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Archive for April, 2013

Influence néfaste de l'art

On a, bien sûr, beaucoup parlé des attentats de Boston ces derniers temps. Et hier matin, je suis tombée sur un article qui titrait : « Boston : le terroriste se serait inspiré de séries télé »Et d’ajouter : « Le poseur de bombes survivant, Djokhar Tsarnaev, est un grand fan de Breaking Bad, et Games of Thrones ». Apparemment, il se serait même vanté sur Twitter d’avoir appris à dissimuler un cadavre grâce à Breaking Bad.

En 1996, après la fusillade perpétrée par un jeune homme dans le Kentucky, c’est un roman de Stephen King, Rage, qui avait été désigné, le tueur en possédant une copie. Et en 1999, après la fusillade de Columbine, certains avaient pointé du doigt Marilyn Manson, accusé d’avoir inspiré la fusillade perpétrée par deux adolescents dans un lycée.  Résultat : King a décidé de retirer son roman de la vente. Manson, affecté de l’accusation portée à son encontre, est revenu avec le sombre, ironique et un brin désespéré Holy Wood. (Voyons le bon côté des choses : sans cette polémique, il n’aurait peut-être pas écrit un aussi bon album.)

On sait que des criminels ont été inspirés par des films comme Scream ou Orange Mécanique. Je me souviens avoir lu dans une critique sur internet l’avis d’un homme qui disait avoir brûlé une voiture juste après avoir assisté à la première projection du film de Kubrick.

Alors, faut-il vraiment censurer ces artistes et ces œuvres ? Faut-il assagir l’art, ne vendre que du Justin Bieber ou des Bisounours pour restreindre au maximum les risques de pétage de plombs ?

C’est vrai, j’écoute Marilyn Manson, je lis de la littérature gothique et je suis une fan du personnage du Joker dans The Dark Knight. Est-ce pour autant que je vais aller faire exploser un immeuble ou poignarder quelqu’un dans la rue ? J’en doute. J’en doute fortement.

Les criminels que l’on accuse sont déjà malades, fondamentalement. Les œuvres dont ils se revendiquent ou qui les influencent ne font qu’alimenter une folie qui existe déjà.

Une chanson comme Irresponsible Hate Anthem (Marilyn Manson), Fuck The People (The Kills) ou Six Barrel Shotgun (BRMC) me sert d’exutoire. Même chose pour The Dark Knight. Grâces leur soit rendues. Sans ces œuvres, je n’aurais jamais pu mettre des mots sur ma rage, parfois, ou la calmer. Et je sais, évidemment, qu’une quantité effarante de gens sont dans le même cas.

Du reste, la plupart des œuvres violentes accusées de corrompre la jeunesse, en réalité, dénoncent cette violence. C’est le cas d’Orange Mécanique. Et lorsque ce n’est pas le cas, la violence est un parti pris esthétique dans l’œuvre. Elle peut aussi être gratuite, c’est vrai. Mais c’est alors au spectateur de placer une distance entre lui et le film, entre lui et la musique, entre lui et le livre.

Je ne nie pas que l’art peut être dangereux. Oscar Wilde l’a finement montré dans son essai Le Déclin du Mensonge. Certains courants de pensée diabolisent l’art, à leur aise. Certaines œuvres possèdent effectivement un pouvoir vénéneux pour des esprits par trop influençables. Cependant, si l’on est capable de mettre une distance, d’apprécier l’œuvre sans s’en imprégner plus que de raison, si elle sert d’exutoire autant qu’elle fait réfléchir, pourquoi la condamner ?

L’article sur Djokhar Tsarnaev me révolte, parce qu’il ressasse des problèmes qui se posaient déjà des siècles auparavant. Au XVIIIème siècle, un jeune homme, le Chevalier de La Barre, fut soupçonné d’avoir tailladé un crucifix ; il avait, en outre, été accusé d’avoir chanté des chansons libertines pour se moquer de la religion et d’avoir refusé de se découvrir lors du passage d’une procession religieuse. En fouillant chez lui, les autorités découvrirent des écrits de Voltaire : l’écrivain fut accusé de corrompre la jeunesse par ses écrits. Quant au chevalier, il fut exécuté.

L’art n’est pas à condamner, et il n’est pas responsable des dérives de terroristes. Les scénaristes de Breaking Bad ne sont pas à blâmer, pas plus que ne l’était Manson en 1999. Ce sont ceux qui font mauvais usage, mauvaise interprétation de ces œuvres qui le sont, et eux seuls.

Et que cela n’empêche jamais artistes, écrivains, musiciens, peintres de créer, de dénoncer, et de s’en donner à cœur joie.

[Merci à une amie – elle se reconnaîtra – pour m’avoir mise sur la piste du Chevalier de La Barre.]

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C’est maintenant ou jamais. Jeudi 11 Avril, j’ai assisté à la première de la pièce Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? , dernière production en date de la compagnie de la Lune Soluble, présentée dans le cadre du festival Coups de théâtres organisé par l’université Lyon 2.  Je me dois de publier une critique maintenant avant que son souvenir ne s’estompe.

Si tant est qu’il s’estompe. Assister à la première d’une pièce dans laquelle jouent deux amies n’arrive pas tous les jours. Récapitulons.

Jeudi dernier, donc, claquée après un exposé sur Dante Gabriel Rossetti et la façon dont lui et ses amis traitaient la légende du Graal – je suis une étudiante qui affirme ses convictions en cours – je me suis ressaisie chez moi avant de prendre bus-métro-tramway jusqu’à l’université Lyon 2 de Bron. J’avais promis aux demoiselles comédiennes de venir voir leur pièce et je m’en serais voulue de manquer pareil événement.

L’amphithéâtre culturel ouvre ses portes à 19h05 et, peu de temps après, les lumières baissent. C’est parti pour un voyage dans un centre de rééducation un peu particulier…

La pièce a été écrite par Jana Rémond, que j’ai eu l’occasion de croiser à plusieurs reprises durant des cours que nous avions en commun. La jeune femme, en plus d’être dramaturge, s’est aussi chargée de la mise en scène. Très vite, une chose m’a frappée. Si je devais trouver un mot pour ce spectacle, ce serait celui-ci : maîtrise.
Je reviendrai plus tard sur le texte, mais la mise en scène seule est impressionnante. La direction d’acteurs est impeccable et aucun effet n’est de trop. Pourtant, la compagnie de la Lune Soluble n’existe que depuis trois ans !

Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? raconte l’histoire d’une jeune fille (Ariane Chaumat) et d’un jeune homme (Baptiste Ducloux) envoyés de force dans un centre de rééducation où l’on va leur inculquer des principes élémentaires afin de trouver l’amour et, par conséquent, le bonheur. A savoir : s’habiller, apprendre à se maquiller, savoir danser, séduire… C’est l’enseignement très particulier dispensé par le centre de rééducation, tenu d’une main de fer par un directeur aux affections douteuses. Il est aidé par deux demoiselles – dont l’aspect farfelu est finalement plus effrayant qu’autre chose – et de l’inévitable « homme beau » qui, en se pavanant sous les yeux des deux jeunes gens, est censé attiser leur envie de lui ressembler.
Se conformer aux règles où se retrouver à perpétuité sur l’île des Désolés, pas d’autre alternative.

C’est donc à une satire cinglante que nous avons affaire. La pièce de Jana Rémond s’inscrit dans la droite lignée des récits d’Orwell ou d’Orange Mécanique. Le propos est aussi violent et tout y passe au hachoir – pour mon grand bonheur, je dois l’avouer : le conformisme, les romans Harlequin, les revues féminines, la mode et l’obligation de se maquiller.

Quant aux acteurs, ils sont sept et tous très, très bons. Il est toujours amusant de voir des étudiants de son master se métamorphoser sur scène… Et ce fut particulièrement vrai dans le cas de Baptiste Ducloux, dont le jeu m’a complètement prise au dépourvu.

Je ne le cache pas, j’étais venue parce que deux des comédiennes sont des étudiantes de mon master, devenues des amies au cours de cette année. La rousse Ariane Chaumat s’est vue confier le rôle de la jeune fille. Refusant de se plier aux règles dictatoriales du centre, la jeune fille leur oppose un cynisme placide qui n’est pas sans rappeler Wednesday Addams ou Emily The Strange. Lorsqu’elle cède – momentanément – aux exigences du centre, c’est pour se plier à un tango mémorable. (Maintenant, il vous faut m’imaginer le lundi suivant, en cours : « Où as-tu appris à danser comme ça ? ») Maïté Cussey joue Mlle Sonnenblum, une des deux demoiselles qui secondent le directeur. Cet être apparemment superficiel et acquis à la cause du centre va peu à peu voir son personnage se fissurer et remettre en doute ses convictions. La comédienne dévoile tout son charisme sur scène, que je n’avais pu que soupçonner jusque là. La voir passer du burlesque au tragique a été un grand plaisir !

La pièce de Jana Rémond est une réussite. La comédie sert à masquer une critique amère et désabusée. Après tout, mieux vaut rire de la situation que se jeter par la fenêtre…

J’y pense soudain : le jour même de la représentation, j’ai eu une conversation avec Maïté et Ariane juste après mon exposé sur les préraphaélites. Nous nous sommes enthousiasmées face à ce « mouvement jeune » – après tout, Gabriel et ses amis avaient un peu plus de vingt ans quand ils ont fondé la Confrérie Préraphaélite – et j’ai déploré l’absence d’un mouvement artistique semblable de nos jours.

En ce qui concerne le théâtre, je suis désormais rassurée : la troupe de la Lune Soluble m’a prouvé qu’on pouvait faire du théâtre contemporain intelligent, bien écrit, et qui ne cède pas à l’habitude de dévêtir ses comédiens sur scène. Si vous cherchez l’avenir du théâtre, il se trouve là.

Et de mâles ténébreux ? Vous en rêvez, de mâles ténébreux ? sera à nouveau représentée à Lyon en Juin, en un lieu et une date que je vous communiquerai très bientôt – sur ma page fb comme ici. Entre jeunes artistes, on se soutient, non mais.

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