Feeds:
Posts
Comments

Archive for October, 2015

fantin-latour - hommage à delacroix

Fantin-Latour – Hommage à Delacroix (1864)

Cette histoire est affectueusement dédiée à un cercle de musiciens et d’artistes qui ne compte aucun vampire parmi ses membres.
Je crois.

8 Octobre 1891 :

Suis allée au théâtre voir la dernière mise en scène d’Hamlet au Globe. Acteurs très bien, rôle-titre un peu trop fébrile, peut-être.
Ce style télégraphique ne me sied pas du tout, surtout pour raconter ce qui a suivi la représentation. J’ai été présentée à Oscar Wilde. J’ai eu du mal à conserver mon calme, étant donné l’admiration sans borne que je voue à l’écrivain, mais je crois avoir été très bien. Il me semble que j’ai fait bonne impression – à moins que Wilde n’ait utilisé son sourire amusé pour dissimuler quelque chose. Je lui ai dit que j’étais écrivain, et j’ai mentionné ma dernière nouvelle publiée.

« Dans ce cas, ma chère, vous devez absolument vous rendre demain soir au salon de *** », a-t-il dit.

Il y sera, naturellement. Je suis impatiente !

10 Octobre 1891 :

Je suis rentrée si tard hier que je n’ai pas eu le temps d’écrire mon journal. Disons plutôt que je me suis couchée immédiatement, sans pouvoir dormir tout de suite, cependant.

Je me suis rendue au salon en essayant d’être élégante, espérant avec mes habits modestes que mon esprit ferait le reste. L’endroit était rempli d’écrivains et d’artistes, que j’ai reconnus pour certains d’entre eux. Je connaissais les noms de presque tous les autres. Tous ont déjà une réputation, ne serait-ce que dans le cercle fermé des écrivains. Pendant un instant de pur effroi, je me suis demandé ce que je venais faire ici, mais ma fierté a repris le dessus – une seconde à peine avant que Wilde ne m’aperçoive et ne m’introduise à la compagnie.

Le dîner fut très bon et plaisant. Il y avait deux autres femmes – une actrice fort spirituelle et une danseuse – avec qui j’ai peu parlé, préférant la compagnie de Wilde et d’un jeune homme nommé Aloysius. Je ne sais pas exactement ce qu’il fait – il se dit poète ou musicien à ses heures. Quoi qu’il en soit, sa conversation était délicieuse.

17 Octobre 1891 :

Ai à nouveau été invitée à un dîner hier soir. Cette fois-ci, j’étais la seule femme, mais je me suis sentie beaucoup moins intimidée que la semaine dernière. J’ai toléré les cigares de ces messieurs afin de les suivre au salon après le repas, ce qui les a grandement amusés. Il me semble qu’ils me considèrent comme une égale parmi eux. Du moins, ils ne me regardent jamais avec condescendance, et m’ont fait quelques compliments discrets sur mes histoires.

Aloysius était présent. Il a pu se mettre au piano à la fin de la soirée pour nous jouer un morceau de sa composition, qui nous a tous laissés mélancoliques. Fort heureusement, Mr Rossetti a lancé une plaisanterie qui remis les choses en ordre. Je suis rentrée à une heure très avancée, ce qui était bien audacieux pour une demoiselle respectable. Mais je n’étais pas sans escorte : Aloysius s’est proposé pour jouer les chaperons, un rôle dont il s’est acquitté avec les honneurs.

« Vous avez un étrange prénom. Un joli prénom, lui ai-je dit sur le pas de ma porte. Je suis certaine que vous pourriez faire le sujet d’une excellente histoire.

– La vôtre, par exemple ?

– Peut-être, s’il m’en prenait l’inspiration. Je vous connais suffisamment pour composer un poème, désormais. Pour un roman, il me faudrait davantage. »

Il a paru réfléchir un instant, et ses yeux m’ont fixée comme s’il m’étudiait.

« Eh bien, si vous désirez davantage d’informations, je puis aisément me libérer dans trois soirs. Cela vous convient-il, mademoiselle l’écrivain ? »

Nous avons ensuite convenu d’un lieu et d’un horaire de rendez-vous. Quand il est reparti, j’aurais juré qu’il souriait.

21 Octobre 1891 :

Si les événements continuent ainsi, je vais réellement écrire un roman sur toute cette période, de mon intronisation parmi les écrivains londoniens à mon amitié avec Aloysius. Car je suppose que nous sommes amis, maintenant. Se promener la nuit en parlant de littérature et de la meilleure façon d’accommoder une veste ne peut pas avoir d’autres conséquences.
En fait d’informations, il m’a surtout livré ses impressions de Londres, et une opinion cynique sur l’abrutissement du genre humain en général – du moins dans les limites de l’Angleterre.

« Si le sort de l’humanité est si désespéré, n’est-ce pas à nous autres artistes de transmettre notre goût du savoir en publiant des écrits, en incitant les gens à lire, à aller plus loin que la dernière édition du Times ?

Il a considéré la question. « C’est là un parti pris courageux. Presque une cause perdue, pour ainsi dire. J’ai vécu assez longtemps pour constater que les choses vont en se dégradant. Ceci dit, si vous pensez inverser la tendance…

– Mr Rossetti le croit, et c’est aussi mon opinion. Vous êtes d’un pessimisme ! dis-je en riant. Et vous ne semblez guère âgé que de dix ans de plus que moi, tout au plus, sans indiscrétion. Mais puis-je demander combien de temps vous avez vécu ?

– Largement plus d’un siècle, dit-il le plus sérieusement du monde.

– Si c’était vrai, cela vous aurait donné le temps d’agir contre la décrépitude humaine.

– J’observe, et je jette éventuellement quelques morceaux de piano ici et là. Cela me suffit.

– Je ne suis pas certaine que cela vous suffise.

– Votre optimisme vous perdra, mademoiselle.

– Oh, j’espère bien ! Je ne consomme jamais les émotions à moitié. »

Cette fois, Aloysius a ri franchement. En passant sous un réverbère, je me suis rendue compte qu’il était très pâle. Apparemment, ça n’est pas entièrement dû au contraste causé par ses sempiternels habits noirs. J’espère qu’il ne finira pas comme ces poètes maladifs, mais il ne m’a jamais semblé souffrant. Étrange.

24 Octobre 1891 :

Mon roman est officiellement commencé. J’en ai bâti le plan hier et je me suis lancée, après avoir racheté des réserves d’encre et de papier. Je n’ai divulgué mon intrigue à personne, mais je sais que je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’en toucher un mot à Mr Wilde la prochaine fois que je le verrai. Je suis certaine que le sujet l’intéressera.

« Quel en est le sujet ? m’a demandé Aloysius alors que nous sortions de l’opéra.

– Vous et d’autres, ai-je répondu avec un sourire. Ne vous flattez pas trop vite. Disons que vous constituez un motif intéressant. »

Au moment de le quitter, je lui ai serré la main. Elle était très froide. Pour la première fois, plusieurs informations se sont réunies dans ma tête et m’ont fait voir Aloysius sous un jour encore plus intrigant.

« Si vous étiez un vampire, me le diriez-vous, tout en sachant que je garderais le secret ?

– Pas avant que vous ne rédigiez le chapitre dix. Il faut garder un peu de suspense pour vos lecteurs. »

Il m’a quittée sur un salut théâtral. Aloysius semble de bien meilleure humeur, ces jours-ci.

28 Octobre 1891 :

Je pensais avoir fait la découverte du siècle, tout au moins de la semaine : Aloysius est un vampire ! Il s’avère que notre petit cercle d’écrivains élégants et raffinés est déjà au courant. Tout cela est déprimant.
Je n’ai rien révélé, bien entendu : un auteur a glissé une allusion à la condition d’Aloysius d’un air tout à fait détaché, et mon « secret » n’en a subitement plus été un. Orage, désespoir : Aloysius est donc un mystère partagé. Le fait qu’il soit un vampire n’a pas l’air d’affoler ces artistes outre mesure, il le rend simplement plus intéressant.

Au moins ai-je la certitude qu’aucun d’entre eux n’a écrit de roman où il figurait.

30 Octobre 1891 :

« Vous semblez déçue, m’a dit Aloysius.

– Faire des découvertes qui l’ont déjà été a quelque chose de terriblement frustrant.

– Je vous l’accorde, mais vous avez eu le mérite de parvenir à cette conclusion seule. Que les autres aient été au courant avant vous n’y change rien.

– Je suppose qu’aucun de nous ne risque quoi que ce soit en votre compagnie ?

– Absolument rien, je suis navré de le dire. »

Nous entamions tout juste notre promenade du soir et la ville était délicieusement animée. J’ai rarement connu un mois aussi rempli, et je dois avouer que ce n’est pas pour me déplaire. Un roman en cours, et de nouveaux amis dont l’un d’eux s’avère être un vampire tout à fait bien élevé. Je crois que je préfère ne pas tout connaître de ses habitudes, pour le moment. Pas avant de rédiger le chapitre 14.

Fin ?

Advertisements

Read Full Post »