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Archive for October, 2016

Vampire exaspérant

“On ne change pas une équipe qui gagne.”

Joyeux Halloween à tous ! Il y a deux ans, j’avais publié cette nouvelle pour l’occasion. J’y racontais les déboires d’une journaliste ténébriste contrainte d’interviewer un vampire exaspérant et de l’accueillir chez elle pendant une nuit entière. Voici leurs retrouvailles, deux ans plus tard. Et non, elle ne l’apprécie toujours pas. (Je dois avouer que l’écoute intensive du groupe HIM m’a donné l’idée de cette histoire. Toute mon affection va à Ville Valo et à sa musique, que je caricature gentiment ici.)

Pour la première fois, je dois écrire mon article d’Halloween sur un sujet imposé.

Bon, l’avantage, c’est que ça me dispense de me creuser la tête pour en trouver un. L’an dernier, j’avais trouvé mon idée de reportage un mois à l’avance pour ne pas me retrouver à interviewer un vampire snob au dernier moment. Résultat : j’ai écrit un article passionnant sur un spécialiste des créatures de la nuit et son laboratoire. Mais si, vous savez ! le genre de type qui passe son temps à collectionner les grimoires et à soigner les goules et autres sorciers. Il ne demandait pas mieux que de passer une soirée tranquille pendant Halloween, tout comme moi. L’entretien eut lieu en début de soirée, et chacun resta chez soi ensuite.

Je bosse chaque soir d’Halloween : je suis journaliste ténébriste, je n’ai pas le choix. Chaque année, à la même date, je dois sortir le reportage qui va marcher et impressionner mon rédacteur en chef. Cette fois, mon patron m’a carrément devancée, puisqu’il a décidé de mon sujet d’Halloween à ma place. Comme mon papier Un vampire a passé la nuit chez moi : comment j’y ai survécu a cartonné il y a deux ans, il veut que je retrouve cet épouvantable snob à crocs pour écrire la suite.

Quel intérêt, me direz-vous ? Il se trouve que notre ami le vampire a apparemment choisi cette année pour sortir un album à titre confidentiel – destiné aux créatures nocturnes, vous comprenez – et qu’il donne un concert acoustique dans un petit bar du coin. Mon rédac chef veut que j’assure l’interview. Il s’est même permis une plaisanterie d’un goût douteux : « Je suis sûr que la nuit qu’il a passée chez toi lui a donné l’idée de faire ce disque ».

Mettons les choses au clair, pour ceux qui s’imaginent que j’aurais pris ce vampire en affection. Je me suis vraiment retenue de lui mettre un pieu dans le cœur jusqu’au dernier moment. Jusqu’à ce qu’il franchisse la porte de mon appartement pour rejoindre son cercueil, en fait. J’ai dû faire preuve d’une patience dont je ne me pensais pas capable pour supporter ses manières et ses lamentables tentatives de flirt. (Donc oui, il est tout à fait possible de résister à la séduction d’un vampire : affaire classée.) En plus, c’était un danseur correct – loin d’être exceptionnel.

Bref, inutile de préciser que l’idée de devoir l’interviewer à nouveau ne m’enchante absolument pas. Je ne peux même pas sortir à mon rédac chef une réplique cinglante comme : « Il faudra me payer pour que je fasse cet article », vu que… je suis payée pour le faire. Plus qu’à prier pour que ça passe vite. Voyons le bon côté des choses : au moins, je ne suis pas obligée de passer la nuit entière avec ce bonhomme comme il y a deux ans.

Vérifions nos affaires. Carnet, stylo, portefeuille, livre au cas où le concert serait ennuyeux, pieu, vêtements noirs et foulard. (Non, ce n’est pas pour me protéger d’éventuelles morsures, c’est parce qu’il fait froid. Vu le nombre de tuberculeux que je croise chaque jour au bureau, je préfère éviter de me mettre à tousser à mon tour.)

Le bar où le vampire joue n’est pas très loin de chez moi, et dans un quartier plutôt sympathique. Pas celui où la fête d’Halloween battra son plein. Je ne vais donc pas croiser de convoi de sorcières bourrées, ni de vampires qui se lancent dans des concours de récitation de poésie ou d’arias de Mozart. (Bien sûr que j’aime la poésie et Mozart, mais sérieusement, vous n’avez pas envie de voir des vampires en débiter.)

Le bar est plein quand je pousse la porte. Des gens, assis ou debout, sont occupés à bavarder ou à boire. Je distingue quelques humains, des vampires et des mages aussi. Public hétéroclite, ce qui annonce une ambiance plutôt sereine, a priori. Le vampire est déjà sur scène, et je m’arrange pour qu’il ne me voie pas. Il est assis sur un tabouret, sa guitare en main, et… C’est un joueur de flûte que je vois à sa droite ? Et un clavecin à sa gauche. Je ne sais pas à quoi va ressembler sa musique, mais une chose est sûre : le vampire a manifestement décidé d’impressionner la galerie.

Ce à quoi il s’emploie pendant la demi-heure suivante. Dieu merci, le concert est court. Le vampire, ramenant de temps à autre ses cheveux en arrière avec un air qu’il veut à la fois ténébreux et inspiré, enchaîne une suite de ballades et de chanson où il est question… d’amour éternel, de rejoindre les ténèbres avec sa dulcinée et de la lune qui brille. Je lui prédis plein de fans entre 14 et 20 ans s’il se décide à signer avec une major. A un moment, je retiens un fou rire en m’apercevant que son joueur de flûte présente un air de ressemblance avec Legolas – je crois que c’est un vampire aussi, mais je n’en suis pas sûre. Son joueur de clavecin a des air de majordome anglais : raide et sévère.

« Ah, ma chère ! Je me disais bien que je vous avais vue. »

Je lève les yeux du carnet où j’ai pris quelques notes. Le vampire m’a rejointe à une table, dans un coin du bar.

« Votre rédaction m’a prévenu, évidemment. Quel plaisir de vous revoir.

– Bonsoir. »

Restons calme. Ça ne durera pas longtemps.

« J’ai quelques questions à vous poser à propos de votre… musique, dis-je. Mon rédacteur en chef pense que l’article peut faire un tabac.

– C’est très aimable à lui, réplique le vampire avec la fausse modestie qui le caractérise. Qu’avez-vous pensé du concert ?

– Sincèrement, je pense que vous pouvez faire un malheur auprès de toutes les adolescentes un peu romantiques. Je pense aussi que vos airs ténébreux et vos mouvements de cheveux peuvent y contribuer au moins autant que vos chansons.

– Dois-je y déceler du sarcasme ? »

Il hausse un sourcil. Ce n’est pas le moment de se faire mordre en plein milieu d’une interview. Il faut redresser la barre. Et rentrer chez moi, où l’épisode final d’Edgar Allan Poe’s Murder Mystery Party m’attend.

« Pas forcément, répliqué-je le plus calmement du monde. En tout cas, allez-y, c’est votre moment. Vous avez cinq minutes pour défendre votre album et parler de votre musique. En gros : pourquoi c’est bien ? Je vous écoute. »

Le vampire se lance alors dans une grande tirade sur la poésie mourante de nos jours (je vous avais prévenus), l’absence de compositeurs intéressants, et pourquoi le romantisme semble-t-il disparaître comme la lune au petit matin ? (Il va falloir se calmer avec la lune, mon brave.) Lorsqu’il a fini, je regarde mes notes, estime que c’est largement suffisant et m’efforce de sourire convenablement à mon interlocuteur.

« Je vous remercie, c’était fort instructif. Mes compliments au flûtiste, offrez-lui un verre de sang de ma part. »

Je me lève et remets mon manteau.

« Vous partez déjà ? Je pensais que nous resterions un peu plus longtemps ici.

Nous ? (Je lève les sourcils, incrédule.) Il n’y a pas de nous qui tienne. J’ai fini mon reportage, je rentre chez moi.

– Je le sais bien, c’est pourquoi je vous suis. Votre rédacteur en chef m’a dit que j’allais passer la nuit chez vous, comme il y a deux ans. Ça fait partie de la promotion, je suppose…

– Mon rédac chef vous a dit quoi ? »

Et soudain, je comprends le sourire fourbe et la plaisanterie douteuse de mon supérieur il y a quelques semaines.

« Rien ne vous oblige à faire ça. Et puis, je n’ai même pas de sang dans mon frigo, ne l’oubliez pas. Vous allez vous ennuyer à mourir, comme la dernière fois.

– Je me suis déjà nourri, dit le vampire. Et je ne me suis pas du tout ennuyé il y a deux ans. Nous pourrions regarder la suite de… Ah, ce film que vous m’avez fait voir cette nuit-là.

La Famille Addams, je réponds d’un air sombre.

– Oui, c’est ça. Ou regarder l’intégralité des Twilight.

– Merci bien, j’ai déjà assez d’un cauchemar sur les bras. Attendez, les Twilight ? Vous n’êtes pas sérieux ?

– Non, je vous testais. Vous ne croyez pas que je vais supporter de regarder des vampires à paillettes ? (Il ramène ses cheveux en arrière d’un air satisfait.) Votre rédacteur en chef m’a assuré que les deux parties seraient gagnantes : moi avec un article promotionnel, vous avec une prime.

– Une prime ?

– Pour être parvenue à me supporter une seconde fois.

– Ça se conçoit, il m’a déjà réservé des surprises de ce genre. Il doit vraiment tenir à cet article pour vouloir à tout prix nous remettre dans la même pièce.

– Je le crois. On ne change pas une équipe qui gagne. (Je lève les yeux au ciel.) Je vous suis, donc ?

– Suivez-moi. Je vais d’abord appeler mon rédacteur en chef et s’il s’avère que c’est une entourloupe de votre part, je vous promets que mon article sera beaucoup moins civilisé que le précédent. »

Un instant plus tard, je dois me rendre à l’évidence : ce n’est pas une arnaque. Vu le ton très satisfait de mon rédac chef au téléphone, j’ai intérêt à rendre l’article du siècle si je veux rester haut placée dans son estime. Il me faut donc trouver une nouvelle idée : hors de question de supporter ce vampire chez moi pendant les dix prochaines heures.

« On ne va pas aller chez moi tout de suite. Vous connaissez des maisons hantées intéressantes ?

– Elles risquent d’être agitées, cette nuit. Lesquelles avez-vous déjà visitées ? »

J’énumère la demi-douzaine que je connais.

« Oh, vous n’avez pas encore vu la plus intéressante. Elle est sensationnelle, je vous le garantis. Vous avez de quoi vous défendre, par contre ? Juste au cas où.

– Vous êtes immortel et vous n’êtes même pas fichu d’assurer ma protection ?

– Je pensais que vous la refuseriez. Parfait, allons-y. »

Nous voilà partis. Après tout, ce qui va suivre sera forcément plus intéressant que tout ce que j’aurais pu écrire si j’avais dû inviter directement le vampire chez moi. Un moment, j’ai envie de tout planter là devant le ridicule de la situation : me voilà, le soir d’Halloween, à arpenter les rues de la ville avec un vampire dont la principale occupation est de ravager le cœur des jeunes filles en fleur. Pour mon travail. Certains diront qu’on peut faire pire.

L’espace d’une seconde, je suis tentée de dire qu’ils ont raison. Mais je garde quand même mon pieu à portée de main.

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