »

D’accord, mais s’habiller en noir aussi est une question de vie ou de mort le soir d’Halloween : je vous ai dit l’an dernier qu’il ne fallait pas provoquer les esprits qui sont de sortie ce soir-là en affichant trop de couleurs. J’ai réussi sans difficulté à composer une tenue de soirée potable et me suis mise en route vers l’opéra.

Le vampire m’attendait devant l’entrée, avec un sourire qui signifiait clairement qu’il allait beaucoup s’amuser. J’ai appris à connaître ce regard, et ça augure tout sauf un reportage tranquille. Mais Halloween n’est pas fait pour se reposer, n’est-ce pas ? Ce qui me surprend, en revanche, c’est que l’entrée de l’opéra soit totalement déserte, mais j’imagine que les créatures de la nuit ont chacune leur propre moyen d’entrer dans le bâtiment.

Heureusement, le vampire a choisi à ma demande des places en balcon, et le plus près possible d’une porte de sortie. (On ne sait jamais, toutes les précautions sont bonnes à prendre.) Vu la foule qui nous entoure, je me dis que c’est judicieux. L’opéra est plein à craquer de gens à crocs, de loups-garous, de sorciers et…

« Bon sang, je n’avais jamais vu de momie en vrai, je murmure en en voyant une patienter vers les premiers rangs. Mais il n’y en a pas dans cette ville. Je veux dire, elles font le voyage d’Egypte pour voir cet opéra ou bien ?

– Certaines, oui, répond le vampire sur le même ton. L’opéra a une réputation mondiale. Et tu oublies les musées, ma chère. Tu ne crois pas que les momies et autres reliques vont y rester le soir d’Halloween ? »

Certes, je n’y avais pas pensé. J’occupe les trois minutes suivantes à détailler le public hallucinant réuni ce soir-là. Pas à dire, j’ai bien choisi mon reportage. Le rideau s’ouvre enfin, après qu’une créature pâle et décharnée (un genre de mort-vivant) ait annoncé le sujet du spectacle et nous ait remerciés d’être venus.

L’opéra dure bien deux heures, moins qu’un opéra composé par des humains, mais c’est largement suffisant. Mon compagnon vampire me révèle que ça ne peut pas être davantage parce que les créatures de la nuit sont du genre à ne pas tenir en place : la longueur est donc parfaite. L’histoire, une sorte d’Orphée et Eurydice version créatures de la nuit, compte moins que les effets que je vois se déployer sur scène. Les décors censés montrer les Enfers ont été construits pour l’occasion, et des effets obtenus par sortilèges rendent la chose encore plus lugubre et magnifique. Quant aux goules, je m’habitue assez vite à leur façon très particulière de chanter, et j’en discerne même une qui le fait moins bien que les autres. Comme quoi, surnaturel ou non, personne n’est parfait. (Retenez bien cette parole pleine de sagesse.)

Ce sont les réactions du public qui sont intéressantes – et sacrément déstabilisantes pour tout humain normalement constitué. Pendant les airs les plus émouvants, des fantômes se pâment en virevoltant jusqu’au plafond, et certains loups-garous ne peuvent retenir un hurlement à la fin du premier acte. A ma gauche, une sorcière se mouche bruyamment pendant une scène déchirante entre Orphée et Eurydice – bon, ça, c’est une réaction normale. J’entends quelques ricanements satisfaits quand Eurydice est condamnée à rester aux Enfers pendant le dernier tiers de la pièce. Le personnage d’Hadès est unanimement apprécié : j’avoue que la goule qui l’incarne a un charisme assez impressionnant. Quand, à la toute fin, les goules qui jouent les bacchantes se précipitent pour déchiqueter le pauvre Orphée, la plus grande confusion règne. Certaines créatures affamées claquent des mâchoires dans le public, d’autres laissent libre cours à leurs larmes devant la tragédie, d’autres encore frappent des mains avec des exclamations approbatrices.

Déstabilisant, je vous dis.

Quand l’opéra se termine, toute la salle se remplit d’exclamations et d’applaudissements, auxquels le vampire et moi nous joignons avec enthousiasme. Pas seulement pour nous fondre dans la foule : je crois qu’il a vraiment aimé, et je ne peux pas dire que l’expérience m’ait déplu. Une fois le rideau baissé, cependant, la foule ne se calme pas, bien au contraire. J’entends à nouveau des claquements de mâchoires provenant de toutes parts.

« La fête ne fait que commencer, explique le vampire. Il est temps de partir. Enfin, je ne risque rien, bien entendu, mais si tu restes dans les parages quand ils sont dans cet état…

– J’ai compris. Empruntons la sortie de secours. »

J’ouvre la porte et dévale les escaliers, franchissant les étages jusqu’à la sortie. Le vampire me suit avec l’exaspérante grâce féline qui caractérise ceux de son espèce. En chemin, nous croisons un ou deux poltergeists un peu trop enthousiastes, mais rien d’agressif. Quand nous parvenons à l’entrée de l’opéra, la rue est aussi calme et déserte qu’à mon arrivée.

« Magnifique œuvre, qu’en dis-tu ? demande le vampire en parvenant à mes côtés. Ça faisait bien 110 ans que je n’avais pas vu une représentation d’Eurydice aux Enfers. Remarquable mise en scène.

– Je l’admets, même si je ne saisis pas encore toutes les subtilités du chant goulique, dis-je. Je crois bien que c’est la première fois qu’un journaliste ténébriste peut assister à l’intégralité d’un opéra de ce genre. Merci. »

Le vampire sourit, mais pour une fois, il semble plus sensible à ma remarque que satisfait de lui. Après tout, c’est grâce à lui que j’ai pu assister à cet opéra.

« Bon, la nuit est déjà bien avancée, mais elle n’est pas finie, déclaré-je d’un ton solennel. Est-ce que tu as l’idée d’un autre lieu, ou respectons-nous la tradition ? J’ai renouvelé le stock de DVDs et de disques, mais je n’ai toujours pas de sang dans mon frigo.

– Avec joie, répond le vampire. Il va cependant falloir que je me nourrisse d’abord. »

Nous quittons l’opéra. Pendant que je patiente devant la devanture d’une librairie spécialisée en grimoires et manuscrits anciens, le vampire s’éloigne pour aller se sustenter. Je suis en train de planifier l’achat d’un livre sur l’histoire de la musique chez les créatures nocturnes quand il revient. Le vampire tamponne délicatement le coin de ses lèvres avec un mouchoir avant de le ranger dans une poche.

« Quelque chose m’intrigue, dit-il. Tu penses toujours pouvoir survivre à cette nuit d’Halloween quand je suis dans les parages ?

– Et comment, je réponds. Je l’ai fait par deux fois, j’ai toujours un pieu sur moi et je suis toujours aussi insensible à tes bonnes manières.

– C’est ce que nous verrons cette année.

– Pari tenu. »

Pendant que nous nous marchons, je suis déjà en train de structurer dans ma tête ma critique de l’opéra goulique. Je remarque à peine une jeune fille énamourée qui demande un autographe au vampire – apparemment, son album de l’an dernier a bien marché dans certaines sphères. Pour information : oui, je suis toujours en vie après cette nuit d’Halloween (évidemment, puisque vous êtes en train de me lire), je suis toujours humaine et la musique était bien. Pour survivre à un vampire qui passe la nuit chez vous en 2017, il suffit d’être journaliste ténébriste et de le connaître depuis trois ans. Comment, vous voulez plus de détails ?

Eh bien, sachez qu’à l’heure actuelle, j’ai tapé les trois quarts de mon article sur l’opéra des goules.

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