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Archive for July, 2014

L’idée de cet article m’est venue après une conversation que j’ai eue hier soir à propos du nouvel album de Lana Del Rey. J’ai découvert cet album par hasard, alors que j’étais en pleine lecture d’un roman. Et là, miracle inattendu : la musique collait parfaitement avec le texte et n’a fait qu’intensifier ma lecture.
Du coup, j’ai repensé aux expériences de lectures marquantes que j’avais pu avoir, parce qu’elles avaient été accompagnées par le bon disque. C’est une association très simple, en fin de compte. Mais parfois, elle peut précipiter le lecteur dans un voyage assez prenant. Pour ne pas dire dingue. Pour ne pas dire… Bon.

La sélection ci-dessous concerne aussi bien des romans que des comics. Les circonstances de chaque expérience ont été différentes : j’espère que ces souvenirs mis bout-à-bout vous amuseront. Qui sait ? Peut-être même qu’ils vous donneront envie de créer vos propres associations, si vous n’avez jamais joué à ce jeu.

EXPÉRIENCE N°1 : AU CŒUR DES TÉNÈBRES DE JOSEPH CONRAD AVEC PUSH THE SKY AWAY DE NICK CAVE

 

Tu parles d’un voyage. A la base, je voulais juste rendre la lecture de Conrad plus supportable en découvrant le dernier album d’un artiste que j’admire énormément. Je devais lire cette longue nouvelle pour la fac : le style de l’auteur est dense, le sujet d’une noirceur et d’un pessimisme rarement égalés dans l’histoire de la littérature. L’histoire de ce jeune homme qui remonte un fleuve au cœur de l’Afrique Noire sur les traces de Kurtz, un ambigu collecteur d’ivoire, peut s’avérer assez traumatisante. (Un critique lui trouvait un équivalent avec le roman graphique From Hell d’Alan Moore, et je suis assez d’accord avec cette comparaison.)

Une chronique disait que Push The Sky Away était parfait à écouter en lisant un livre. C’est vrai : l’album ressemble à une BO de film. Mais si le disque contient des chansons plus lumineuses que ce que Mr Cave peut faire d’habitude, d’autres sont extrêmement sombres. Lire le passage de l’incendie final et des visions hallucinées du héros en entendant la voix caverneuse de Nick Cave est inoubliable. J’ai mis plusieurs jours à m’en remettre et, encore aujourd’hui, je me souviens parfaitement de ce que j’ai ressenti.

Livre et album fini, je revenais de (très) loin.

EXPÉRIENCE N°2 : JOKER DE BRIAN AZZARELLO ET LEE BERMEJO AVEC WHIP IT ON DE THE RAVEONETTES

Sans doute une de mes lectures les plus mémorables – et une de mes préférées. J’ai toujours adoré Batman, surtout à cause de son univers. Après tout, Batman en tant que personnage n’en constitue qu’une partie, mais mettez l’homme chauve-souris, Arkham Asylum, les villains et de bons auteurs pour écrire dessus, ça donne un truc assez dingue. L’univers de Batman est mon préféré, de très loin, dans tous ceux proposés par les comics. Et depuis que je suis allée voir The Dark Knight au cinéma en 2008, le Joker fait partie des personnages qui me fascinent particulièrement. Depuis, je lis la plupart des comics qui « font » la mythologie du personnage. Joker de Brian Azzarello et Lee Bermejo en fait partie. Le Joker de ce comics présente des similitudes assez frappantes (jusqu’à son apparence), avec le personnage joué par Heath Ledger dans The Dark Knight. Les deux œuvres sont d’ailleurs sorties à quelques mois d’intervalles : on dit communément que les grands esprits se sont rencontrés.

C’est un récit de 128 pages à peine, que je recommande de lire d’un coup. L’histoire est assez simple : le Joker sort de l’un de ses énièmes séjours à l’asile d’Arkham et veut reprendre la main sur Gotham City, que les gangsters de la ville se sont partagée en son absence. Tous les événements sont montrés à travers les yeux de Johnny Frost, la petite frappe qui est venu le chercher à l’asile. Le récit, très violent, peut vraiment déranger. A ne pas mettre devant tous les yeux.

Une nuit, je me suis installée tranquillement dans ma chambre avec le livre et l’EP Whip It On des Raveonettes dans les oreilles. Huit chansons noires, addictives et parfois frénétiques ont défilé en boucle dans mes oreilles pendant que je suivais les aventures ultraviolentes du Joker au fil des pages.

Je connaissais déjà cet EP, et je pensais avoir choisi la bande-son idéale. Le résultat a dépassé mes espérances. Beat City en suivant le Joker dans les endroits les plus sombres de Gotham, bon sang, ça claque. Je suis sortie de ma lecture bizarrement envoûtée. J’avais été en immersion dans un univers pendant… combien de temps, au fait ?

EXPÉRIENCE N°3 :  LA ROUTE DE CORMAC MCCARTHY AVEC SONGS FOR THE DEAF DE QUEENS OF THE STONE AGE

Lire un roman apocalyptique dans les transports de bon matin avec Songs For The Dead dans les oreilles n’était probablement pas une bonne idée. Surtout le passage où le père et son fils découvrent la cave et ses prisonniers (ceux qui ont lu comprendront). Ceci dit, l’ambiance était inégalable.

EXPÉRIENCE N°4 : PRÉLUDES ET NOCTURNES DE NEIL GAIMAN AVEC BLACK HOLES AND REVELATIONS DE MUSE

S’il y a bien UN truc auquel la musique de Muse se prête, c’est la lecture de comics. C’est simple : dès Take A Bow, j’ai l’impression d’être au début d’un film de super-héros. Pas vous ? Les chansons Exo-Politics et Knights of Cydonia contiennent aussi leurs moments d’epic epicness. (Et Map of the Problematique, dammit!) En somme, rien de tel pour accompagner la quête de Dream (alias Morphée alias Sandman alias l’un des Sept Éternels) à la reconquête de son royaume et de ses pouvoirs après des années d’emprisonnement.

J’ai beaucoup de mal, en général, avec les dessins de la série Sandman. Mais l’écriture de Neil Gaiman est tellement géniale que je veux bien faire un effort – et en général, je ne le regrette pas. Et puis, même si les images ont assez mal vieilli, ça leur donne un petit côté psychédélique qui colle bien avec la musique de Muse. Donc oui, accompagner Dream sur Terre, dans les Enfers et le monde des rêves à grands coups de « You and I must fight to surviiiiive », ça me va.

EXPÉRIENCE N°5 : ÂMES PERDUES DE POPPY Z. BRITE AVEC ULTRAVIOLENCE DE LANA DEL REY

Nous y voilà. Je n’ai pas encore fini ce roman (bientôt, bientôt) et je suis toujours en plein dedans. Je ne l’ai pas lu intégralement accompagné de musique, loin de là. Si j’avais choisi un album pour continuer ma lecture, ça aurait plutôt été Adore des Smashing Pumpkins. (Je sais que The Cure et Bauhaus sont cités un nombre incalculable de fois au cours du bouquin, mais ne poussons pas le cliché trop loin, voulez-vous ?)

Pendant que j’étais occupée à lire le livre de Poppy Z. Brite, quelqu’un a mis Ultraviolence de Lana Del Rey. C’est un album cinématographique, avec une vraie unité de ton, qui a très bien accompagné ma lecture. Mine de rien, c’est un album sombre et mélancolique écrit par une (encore) jeune femme. Entendre le spleen de la demoiselle en lisant la révélation des origines du vampire Nothing a eu un effet certain. Je n’avais jamais entendu l’album auparavant et c’était sans doute le meilleur moyen de le découvrir : installée dans un fauteuil avec ce bouquin dans les mains.

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Je n’ai jamais participé à des Top Ten sur ce blog, mais je cède à cette grande tradition sur l’invitation de Spleen La Jeune. Déjà, parce que j’aime son blog (et aussi son style d’écriture), deuxièmement parce qu’on s’entend bien sur Facebook – au XXIème siècle, ce genre de chose peut jouer.

Et le thème du jour est alléchant :

Les 10 personnages que vous aimeriez embarquer avec vous sur une île déserte

Alors ouais. Ouais, ça me dit bien. J’ajoute que le classement ci-dessous reflète mes idées du moment et qu’il se pourrait fort que je change d’avis demain. Cet article, lui, ne bougera pas.

(Article qui est sponsorisé par les Von Bondies, dont l’album Lack Of Communication est en musique de fond pendant je tapote mon clavier. Mais si, tu sais ? Le groupe dont le leader s’est méchamment encanaillé avec un certain White à Detroit il y a plus de dix ans. Bien sûr que tu sais. Je fais ma mauvaise langue parce qu’à côté de ça, l’album est un petit plaisir garage/western/etc.)

Donc. Les 10 personnages que je voudrais embarquer avec moi sur une île déserte soooont :

1) Jack Merridew dans Sa Majesté des Mouches. Je fais ça pour taquiner Spleen La Jeune mais surtout parce que j’adore ce personnage depuis que j’ai lu le bouquin de William Golding, il y a des années. Alors oui, Jack a un potentiel de dictateur en puissance, il est même un brin psychopathe, mais soyons honnête : je ne survivrais pas cinq minutes avec Porcinet ou Simon. (Ah, Simon…) Ralph, dans le genre boyscout sans peur et sans reproche… Pourquoi pas. Mais non.
J’en profite pour vous recommander le film en noir et blanc si vous ne l’avez pas vu :

2) James Steerforth dans David Copperfield. Parce que c’est un grand gaillard plein de ressources et un aventurier qui peut se tirer d’à peu près n’importe quelle situation. Il est arrogant, possède une classe folle et c’est aussi un séducteur. Bref, je ne vais pas m’ennuyer.

James Steerforth par Frank Reynolds.

3) Le Capitaine James Hook. (Ou quel que soit son nom : James Matthew Barrie précise dans Peter Pan qu’il ne s’agit pas de sa véritable identité.) A peu près pour les mêmes raisons. Sans compter que c’est un pirate, question comment survivre en île déserte, il doit s’y connaître. On finira par se raconter des histoires de Kraken au coin du feu.

4) Je sens que cette liste ne va pas compter beaucoup de filles. Donc Mercredi Addams. Elle trouve toujours de quoi s’occuper et je parie qu’elle saura déterrer un mystère bien macabre sur l’île en question. Et j’adore son sens de l’humour – j’en aurai besoin.

De l’humour, on a dit.

5) Edward Fairfax Rochester. « J’ai voyagé aux quatre coins du monde et j’ai de l’expérience. » Prouve-le, chéri. Après, s’il se met à expliquer quelles sont les plantes et la faune qui peuplent l’île comme dans la mini-série de 2006, je prends aussi.

Ça le botte. Great.

6) Lancelot du Lac. Je voulais absolument un des chevaliers des légendes arthuriennes et le gars a bien baroudé, erré, tout ce qu’on voudra. J’ai beaucoup de tendresse pour Galahad mais il claquera sur l’île au bout de trois jours. Non non, il faut un homme d’expérience pour ce genre d’expédition.

Lancelot du Lac, par François Baranger.

7) Ardeth Bay. Ardeth. Bay. Ai-je vraiment besoin de me justifier ?

8) James Howlett alias Logan alias Wolverine. Parce qu’il a le profil et que ça ne nécessite aucune autre justification (si ce n’est celle que nous entretenons tous deux une liaison intense ces temps-ci via les comics et les films).

Wolverine et Domino dessinés par Gabriele Dell’Otto. Et si, il va changer d’avis.

9) Alice Morgan. Je la vois d’ici arborer un grand sourire à cette idée.

10) Bilbon. Il est beaucoup plus débrouillard qu’il ne le croit et question plaisanteries, il se pose là. Il sait chanter des chansons aussi. (Je parie que Hook et Lancelot en connaissent aussi, mais je n’ai plus d’exemples précis.)

Ex aequo avec :

10) Violette Baudelaire. Elle peut inventer ce qu’elle veut à partir de trois fois rien. Je note que tous les génies proclamés de ma liste sont des filles, pour une fois. Good.

(Je n’emmènerai pas Tony Stark parce qu’il ne tiendrait pas deux heures sans machines ni internet. Ni Guy de Gisborne parce qu’il déteste le fait de rester trop longtemps en compagnie de plus de cinq personnes. Désolée, les gars.)

Voilà. En relisant tout ça, ça fait une équipe sacrément badass. J’attends d’emmener tout ce petit monde avec moi pour qu’on mette une raclée aux alligators géants, qu’on trouve des cadavres et des trésors enfouis et, avec un peu de chance, qu’on revienne tous vivants à la fin. Mais vu la trempe des gars et filles, je pense qu’on a nos toutes nos chances.

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Jack White III

J’ai publié de la fiction ici ces derniers temps. Rassurez-vous, je n’oublie pas que ce blog a aussi été fait pour poster des articles en tous genres, même des essais et des élucubrations parfois farfelues – sans compter les interviews.

Période oblige, il me faudrait parler de Jack White. Après tout, Lazaretto, son deuxième album solo, est sorti il y a quelques semaines à peine. Si je n’ai pas encore eu l’occasion d’aller voir le monsieur en concert, je m’amuse à suivre sa tournée (entre autres) en regardant les concerts qui sont retransmis par les festivals où le grand pâlichon passe. Mais j’ai déjà tellement parlé de lui sur ce blog, par exemple ici, ici ou même (et oui, l’histoire de l’inventeur et son élève…) qu’il me semblait redondant de recommencer.

Et puis, ce matin, j’ai lu un essai de William Giraldi dans les transports. L’auteur, professeur de littérature à l’université de Boston, a écrit une non-fiction brillante et non dénuée d’humour sur son obsession pour Jack White, intitulée Jack My Heart. Une obsession qui n’existe plus, comme il l’a expliqué dans une interview, même si Giraldi reste passionné par le musicien. Quant à moi, même si je n’ai jamais repeint ma chambre en rouge et blanc (pas même accroché un poster des White Stripes dans ma chambre !), ce texte m’a amenée à réfléchir. Mine de rien, il évoquait avec justesse des éléments très profonds et je me suis forcément reconnue dans certains aspects, même si les conséquences d’une telle passion ont été différentes pour Giraldi et pour moi.

Lazaretto est un bon album, inutile de le cacher. Peut-être moins bon que Blunderbuss, le premier album solo de Jack White, et je sais que beaucoup ne seront pas de cet avis. Blunderbuss me semble plus uni, plus cohérent que son petit frère, qui a tendance à s’éparpiller un peu. (J’ai ma théorie là-dessus : d’ordinaire, White met quelques semaines à mettre en boîte un album. Lazaretto lui a pris dix-huit mois – assez pour essayer trop de choses et perdre son fil conducteur.)

Il n’empêche. Fidèle à mon habitude, je me suis contentée d’écouter les singles, je n’ai rien téléchargé et je suis allée acheter l’album à la Fnac le lendemain de sa sortie. (La veille était un jour férié.) Comme par hasard, le jour où je rendais mon mémoire de fin d’études. La fin d’une époque, en quelque sorte. En six ans, j’ai grandi, accompli des choses et su ce que je voulais faire. Jack White n’aurait plus le même impact sur moi qu’à dix-sept ans. La passion se serait diluée avec toutes les expériences que j’aurais vécues, tous les disques que j’aurais écoutés et tous les livres que j’aurais lus depuis. Seulement, en rentrant chez moi pour glisser le disque dans le lecteur tout en feuilletant le livret de Lazaretto, la même impression est venue. Celle de retrouver un ami très cher, et disons-le tout net, le maître qui m’a tout appris. We meet again, girl.

Rien ne me prédestinait à ressentir ça. (J’entends déjà une amie me dire : « Tu es dans le déni ». Soit. Je ne m’attendais guère à ressentir ça.) En six ans, j’ai gagné en objectivité, la preuve : Lazaretto a des défauts, je suis la première à le dire. Ces dernières années, il m’est arrivé d’être agacée par White (voire carrément remontée), de désapprouver certains de ses actes et décisions. Et heureusement ! J’étais sortie de ma phase d’adoration première pour avoir plus de recul. Ainsi, je m’étais affranchie, pensais-je. Blunderbuss m’avait beaucoup touchée, mais en 2014 Lazaretto trouverait une jeune femme sûre d’elle et un brin cynique, qui saluerait Jack d’un signe de la main, passerait de précieux moments avec lui avant de retourner à ses occupations.

J’ai écouté l’album un grand nombre de fois, et je l’écoute toujours. On fait tous ça avec les disques qu’on aime, pas vrai ? S’en imprégner pour déclarer à la fin : « Oui, je l’ai bien écouté, je peux te dire ce que j’en pense ». Je fais toujours ça avec les albums que j’apprécie. (En ce moment, je suis dans une période Nine Inch Nails et dire le nombre de fois où j’ai passé Year Zero m’est impossible.) J’aime écouter les différents instruments, connaître les paroles, repasser en boucle certains morceaux. Cela dit, lorsque j’ai commencé à lire les interviews de Jack White qui sortaient, à acheter certains journaux anglo-saxons dont il faisait la couverture et à repartir à la recherche des œuvres qu’il citait, il a fallu me rendre à l’évidence.

Le bougre faisait son grand retour dans ma vie.

Damn.

En fait, il me rappelait surtout qu’il n’était jamais parti. Ce qui m’a jetée dans une grande phase d’interrogations et, finalement, poussée à écrire cet article. La question que je me pose, la voici : dans quelle mesure Jack White a-t-il déterminé ce que je suis devenue ? Plus largement, à quel point un artiste peut-il influencer ce que l’on devient ?

A la fin de son essai, William Giraldi écrit que l’on devient obsédé par un artiste parce qu’on veut lui ressembler et qu’on envie ses capacités. On finit ensuite par trouver sa propre voie, et l’obsession n’a plus de raison d’être :

Artists obsess over other artists, over the masters, because we want to be them, want their aptitude and cunning and force in the world. We want to touch our targets of veneration because we’d like to filch pocketfuls of their godliness with the wish of becoming gods ourselves. We obsess over what is doled to us in pieces but denied to us in total, but only until we gain the daring to achieve our own brand of mastery.

Soit. Agreed. Pourtant, le lien que je ressens pour Jack White et sa musique est toujours aussi fort qu’avant, alors que je le croyais atténué. Même si, précisément, j’ai trouvé ma voie. Pourquoi ?

Revenons au commencement. A 17 ans, j’entends pour la première fois l’album des Raconteurs Consolers of the Lonely chez moi, et je suis instantanément captivée. Je connaissais Jack White de réputation, mais je n’avais jamais accroché au peu de chansons White Stripes que j’avais entendues. Je ne sais pas ce qui s’est passé ce jour-là, mais je me souviens très exactement de la phrase que j’ai prononcée, dans un état d’euphorie inconnu : « Je savais bien que Jack White arriverait à la maison ! ». Six ans plus tard, je ne me l’explique toujours pas. Dans la foulée, je suis allée à la médiathèque la plus proche pour emprunter Get Behind Me Satan, dont la pochette me faisait de l’œil depuis sa sortie. (Par la suite, je me suis procuré toute la discographie de Jack White en un temps record.) Je place le disque dans le lecteur. Et à My Doorbell, c’est le début de la fin : j’ai envie de monter un groupe et de faire des chansons.

Forever For Her (Is Over For Me) me motive comme jamais :

Well, let’s do it, let’s get on a plane and just do it
Like the birds and the bees and get to it
Just get out of town and forever be free

Quant à As Ugly As I Seem, c’est la chanson que j’attendais depuis toujours. Elle est encore aujourd’hui ma chanson favorite. C’était le début. J’avais 17 ans, j’étais jeune – et fort impressionnable –, mais j’étais loin de prévoir les conséquences qu’aurait Jack White sur mon existence. Je me suis mise à emprunter tous les albums qu’il citait en interview, et c’est ainsi que j’ai fait mon éducation musicale. Grâce à lui, j’ai découvert le blues des années 30, le garage rock et le cinéma d’Orson Welles, pour ne citer que ça. J’ai lu des choses que je n’aurais jamais lues autrement, sur tous les sujets, parce que notre homme est polymathe, évidemment. Aller lire ou regarder ce que des artistes que j’aime citent est une méthode que j’utilise encore – bien pratique lorsqu’on est à cours d’idées.

Pour les Dead Weather, il a aussi décoré sa batterie avec l’image des trois épouses de Dracula dans la version de Tod Browning (1931).

L’année suivante, je suis entrée à l’université et j’ai fondé mon premier groupe, Tinker Bell, avec une amie. (Qui s’appelait Meg. Je la connaissais bien avant les White Stripes, voyons cela comme une heureuse coïncidence. Ajoutons à cela qu’elle a le même caractère que l’illustre batteuse, que je suis pâle avec des cheveux sombres et bouclés et que je parle beaucoup. Vous voyez le truc.) A l’exception d’un mini concert improvisé à la fac cette année-là, le groupe n’a jamais dépassé les frontières de notre appartement. Il nous reste quelques enregistrements bricolés avec les moyens du bord. La même année, après un an de panne d’écriture, je me suis remise à griffonner, inspirée par la musique de Jack White. D’abord un conte gothique, des petites histoires, puis mon premier roman, Clothilde & Adhémar, qui a été publié aux éditions La Bouquinerie en Décembre 2010. L’histoire se déroule au Moyen-Age. Un jeune homme dont on ignore tout, Adhémar, arrive un jour dans un château. Deux personnages en particulier gravitent autour de lui : un chevalier, Enguerrand, qui le prend en amitié tout en décidant de percer son secret, et la dame des lieux, Clothilde, qui se retrouve envoûtée par Adhémar. C’est une histoire très sombre, où les passions des différents personnages ont des conséquences dramatiques. Le héros était en grande partie inspiré par… Jack White, eh oui. Je me souviens avoir fait tourner en boucle Blue Veins en rédigeant le dernier chapitre. Au début du livre, j’ai mis deux citations, une d’Oscar Wilde et une des Dead Weather, extraite de Will There Be Enough Water. White et Wilde figurent tous deux dans mes remerciements. (Qui sont bien trop débordants et sentimentaux, mais j’étais jeune, encore une fois.)

Ma première phase est passée, et je me suis intéressée à d’autres groupes. Black Rebel Motorcycle Club a aussi eu son importance. Moindre que celle de White, mais une importance qui se manifeste toujours. Rétrospectivement, c’est Jack White qui a provoqué ma passion pour la musique, mon envie d’écrire dessus et de rencontrer des musiciens, ce que j’ai commencé à faire ici et là, pour des blogs… Je sais aussi que je tiens de lui mon éthique de travail : j’aime faire les choses vite et bien. Si je suis impliquée dans un projet, j’aime m’y plonger immédiatement, me concentrer dessus et le réaliser le plus vite possible. Si un projet ne me captive pas tout de suite, ça ne vaut pas le coup. (C’est particulièrement vrai pour les chansons que je bricole : celles que je mets du temps à finir sont systématiquement inutiles et ennuyeuses.) L’écriture de mon premier roman m’a pris trois mois. Celle du roman-feuilleton publié deux ans plus tard pour un quotidien pour lequel je travaillais, quelques semaines. Même chose pour les articles que j’ai publié l’an dernier sur les symboles et l’esthétique de Jack White pour le site Whitestripes.fr : je n’ai fait que ça pendant des jours dès l’instant où on me les a commandés. (Résultat, j’ai appris qu’ils avaient été utilisés pour une thèse – s’il savait.)

Bref, de l’eau a coulé sous les ponts. On arrive en 2014. Six ans plus tard, j’ai déménagé. Je continue toujours à écrire, bien sûr, mais davantage pour le journalisme, ces derniers temps. J’ai publié des articles sur le webzine MIIY, pour qui j’ai interviewé des musiciens. J’ai aussi eu la chance immense de participer à des projets artistiques, comme une adaptation sixties des Femmes Savantes pour le théâtre où j’ai chanté et joué, ou le doublage d’un court-métrage. J’ai aussi fondé un nouveau groupe, The Venetian Sisterhood, avec qui j’ai enregistré des démos en studio la semaine dernière. Et là, c’est le drame. Entendons-nous bien : ce qu’on fait n’a rien à voir avec Jack White. C’est une musique gothique, avec des influences médiévales parfois et, bon. Mais quand je me suis retrouvée dans le studio, je me suis rendue compte que la façon dont je concevais la musique n’était pas si différente de celle d’un grand pâlichon hirsute. La jeune femme qui chante et écrit dans ce groupe avec moi m’a d’ailleurs taquinée sur ma manie de vouloir conserver certains accidents sur l’enregistrement, ou mon émerveillement face à l’idée de mettre trois voix dans le refrain – au lieu des deux initialement prévues.

Plutôt que de m’enfermer dans ma chambre et de tourner en rond en me posant des questions, je préfère écrire. Récemment, je me suis demandée si j’avais voulu devenir journaliste juste pour avoir la chance de rencontrer Jack White un jour. Je ne le pense pas. Ça a dû motiver mon choix, bien sûr, mais ce n’est pas la raison principale. J’aime écrire depuis toujours, et rencontrer toutes sortes de gens – voilà les raisons. Et si j’ai la chance de pouvoir rencontrer des musiciens et d’écrire sur eux, comme ça a été le cas cette année avec Lauren Housley et The Legendary Tigerman, alors je suis très heureuse de cet accomplissement. Il suffit juste de passer à l’étape suivante. Celle du dessus. Peut-être rencontrer le Maître un jour – et je sais exactement quel genre de questions je voudrais lui poser.

Est-ce que Jack White est responsable de la façon dont je travaille, d’une certaine vision que j’ai du monde, de mon envie de faire le plus de choses possible ? En grande partie. Si je me tourne vers les six années écoulées depuis que les premières notes de l’album des Raconteurs ont résonné dans mes oreilles, je me dis que je ne m’en suis pas si mal tirée. J’ai raconté une petite partie de ce qui m’est arrivé grâce à (ou à cause de) Jack dans cet article. Je pense encore à plein d’autres choses qui ne seraient pas survenues sans lui, aux gens que je n’aurais jamais rencontrés. La sortie de Lazaretto les a ravivées, et m’a aussi rappelé toutes les choses qui me restaient à faire avant de saluer la Grande Faucheuse. Merci Jack White ?

Avec de la chance, je pourrais peut-être le lui dire en personne, un jour. Après tout, une élève se doit de remercier celui qui l’a formée.

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