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Archive for October, 2014

Cette nouvelle a été écrite pour Halloween. J’espère qu’elle vous amusera, n’hésitez pas à me donner des retours. Joyeux Halloween tout le monde ! Et prenez garde à ce qui vous attend dehors. (Je crée officiellement la profession de journaliste ténébriste. Merci à l’amie qui m’a soufflé le second mot – elle se reconnaîtra.)

Chaque année, c’est la même question : que faire pour Halloween ?

J’ai été invitée à une ou deux soirées que j’ai dû poliment refuser. Le soir d’Halloween, je bosse. S’il y a bien un soir dans l’année où mon boulot se justifie, c’est celui-là.
S’il y a bien un soir où je dois rendre l’article démentiel, l’interview qui tue, l’investigation inédite, c’est le 31 Octobre.

C’est peut-être pour ça que je n’ai jamais d’idées. Trop de pression.

Enfin, ce n’est pas que je n’en ai pas. J’en ai. Mais elles sont d’un bateau…
Les tables Ouija ? Surfait. J’invoque des esprits toute l’année pour les interviewer : niveau originalité, on repassera. J’ai récemment conclu une série d’entretiens avec Mary Stuart et je dois dire que j’ai failli l’appeler pour une interview bonus. Tricherie.

Qu’est-ce qui nous reste ? Les cimetières. Bon. On est toujours sûr d’y trouver un cadavre ambulant ou deux. Rares sont ceux qui acceptent d’être enregistrés et surtout pas le soir d’Halloween – ils ont tous rendez-vous dans des cryptes. Les fêtes des morts-vivants sont vraiment, vraiment très déstabilisantes pour les vivants.
Il y a aussi les maisons hantées. Plutôt sympa… J’entends déjà mon rédac chef me demander quand j’en aurais fini avec les fantômes. Sérieusement, qu’est-ce qu’il nous reste d’autre ? Il faut être suicidaire pour rencontrer des loups-garous la nuit – même sans fourrure, ils sont d’humeur instable. Les sorcières deviennent hystériques le soir d’Halloween, inutile de compter là-dessus.
(Vous savez, quand les filles font des « soirées Disney » en reprenant en chœur les chansons des films ? Les soirées entre sorcières, c’est ça. En mille fois pire et évidemment pas devant des Disney.)

Bon, plus qu’à trouver quelqu’un d’autre. Après avoir mis mon appareil photo autour de mon cou et pris un sac en bandoulière, je quitte ma baraque et pars en quête. L’avantage, c’est qu’il fait nuit tôt en cette période de l’année : si je trouve quelqu’un à interviewer assez vite, je peux espérer passer une fin de soirée tranquille chez moi devant la Famille Addams.

Évidemment, c’est Halloween, le noir est de rigueur. (Pas de couleurs, pas de provocation inutile. Ce serait bête de se faire massacrer pile le soir où tout l’au-delà est de sortie. Restons pro.) Pas besoin de chercher loin, j’ai des vêtements sombres plein mon placard et la pâleur qu’il faut.
On y va.

Les rues à prendre en priorité ? Les vieilles. Si on évite les cimetières et les maisons hantées, il ne reste plus que ça. J’en fais trois ou quatre avant de tomber sur un type emmitouflé dans un long manteau noir, le visage caché dans la pénombre. Ils sont toujours tellement snobs.

« Bonsoir. J’aurais besoin de faire une interview de quelqu’un comme vous ce soir, c’est urgent. Je serai vraiment, vraiment ravie que vous me l’accordiez, je dois rendre un papier ce soir ou mon rédacteur en chef va me tuer.

– A moins que quelqu’un d’autre ne le fasse avant lui. »

Je note qu’il a une jolie voix. Comme la plupart des gens de son espèce, cela dit.

« Vous avez tous un humour assez prévisible, je suis désolée de vous le dire. On peut faire ça où vous voulez, sauf ici, chez vous ou dans un repaire de gens comme vous.

– Ce qui laisse peu d’options.

– C’est vrai. A prendre ou à laisser. Vous avez peut-être entendu parler de notre journal ? (Je lui tends ma carte, qu’il lit sans peine dans l’obscurité.) Alors ? Je croyais que les vampires aimaient les entretiens.

– Sans vouloir vous vexer, votre humour est désastreux. Je suppose que vous n’avez pas de sang dans votre frigo ?

– Vous m’avez vue ? Je suis journaliste ténébriste, pas fournisseuse des créatures de la nuit. Ça sera rapide. Vous pourrez vous nourrir une fois reparti, ça ne prendra pas la nuit. (Je soupire.) Ou, si vous avez vraiment faim, vous pouvez y aller maintenant. Mais pas sur moi. Je suis armée, je vous préviens.

– Je me suis déjà nourri. J’aime bien discuter autour d’un verre, c’est tout. Je vous suis, faisons cela chez vous.

– Grand merci, vous venez de sauver mon Halloween. »

Je me remets à marcher en direction de la maison. A côté de moi, il ne fait aucun bruit, évidemment. Histoire de respecter son image : les vampires sont des gens sophistiqués, distingués, élégants, etc. Ah non mais. Je mettrai un disque de rock en bruit de fond en rentrant, tiens. (Quoiqu’il serait fichu de me donner le nom du producteur et la date où la chanson a été enregistrée, juste pour confirmer son statut de puits de science.)

Je tourne la clé dans la serrure, le précède et allume la lumière.

« Vous pouvez rentrer. Bienvenue chez moi. »

Une fois la formalité d’usage accomplie, le vampire fait un pas, regarde autour de lui, hoche la tête.

« Charmant. J’imaginais l’endroit moins intéressant. »

Snob, je vous dis.
Je lui fais signe de s’asseoir, je sors carnet et stylo de mon sac avant de m’asseoir en face du vampire. Magnétophone en marche.

« Allons-y gaiement. Quand êtes-vous né ?

– Vous tenez vraiment à me poser cette question ? C’est tellement banal.

– Je sais. Je vous ai dit que je n’avais pas d’idées.

– Vous ne l’avez pas dit.

– Je l’avoue. J’ai des questions de secours toutes prêtes, les clichés habituels quand on ne sait pas quelles questions poser.

– Pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il se cale dans sa chaise et repousse les cheveux qui lui tombent devant la figure avec un geste aristocratique. Exaspérant.) Des entretiens avec des vampires, il y en a eu des dizaines, que dis-je, des centaines, probablement. Des road movies nocturnes aussi, quand j’y pense.

– Que voulez-vous dire ?

– Vous savez, quand l’un d’entre nous entraîne un humain dans notre monde, en lui présentant des fantômes, des lieux particuliers…

– Oui, je vois. Les blogueuses adorent ça. A mon avis, c’est un truc de rockstar : vous faites ça pour les séduire. Ce sont des groupies. Les articles qu’elles écrivent sont toujours élogieux et vous, vous avez droit à quelques gouttes de leur sang en prime. Ça, c’est banal.

– Alors, pourquoi ne pas essayer quelque chose de différent ? (Il a un sourire qu’il veut sans doute inquiétant.)

– Je vous écoute.

– A ma connaissance, personne n’a jamais écrit quelque chose comme : « Un vampire a passé la nuit chez moi – comment j’y ai survécu ».

– Mauvaise blague. Il ne se passera rien entre nous et je suis armée.

– Rien que vous ne souhaitiez.

– Je vous en prie. Je veux un bon article, c’est tout.

– Et vous l’aurez. Je suis d’accord pour faire cette interview, mais franchement, autre chose aurait pu être tellement plus original.

– Attendez une minute. (Réfléchissons. Réfléchissons vite et bien.) En gros, vous restez ici. Vous n’essayez pas de me mordre. Vous ne me séduisez pas.

– Promis. A moins que…

A moins que je ne le veuille, j’avais compris. Le but du jeu, c’est qu’au petit matin, vous repartiez dans votre cercueil et que moi, je sois toujours humaine, parfaitement indifférente à vos bonnes manières et que je ne me sois pas endormie ?

– Exactement. »

J’examine le vampire une minute. Son air satisfait met le feu aux poudres. Il aime les défis, il va bien voir ce qu’il va voir. Je me lève à la recherche de mon téléphone.

« Je vais appeler mon rédacteur pour lui demander un délai. Ou alors… (Inspiration subite.) Je vais alimenter le site du journal au fur et à mesure que la nuit s’écoule. En direct live.

– Je n’y vois pas d’objection.

– Marché conclu. Vous n’invitez pas vos potes à crocs ici, hein ?

– Hors de question.

– Bien. »

Je sélectionne le numéro et, avant d’appuyer sur le bouton « appeler », je me tourne vers mon sujet d’article. Bon, d’accord, vers le vampire.

« Vous allez vous occuper comment ?

– Vous voulez dire quand vous ne me poserez pas de question sur ma vie et que je ne vous en poserai pas sur la vôtre ? Journaliste ténébriste, c’est un joli nom. (Je lève les yeux au ciel.)

– Voilà. J’ai des dvds, mais bon.

– J’ai aperçu votre collection de disques. Je connais tous les groupes, évidemment, mais j’avoue que je suis, comment dites-vous ? Un peu fan de certains d’entre eux. Vous savez danser ?

– Ben voyons. Vous êtes du début du XIXème siècle, pas vrai ? »

Je le vois acquiescer en attendant que mon rédacteur en chef décroche. La nuit va être longue. Y survivre sera un jeu d’enfant. Me retenir de lui planter un pieu dans le cœur, par contre…

Fin

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