Feeds:
Posts
Comments

Archive for November, 2015

Le Vampire de la rue Morgue

L’affiche de ma pièce de théâtre, Le Vampire de la rue Morgue © Alixe Goellner

Je n’en ai pas souvent parlé sur ce blog : dans la vraie vie, je suis écrivain. J’aime jeter des petites fictions sur internet parce que je ne vois pas où je pourrais les publier, quel éditeur en voudrait. Mais dans la vie réelle, il m’est arrivé d’être éditée, et d’y gagner quelques pièces sonnantes et trébuchantes. J’ai publié un premier roman, Clothilde & Adhémar, puis un roman-feuilleton, Le Manoir d’Érèbe, ce qui vous a valu il y a trois ans mon petit essai Comment écrire du gothique. À ce jour, c’est toujours l’un des articles les plus consultés de ce blog, à mon grand plaisir.

Mon roman-feuilleton a été publié en 2012. Depuis, même si j’ai écrit quelques histoires pour moi, j’ai surtout publié des articles ici et là sur internet, des interviews et un essai sur Jack White. Je me suis longtemps demandé quelle serait la prochaine histoire que je pourrais publier à l’extérieur.

Jusqu’à ce jour, il y a environ un an, où j’ai montré une pièce de théâtre à mon amie Maïté Cussey, comédienne et metteuse en scène qui dirige le Théâtre Ishtar. J’avais écrit ce texte pour moi, mais je voulais savoir s’il était jouable, et surtout s’il tenait la route. À l’époque, Maïté et moi jouions toutes les deux dans Britannicus, un projet parallèle dans lequel nous avions été recrutées. La répétition venait de se finir, et nous étions attablées dans un McDo. Tandis que je mangeais mes frites, Maïté me donnait un avis constructif sur la pièce que je lui avais fait lire. Quand elle eut terminé ses remarques, j’osai cette phrase qui décida de mon destin :

« En tout cas, si jamais tu as besoin de quelqu’un pour t’écrire une pièce, n’hésite pas.

– Eh bien, justement… »

Un instant plus tard, je sortais mon carnet de mon sac pour y noter les instructions de Maïté. J’étais réquisitionnée pour écrire une pièce pour le Théâtre Ishtar. Les consignes étaient claires. La pièce devrait :

  • Durer environ une heure
  • Pouvoir être jouée par quatre acteurs
  • Comporter des références littéraires
  • Avoir une enquête
  • Avoir du mystère et de discrets anachronismes

Une fois ces instructions griffonnées sur mon carnet, j’ai relevé la tête et officiellement réitéré mon accord. Challenge accepted. J’ai promis à Maïté une plot line dans la semaine.

vampire rue morgue4

Isabella Poe (Maïté Cussey) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

C’était ambitieux, je le confesse. Mais ça m’a obligée à trouver quelque chose très vite. Un beau matin, je me trouvais dans le lugubre métro qui devait m’amener à mon lugubre stage quand soudain ! La révélation. Je n’ai pas gardé le sms que j’ai envoyé à Maïté, mais je crois qu’il disait à peu près ceci : « Un détective, une femme écrivain et le fantôme d’une jeune fille enquêtent sur des meurtres en série. »

Le sms a été validé dans l’heure. Pendant mes moments libres et la pause de midi, j’ai commencé à barbouiller mon carnet de stage de notes sur mes personnages et la pièce. Étape 2 : développer une intrigue détaillée et la remettre à Maïté.

J’aime cet état d’exaltation, quand on est vraiment inspiré, et qu’on est en phase de construction. Dans ces moments-là, j’ai tendance à avoir la musique des films Sherlock Holmes qui joue en permanence dans ma tête. (La première référence littéraire de ma pièce est un clin d’œil au détective. Je lui devais bien ça.) Vous savez, ces moments dans les films où vous voyez des héroïnes écrivains qui écrivent frénétiquement, ou des savants qui tartinent avec passion leurs tableaux à la craie ? C’est exactement ce qu’on ressent.

Becoming Jane

Sauf que je suis gauchère.

Je crois que j’ai mis entre dix et quinze jours à mettre au point l’intrigue de ma pièce. J’ai envoyé à Maïté un résumé complet sur deux pages, qui la détaillait du début à la fin, avec quelques notes sur le caractère des personnages principaux. Un beau petit document Word qui respectait bien les restrictions imposées. Mais comme l’a dit le Maître : les restrictions nous rendent plus créatifs.

Je suis encore sidérée d’avoir eu carte blanche. Maïté m’a dit plusieurs fois, au cours de ces dernières semaines, qu’elle connaissait bien mon univers et qu’elle m’avait demandé d’écrire pour elle en connaissance de cause. Ceci dit, quand j’ai envoyé mon résumé qui contenait, en vrac, un fantôme, des vampires, une scène assez sombre et une absence totale de morale, je me suis demandé si tout allait être accepté. Et ça l’a été.

C’est ainsi que la rédaction du Vampire de la rue Morgue fut officiellement lancée.

Entendons-nous bien : la pièce est tout public. Il n’a jamais été question d’écrire du grand-guignol, et quand je parle d’une scène sombre, c’est que l’atmosphère de ce passage l’est. Il fait peur. Mais ça m’allait parfaitement, parce que mes objectifs et ceux du Théâtre Ishtar se rejoignent. Le Théâtre Ishtar veut rendre le théâtre accessible à tous, tout en défendant l’égalité des genres. Ses deux précédentes productions avaient réussi le pari de faire jouer du Molière (Les Femmes Savantes, dans lequel j’ai eu la chance d’avoir un rôle) et Shakespeare (Roméo et Juliette) devant un public aussi varié que conquis. Avec Le Vampire de la rue Morgue, je voulais raconter une bonne histoire, amuser les gens sans les prendre pour des idiots, et les rendre curieux. Qui sait, peut-être auraient-ils envie de lire Carmilla ou Edgar Poe en sortant de la salle ?

Carmilla

Carmilla, dame vampire interprétée par Maïté Cussey dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Comme le casting allait être majoritairement féminin, j’ai eu l’occasion d’écrire des personnages de femmes intéressants. Là aussi, c’était une gageure : dans la plupart des mes histoires, on trouve une femme pour une majorité de personnages masculins. Là, c’était l’inverse.

Je me suis donc mise à griffonner, le soir en rentrant chez moi. L’atmosphère du lieu où je vivais à l’époque était assez lugubre, et pour m’accompagner, j’ai mis de la musique ou des films. Je me souviens de séances d’écriture en compagnie du cher Holmes, mais aussi d’Edward Rochester et même de John Thornton. (Je vous ai dit que les personnages féminins ne m’inspiraient pas avant.)

Histoire de me donner bonne conscience, j’ai effectué quelques recherches en rédigeant ma première version de la pièce. Je me suis abreuvée jusqu’à la lie de couvertures de penny dreadfuls, et je me suis plongée dans une atmosphère musicale particulière. Je me rappelle avoir écrit des passages entiers en écoutant les Variations Goldberg de Bach, et m’être fait peur toute seule en écrivant la scène où une créature terrifiante apparaît à deux de mes héros.

En Février, j’avais fini ma première ébauche et je l’avais recopiée sur ordinateur. J’écris toujours mes manuscrits importants à la main, avec des feuilles et un stylo bic. J’aime relire mes manuscrits, voir les ratures, les idées notées dans les marges. C’est peut-être old school, mais ça a son charme, et c’est la seule manière pour moi d’écrire mes projets importants.

jo march

Exactement comme cette chère Jo March.

Cette fois, mon manuscrit allait être lu dans son intégralité par la metteuse en scène. Et même si Maïté avait déjà approuvé mon intrigue, j’avais quand même quelques craintes. Que la pièce soit ennuyeuse, que l’humour ne fonctionne pas, que les dialogues soient trop enfantins… Cependant, s’il y eut effectivement des retouches à faire, elles n’ont pas été de cet ordre. Pour une raison mystérieuse, l’histoire a été jugée assez bonne, et l’humour aussi.

L’histoire, la voici (oui, c’est le résumé officiel) : Dans les rues de Londres, des jeunes filles sont retrouvées assassinées. Lorsqu’une troisième est découverte rue Morgue avec deux marques sur le cou, le détective John Hillingworth soupçonne un vampire d’être à l’œuvre. Il décide de mener l’enquête, mais ne sera pas seul ! Isabella Poe, un écrivain spécialiste du surnaturel et Roseleen, un fantôme de jeune fille qui a réponse à tout, acceptent de l’aider. Au cours de leurs aventures, ils rencontreront Carmilla, l’aristocrate qui règne sur les vampires de la ville, un poète un peu trop amoureux des ténèbres et peut-être… le diable lui-même. Mais qui est l’auteur du meurtre de la rue Morgue ? Arriveront-ils à l’attraper ? Le temps leur est compté…

vampire rue morgue

Isabella Poe (Maïté Cussey), John Hillingworth (Ulysse Minéo) et Roseleen (Ariane Chaumat) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Le premier jet d’une histoire est toujours le plus facile à écrire. J’ai écrit celui de ma pièce sans contrainte, je me suis laissée porter par mes personnages et, malgré les consignes dont j’ai parlé, j’étais totalement libre. Les retouches, en revanche, prennent plus de temps que la rédaction d’une première version. C’est un travail long et minutieux, très difficile en ce qui me concerne. Et qui m’a parfois donné envie de m’arracher les cheveux. Ou d’envoyer valdinguer Jarvis Jr (le nom de baptême de mon fidèle ordinateur) à l’autre bout de ma chambre.

On m’a dit plusieurs fois, après lecture de la pièce mais aussi ses représentations, que le texte était « carré » et « cohérent ». Je réponds toujours que Maïté y a grandement contribué. Pour rendre Le Vampire de la rue Morgue jouable et dynamique, elle m’a demandé d’inverser certaines scènes, et de rajouter des dialogues pour laisser à des comédiens le temps de se changer. Écrire des répliques supplémentaires m’a notamment permis d’étoffer le personnage de mon détective, John Hillingworth… et de lui donner une de ses meilleures répliques.

James Leander, le poète

En revanche, je n’ai pas eu à retoucher la scène du poète, James Leander (Ulysse Minéo), qui reste une de mes préférées © Alix Debiaune

J’ai eu la chance d’avoir mon mot à dire sur quelques éléments de mise en scène. (Ce dont, à mon avis, peu de dramaturges peuvent se targuer.) Quand nous avons eu nos premières discussions sur Le Vampire de la rue Morgue avec Maïté, j’ai pu donner mon avis sur les comédiens que je souhaitais voir dans tel ou tel rôle. Je me souviens avoir insisté pour qu’Ariane Chaumat joue Roseleen, et ce, dès que j’ai écrit les premières lignes du résumé. Ce personnage de fantôme est le seul de la pièce que j’avais déjà utilisé auparavant – elle hante mes histoires depuis des années. Je savais qu’Ariane était parfaite pour le rôle, mais mon amie metteuse en scène était légèrement sceptique… Jusqu’à ce qu’elle lise les premières scènes. Le fait est qu’après les deux premières de la pièce, Ariane Chaumat s’est acquis un tout nouveau fan club dans le public.

vampire rue morgue2

Roseleen (Ariane Chaumat) et John Hillingworth (Ulysse Minéo) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

J’ai aussi eu droit de regard sur la musique, qui a été merveilleusement composée par Louis Nas pour l’occasion. Je voulais du clavecin dans la scène de Carmilla, et une musique effrayante pour la Créature. J’ai aussi demandé à ce que la robe de Roseleen soit blanche – c’était ma seule exigence concernant les costumes. (Chapeau bas à Mad’Hands, qui les a créés. Je garde un souvenir amusé du soir où nous avons décidé de la contacter.) J’ai aussi eu le droit de choisir l’illustratrice qui a conçu l’affiche de la pièce – la merveilleuse Alixe Goellner, qui a parfaitement saisi mes personnages. En fait, je me rends compte que j’ai eu mon mot à dire sur beaucoup de choses, et je suis persuadée que c’est exceptionnel. (Et je me sens soudain pleine de gratitude envers l’existence et, encore une fois, envers Maïté Cussey.)

L’écriture du Vampire de la rue Morgue m’a pris sept mois, retouches incluses. Entre temps, j’ai quitté Lyon, et j’y suis revenue juste à temps… pour la première. Je me souviens du jour où une amie du Théâtre Ishtar m’a envoyé un message sur Facebook pour me dire que les comédiens entamaient leur première lecture officielle de mon texte. J’ai fait une danse de la joie. Et nous arrivons à aujourd’hui, à la fin de cette histoire.

thomas sharpe

Une vraie fin avec un happy end, oui – et le sourire de Thomas Sharpe. Romantisme victorien, tout ça.

Ou plus exactement, au 12 Novembre 2015. Le soir de la première. Je n’avais assisté à aucune répétition du Vampire. Je pense que j’aurais probablement refusé si j’en avais eu l’occasion. La surprise était totale.

Je pense que Maïté ne m’en voudra pas si je dévoile ceci : elle a choisi de placer les comédiens en situation lorsque le public entre dans la salle. Lorsque les portes se sont ouvertes, nous avons pu voir Isabella Poe à son bureau, avec Roseleen qui virevoltait autour d’elle, et entendre la musique qui les enveloppait. (Oui, Ariane Chaumat parvient à virevolter quand elle joue un fantôme.) Je me suis immédiatement sentie chez moi. Voir son univers qui prend vie est une expérience très étrange, exaltante, et aussi curieusement réconfortante.

Je crois que le plus angoissant en tant que dramaturge, lors de la première de sa pièce, c’est de se trouver au milieu du public et de littéralement sentir ses réactions. À quel moment va-t-il rire ? Est-ce qu’il s’ennuie ? Est-ce qu’il aime ce qu’il voit ?

vampire rue morgue3

Roseleen (Ariane Chaumat) et Clarimonde (Rose Benz) dans Le Vampire de la rue Morgue © Alix Debiaune

Dans mon cas, l’histoire se finit bien, puisque les deux premières représentations – les 12 et 13 Novembre 2015 – du Vampire de la rue Morgue ont reçu une réaction unanimement positive. Les comédiens et la metteuse en scène méritent tous les éloges qu’ils ont reçus. Je serais d’ailleurs négligente si je ne mentionnais pas Ulysse Minéo et Rose Benz, qui m’ont ravie dans leurs rôles respectifs de John Hillingworth (et du poète) et de Clarimonde. La costumière et le compositeur se sont aussi attirés des louanges, à juste titre. Beaucoup de gens sont venus me trouver à la fin des deux représentations pour me poser des questions sur les personnages et me donner leurs retours – parfois très approfondis. Je ne m’attendais pas à de telles réactions. Et quand certains m’ont dit qu’ils avaient eu envie d’aller fureter du côté de la littérature pour mieux comprendre les clins d’œil de la pièce, je me suis dit que le pari était gagné.

Ces deux soirs vont rester gravés dans ma mémoire. C’est un merveilleux encouragement pour la suite : nous n’en avons pas fini avec Le Vampire de la rue Morgue, qui sera joué ailleurs. Par-dessus tout, ça m’a permis de voir mes personnages prendre vie sur scène. De voir mes enfants d’encre et de papier s’incarner en êtres de chair et de sang dans le monde réel.

Beaucoup d’auteurs ne peuvent pas en dire autant. Et à cause de cela, je me sens plus que jamais l’âme d’un jeune écrivain enthousiaste et prêt à noircir de nouvelles pages avec son stylo.

Je me demande à quoi va ressembler la suite.

Advertisements

Read Full Post »