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Archive for January, 2013

Eleanor Brickdale Fortescue - Elaine of Astolat with Lancelot's shield

To those who should not know.

Dans la chambre se tenait Elaine, le visage grave, sa chevelure d’or envahissant ses épaules en lourdes vagues.

« Le temps nous est compté. »

Une ombre était descendue sur son visage. Lancelot vit des idées traverser son esprit et les fit taire l’une après l’autre.

Les élixirs avaient fait leur effet. De sa blessure il ne restait nulle trace. Dans quelques heures, le jour percerait les cieux noirs et il n’aurait plus aucune raison de demeurer auprès de la dame d’Astolat.

Il était debout, impatient à nouveau, enfant des eaux et des fées, devant Elaine qui le regardait.

« Le temps nous est compté. »

La voix de la dame vêtue de blanc est pareille à un murmure. Implacable et délicat, comme les poisons dont elle a usé pour le guérir.

« J’ai porté vos couleurs, Elaine, lors du tournoi. J’ai été blessé et vous m’avez guéri. Que puis-je vous accorder ? »

Dans les yeux du chevalier l’appel d’autres batailles se fait voir. La pensée d’une reine, qu’il rejoindra lorsque le jour se sera montré.

« Vous m’avez déjà trop accordé. Chaque jour, chaque nuit où vous êtes demeuré ici est inscrit dans mon esprit à l’encre noire. Mais vous oublierez, chevalier, jusqu’au nom de celle qui vous a momentanément soustrait aux Enfers. »

Elle sourit. Et la Mort est sur ton visage, belle Elaine !

« Le temps nous est compté. »

Quelques heures sont une éternité et un instant pour celle qui ne le reverra jamais plus.

Dès lors que le Soleil meurtrier lui aura ravi Lancelot, une barque glissera lentement vers Camelot, fendant les eaux lisses du matin.

Tout s’achève enfin. Le jour est tombé et la dame d’Astolat repose, glissant sur les flots, suivie par des êtres de nuit, cortège funèbre salué par les astres.
Sa main blanche, dure comme celle d’une statue, serre une lettre froissée.

C’est qu’elle y a inscrit en lettres noires le récit de Lancelot et d’Elaine.

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Les chocs esthétiques sont épouvantables. Je préfère le dire d’entrée. Voir sa vie modifiée est une excellente chose, mais au début, quand on ne sait pas où on va, c’est absolument affreux.

Il y a plusieurs manières de voir un tel choc survenir : glisser un disque dans son lecteur, rencontrer quelqu’un, regarder un tableau, ouvrir un livre, s’installer innocemment devant un film (ou, à plus forte raison, une série de la BBC…).

Des actions anodines et apparemment sans conséquences. Grave erreur, les amis ! Un jour, vous tombez sur le disque, le bouquin, le film qui changera irrémédiablement votre existence. Et là, vous êtes fichus : vous ne reviendrez pas en arrière. Quoi que vous fassiez. Même si vous le voulez.

Le pire – ou le meilleur, selon l’humeur où je suis, mes idées sur la question changent – c’est que l’on peut avoir plusieurs chocs au cours de son existence. Je parle d’expérience, même si la mienne est encore relativement courte.
Hier soir, j’énumérais, encore secouée par le dernier en date, les différents chocs que j’avais pu avoir : musicaux, littéraires, cinématographiques, sériesques (cela se dit-il ? Non ? Tant pis.). Joli palmarès. Mais bon sang, la chose est toujours aussi difficile à gérer.

C’est simple : vous avez l’impression qu’on vous a jeté un sort. Que vous êtes poursuivi par une série d’émotions toutes plus incompréhensibles les unes que les autres. Le futur vous dira en quoi votre vie va être modifiée, souvent pour le meilleur. Soit.

En attendant, je suis perturbée au plus haut point et je me demande en quoi le dernier choc que j’ai eu pourra m’être utile – le changement fait toujours un peu peur, quoi qu’on en dise.

Et comme il neige, que la chaleur d’une chambre est préférable à une sortie glacée, et que j’ai officiellement dédié cette journée à l’écriture et aux séries anglaises, à la musique et à la lecture, je décide de revenir sur les principaux chocs esthétiques de ma brève existence.
(Qui sait, cela vous donnera peut-être envie de les découvrir si vous ne les connaissez pas déjà. Je fais aussi une bonne action.)

 

Les Quatre Filles du Dr March (le film de Gillian Armstrong et le roman de Louisa May Alcott)

Mon film préféré de tous les temps et qui a probablement décidé de ma vocation d’écrivain. Après chaque visionnage, je me jetais sur un cahier pour écrire – voir Jo, l’héroïne, gribouiller ses manuscrits éveillait en moi une envie maladive. Mes premières histoires viennent de là.
J’ai vu le film à quatre ans, lu le livre à neuf et je n’ai pas changé d’avis depuis : je suis devenue écrivain et je veux toujours l’être. Et ce sont toujours mon film et mon livre préférés du monde.

 

Entretien avec un vampire et Louis de Pointe du Lac (le film de Neil Jordan et le roman d’Anne Rice)

Tiens, là aussi, les choses vont par deux. Curieux. Le héros d’Entretien avec un vampire, Louis de Pointe du Lac, fut un bouleversement dont j’ai mis des années à me remettre. J’avais onze ans quand j’ai découvert le film, puis le livre. Ce sont eux qui, je crois, on fait de moi une romantique. L’atmosphère gothique de mes écrits leur doit probablement un peu, aussi… Le film est également un de mes favoris et m’ébranle toujours. Quant au livre ? Anne Rice aurait dû s’arrêter à celui-là. C’est un chef d’œuvre. (D’accord, les autres sont des divertissements de luxe : très bons parfois, mais ils n’arrivent pas à la cheville de ce roman.) C’est l’influence que je revendique le plus pour mon style littéraire.
Avec le choc suivant.

 

Oscar Wilde

J’avais douze ans – période charnière, apparemment – quand mon professeur de français a fait étudier Le fantôme de Canterville à la classe. J’ai beaucoup aimé – en particulier le passage sur le Jardin de la Mort, magnifique. Je ne me doutais pas que Wilde allait devenir un Maître, l’influence majeure sur ma pensée, mon style et ma vision du monde. Après avoir étudié ce conte, je me suis mise en tête de lire Le Portrait de Dorian Gray. Qui ne m’a pas forcément interpellée à treize ans, mais que j’ai relu plusieurs fois depuis. Au fil du temps, Wilde s’est mis à occuper une place prépondérante dans mon esprit, sous ma plume et, bien entendu, dans ma bibliothèque. Il s’est glissé insidieusement – son essai Le Déclin du Mensonge fut une révélation. Il est toujours là et le sera jusqu’à ma mort, j’en ai peur. C’est un Maître, un mentor et un ami dans les périodes sombres. Je lui dois plus que je ne saurais dire.

 

Marilyn Manson

Que dire ? Enfant, il me terrifiait. Au lycée, j’ai cherché, en raison d’un article anodin que j’avais lu, à en savoir plus sur lui. Je l’ai écouté : il est toujours dans ma discothèque. (Mechanical Animals est un de mes albums favoris.)
Je souffre d’une fâcheuse maladie : je ne supporte pas qu’on cite une référence que je ne connais pas. Quand un artiste que j’apprécie cite une œuvre inconnue, je la trouve. Manson m’a fait découvrir Lolita de Nabokov, entre autres. Je crois que c’est grâce à lui que j’ai été beaucoup plus ouverte par la suite, et mes écrits ont gagné en noirceur. Mais, évidemment, c’est le lycée…

 

Jack White

C’est avec lui que j’ai réellement compris ce que le mot « choc » voulait dire.

L’histoire est trop longue mais on pourrait la résumer par : avec Wilde, White est mon second Maître. Découvrir, à dix-sept ans, les albums Consolers Of The Lonely et Get Behind Me Satan fut un tournant qui modifia mon existence du tout au tout. J’ai découvert la musique. J’ai fait mon éducation blues et rock en allant emprunter tous les albums que White citait en interview. Je me suis mise à bricoler des chansons. White a éveillé ma passion pour la musique : par la suite, j’ai écrit des articles sur le sujet, traduit, rencontré des musiciens. Et surtout, je me suis remise à écrire après un an de panne d’inspiration. White a inspiré en partie le héros de mon premier roman publié, Clothilde & Adhémar (La Bouquinerie, 2010). Ce n’est pas seulement le musicien que j’admire, c’est aussi – et surtout, peut-être – l’homme et ses réflexions, son parcours. Lire une de ses interviews est un plaisir car j’en retire toujours quelque chose. Récemment, j’ai lu le fameux article que lui avait consacré Esquire : pour la première fois, je connaissais absolument toutes les références – musicales, littéraires et cinématographiques – qu’il citait. Une strate a été franchie.

 

Black Rebel Motorcycle Club

L’avant-dernier. Datant d’un peu plus d’un an, me semble-t-il ? Je connaissais ce groupe depuis quelques années, déjà. Un jour, j’ai écouté l’EP American X : Baby 81 Sessions que j’avais reçu par hasard. Et ce fut la fin, les enfants. J’ai acheté tous leurs albums et je me suis mise à porter des robes – je n’ai pas arrêté depuis.
Mon écriture s’en est ressentie : j’ai pu écrire beaucoup de choses que je n’arrivais pas à formuler avant.
Je ne sais toujours pas pourquoi.

 

Nous arrivons donc au choc le plus récent. Qui, au départ, n’était pas destiné à en être un. Je suis certaine que celle qui l’a indirectement provoqué ne s’attendait pas à ce qu’il ait une telle ampleur, mais les faits sont là. Ils illustrent parfaitement l’axiome énoncé plus haut : une fois le choc reçu, il est inutile de songer à revenir en arrière.
Il s’agit d’un personnage fictionnel, cette fois. La boucle serait-elle bouclée ? J’en doute.

Il y a une semaine, quand j’ai commencé à regarder une innocente série de la BBC, comment aurais-je pu croire… Oui, après tout, comment peut-on faire plus innocent que Robin des Bois ? Ça n’existe pas, nous sommes d’accord. Fort bien. Là où j’ai commencé à soupçonner qu’il se passait quelque chose, quelque chose de potentiellement intéressant, fut quand l’un des personnages se mit à faire irruption dans mon esprit aux moments les plus incongrus. Il y a une dizaine de jours environ. Je me retrouvais à penser ingénument : « Oh tiens, cette chanson me fait penser à… », « Oh non, c’est un truc qu’il aurait pu faire ». (Un des symptômes du choc esthétique est que certaines manières ou tics de langage des gens qui m’influencent peuvent se retrouver chez moi, les premiers temps.)

Pendant d’autres moments où je n’aurais surtout pas dû y penser, aussi. Au hasard : un examen ou une conversation avec une amie. Là, il faut faire un effort de concentration immense pour revenir au plus urgent : le propos tenu par l’amie en question ou la feuille posée devant soi.
Même à ce moment, je ne me doutais de rien : cela passerait, évidemment, une lubie ordinaire. J’écrirais sur le sujet tout irait mieux.

De plus, j’étais assez contente : une de mes réflexions sur ce personnage m’avait fait réaliser quelque chose de très important pour le roman que j’ai en chantier actuellement. Une subtilité au niveau des sentiments, une séduction et une sobriété que je n’avais pas explorées. Parfait, donc. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Sauf que non ! C’était une illusion, une erreur fatale car hier soir la révélation m’est venue, alors que je jetais mes écouteurs à côté de moi et mettais fin à un nouvel épisode de Robin Hood avant même d’avoir vu la fin. C’est un choc, ma petite. Et tu es sacrément mal barrée.

Bon. Après plusieurs kleenex et l’impression d’avoir été maudite – car oui, un choc peut provoquer de fréquentes crises de larmes stupides et absurdes au début –, doublée d’une culpabilité immense – en pensant à l’amie qui m’avait introduite à ce personnage et avait, bien malgré elle, causé ce cataclysme – je décidais d’y faire face.

Je vais écrire. J’ai reçu un nouveau choc et, le plus terrible, c’est que j’en ignore encore les conséquences. Alea jacta est. Maudit sois-tu, Guy de Gisborne.

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Tout le monde connaît Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Bien des gens ont été fascinés par son héros, un jeune homme à la beauté immortelle, dont le portrait porte la marque de ses vices et du temps qui passe. D’autres sont amusés par Lord Henry, son mentor, et ses réparties cyniques qui reflètent assez bien les mots d’esprit dont Wilde lui-même usait dans la bonne société.

Cependant, trop peu de gens se passionnent pour Basil Hallward. C’est pourtant un personnage aussi intéressant, peut-être même davantage, car sa profondeur surpasse parfois celle des deux autres. Il m’aura fallu des années, et l’interprétation d’un acteur remarquable – Ben Chaplin, dans une adaptation par ailleurs assez mauvaise du roman – pour m’en rendre compte.

Dans le film Dorian Gray, réalisé en 2009 par Oliver Parker, Ben Chaplin incarne le peintre Basil Hallward avec finesse et une grande délicatesse. Hallward est un peintre qui, subjugué par sa rencontre avec le jeune Dorian Gray (Ben Barnes), décide d’en faire sa muse et de peindre son portrait. Gray fait le vœu de rester éternellement jeune tandis que son portrait vieillira à sa place… Ce qui, naturellement, entraîne le jeune homme dans toutes sortes d’excès une fois qu’il a compris que rien, absolument rien – ou presque – ne pourrait lui arriver.
Là réside finalement le talent de Ben Chaplin : Basil Hallward, impuissant face à la conduite de plus en plus perverse du jeune homme, ne peut s’empêcher d’être fasciné par Dorian Gray.

La passion d’un artiste envers sa muse, dont Hallward s’aperçoit avec un effroi bien compréhensible pour l’époque – où l’homosexualité était sévèrement réprimée – qu’elle se transforme en passion amoureuse, est montrée dans ce qui reste probablement la scène la plus sensuelle du film.

Avouons-le, elle a sans doute été réalisée pour donner un côté plus sulfureux au film – elle est absente du roman. Pourtant, l’interprétation de Chaplin la sauve de toute vulgarité. Au cours d’une soirée, Dorian et Basil se retrouvent seuls à discuter. « I’m not sure that I really expressed my gratitude », glisse Dorian avec un regard à la fois candide et chargé de sous-entendus. Il se penche vers le peintre et l’embrasse. Basil recule, bouleversé et incrédule. Son expression cède bientôt place au désir qu’il peut enfin révéler, rendant à Dorian son baiser.

L’aveu de la passion très ambiguë de Basil à Gray a lieu dans un magnifique passage du roman de Wilde, au chapitre IX.
« Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé, âme, esprit et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai ; je devins jaloux de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je n’étais heureux que lorsque j’étais avec vous. Quant vous étiez loin de moi, vous étiez encore présent dans mon art…
Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C’eût été impossible. Vous n’auriez pas compris ; Je le comprends à peine moi-même. Je connus seulement que j’avais vu la perfection face à face et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être, car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre, non moindre que celui de les conserver… »

Où s’arrête l’admiration, la passion due à une Muse, et où commence l’amour amoureux ? La question est ambiguë et peut prêter à maints débats philosophiques. Il n’est pas question de la résoudre ici – si tant est qu’elle puisse être résolue. L’intérêt du personnage de Basil Hallward est justement qu’il représente cette lutte.

C’est peut-être le personnage le plus touchant, le plus humain du roman. Le plus réel en tout cas. A côté de lui, Lord Henry paraît superficiel – même si c’est effectivement le masque qu’il veut se donner – et Dorian est trop irréel, trop fantastique.

Peut-être est-ce une question d’âge ou d’expérience. Basil ne me causait aucune émotion il y a quelques années. Ayant publié et énormément écrit, ayant eu plusieurs inspirations – et plusieurs Muses – depuis ma première lecture du roman, je suis à même, parfois, de comprendre son trouble.
Comme lui, je ne cesse de m’interroger… et je noircis des pages pour y mettre fin.

(Nota : La meilleure incarnation de Dorian Gray ne se trouve pas dans une adaptation du roman d’Oscar Wilde, mais bel et bien dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires (Stephen Norrington, 2003, adapté du comic d’Alan Moore où Gray n’apparaît pas). Dans ce film où des héros littéraires du XIXème siècle s’allient pour sauver le monde, il est joué par le formidable Stuart Townsend. Subtil, ambigu et désabusé, c’est un Dorian Gray qui a déjà trop vécu que le film nous montre. Mon préféré, personnellement.)

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Well now as I bow out
At the funeral of my youth
It was so lonely
It was so lovely
It was so lovely
Eugene McGuinness.

I have been there before
But when or how I cannot tell
Dante Gabriel Rossetti.

Contrairement à ce que mes derniers posts sur ce blog – et même sur facebook – pourraient laisser croire, mon admiration pour le peintre Dante Gabriel Rossetti ne date pas d’hier.
Je serais incapable de me souvenir de la première fois que j’ai lu son nom, mais cela doit remonter à plus de cinq ans. Minimum.

Avant lui, j’avais déjà un attachement particulier aux tableaux préraphaélites, depuis l’enfance. La question qui se pose est : comment une petite fille peut-elle avoir eu connaissance de ce mouvement dont on ne commence à entendre parler qu’à l’université, et encore – si, comme moi, on a choisi une voie purement littéraire ?
La réponse est : de façon très bête.
Quand j’étais enfant, je collectionnais les images de sirènes. Un jour, je suis tombée sur le tableau de John William Waterhouse, A Mermaid. Tout part de là : j’ai cherché d’autres toiles, le bonhomme était préraphaélite, etc. Enchaînement. Effect and cause comme dirait un certain Mr. J. White.

Je crois le moment où j’ai réellement commencé à m’intéresser à la vie de Rossetti et à son œuvre fut au lycée. Pour les TPE, j’avais choisi avec une amie de travailler sur le mouvement préraphaélite. Dante Gabriel étant l’un des – sinon le – fondateurs du mouvement, dresser une petite biographie de lui était un passage obligé.

L’anecdote que je me délectais à raconter à l’époque – c’est toujours le cas – était celle du livre de poèmes de Rossetti. Il l’avait mis dans le cercueil de sa femme après que celle-ci soit tragiquement décédée d’une dose fatale de laudanum. Quelques années plus tard, Rossetti est venu exhumer le cercueil pour y reprendre son recueil, qu’il a publié. La légende raconte que le corps d’Elizabeth Siddal était intact, si l’on excepte sa chevelure rousse qui avait poussé post-mortem.

J’ai eu une bonne note à ce TPE, mais là n’est pas la question. Par la suite, j’ai appris qu’Oscar Wilde, mon Maître et auteur favori de tous les temps, avait lui-même une grande admiration pour Rossetti, ce qui n’a fait qu’augmenter mon intérêt.

En revanche, j’ai mis du temps à apprécier pleinement ses toiles. L’art de Dante Gabriel peut sembler moins facile d’accès que celui d’un Waterhouse ou d’un Millais.
Peut-être parce qu’il faut une certaine maturité ? Les toiles de Rossetti ne reposent pas sur la technique, pour commencer. Même si les préraphaélites s’attachaient à montrer le réalisme de leurs sujets, aussi fantastiques soient-ils, l’un des défauts de Rossetti est qu’il n’a pas de technique en peinture. (Et je n’invente rien. Je professais déjà cet avis avant qu’il ne me soit confirmé par une biographie trouvée récemment.)

Connaissant le caractère impatient et fougueux du personnage, cela n’a rien d’étonnant. Il ne supportait pas les cours qu’il suivait à l’Académie Royale de peinture. Dante Gabriel fait partie de ces individus qui s’investissent à corps perdu dans ce qu’ils aiment, mais ne peuvent travailler sur des sujets qu’ils détestent. Ce n’est pas forcément une qualité, certes, mais fonctionnant de la même façon, je peux le comprendre.
L’autre raison est que Rossetti ne se destinait pas du tout à être peintre. Son truc, c’était les lettres, la poésie, la lecture. Enfant, il dévorait tout ce qui lui tombait sous la main, avec des préférences très marquées pour Shakespeare (vers sept ans, il lut sa première pièce du maître anglais, me battant à plate couture : pour moi, ce fut à dix…) et les récits fantastiques (oui, j’ai poussé une exclamation quand j’ai lu qu’il avait adoré Le Moine de Lewis, sur lequel je viens de terminer un mini-mémoire universitaire).
Bref, Rossetti est avant tout un poète et ce n’est qu’une fois jeune homme qu’il trouva sa vocation dans la peinture. Sans jamais abandonner la poésie, toutefois. Notre ami était naturellement un artiste complet. (Et un collectionneur, pionnier de l’esthétisme proféré par Wilde et consorts ! Vous avez lu la description de sa maison de Cheyne Walk ? Elle vaut le détour.)

Donc, disais-je, je n’ai apprécié pleinement sa peinture que récemment. Outre les défauts évoqués et une passion des symboles, Rossetti possède un grand sens de la couleur et surtout, une intensité hors du commun. Ses toiles frappent.
J’ai encore beaucoup de mal à décrire l’impression qu’elle me font. Mais ce que je sais, c’est qu’elles me touchent comme aucune autre. L’intensité dégagée par ses personnages est une des clés. Leurs gestes ou leurs regards ne sont pas anodins.

      

Je crois aussi – et je m’en rends compte en l’écrivant – que Dante Gabriel mettait toute sa passion dans son art. Qu’il s’agisse de sa peinture ou de sa poésie. Sister Helen est un modèle du genre : dans ce poème, les sentiments de l’héroïne y sont dépeints d’une telle façon qu’il est impossible de ne pas être touché. (L’histoire d’une vengeance. Une femme jette un sort à son amant qui l’a trahie : après trois jours d’agonie, il est condamné à l’Enfer, et elle aussi. L’héroïne passe de la haine et du triomphe à la pitié, l’amour et le remords avec une puissance magnifique.)

Évidemment, la vie de Rossetti fut agitée, à l’image de son esprit sans arrêt en mouvement et inquiet. Dans tout ce que j’ai pu lire sur lui, il est décrit comme charismatique, passionné, boute-en-train. Mais aussi égoïste, irresponsable et un brin narcissique. L’un ne va pas sans l’autre, faut-il croire… Il aima son épouse et ses modèles – ce qui, on s’en doute, ne fut pas sans causer certains problèmes : sa femme se suicida. Sa vie fut entièrement guidée par ses passions – et rien d’autre.

Ce sont certaines des raisons de mon admiration à son égard.

Pourquoi cette inspiration soudaine, les textes et les phrases griffonnées à son sujet ? Oh, eh bien j’ai récemment pu voir la série que je poursuivais depuis longtemps : Desperate Romantics. Six épisodes sur la Confrérie Préraphaélite et le tour est joué. Les acteurs sont tous excellents et, malgré plusieurs infidélités à la vie des protagonistes – condenser en quelques mois des évènements qui se sont étalés sur des années – c’est une série très agréable à regarder, que l’on soit passionné par ces peintres ou pas. (Faut-il rappeler que la liaison de Dante Gabriel et Elizabeth a duré douze ans ?)

Quelques jours après avoir vu un épisode de Desperate Romantics, je me suis retrouvée à griffonner un texte. Il y était question d’un peintre et je me suis assez vite rendue compte de qui il s’agissait. (Ce texte est Le Portrait, disponible sur ce blog.) Dante Gabriel venait de s’introduire de façon inattendue dans mon esprit.

Je crois qu’il compte bien y rester.

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Pour Alexandra Bourdin.
Sa robe était rouge sang.
A bien y réfléchir, c’était la première fois que Dante Gabriel la voyait porter une robe de couleur. Les fois – les rares fois – où il l’avait rencontrée auparavant, elle portait des robes ténébreuses, noires ou bleues, mais d’un bleu si sombre qu’il reflétait le ciel nocturne.
Cela la rendait presque plus inquiétante, en définitive – la robe rouge qui tranchait sur sa gorge blanche et ses cheveux sombres, comme toujours lâchés. Par paresse ou rébellion, elle détestait les attacher. Il n’avait pas encore fixé la question. Sans doute un peu des deux.

Il songea à l’étrange façon dont leur relation s’était nouée, il y avait quelques semaines de cela. Elle était venue dans son atelier et il avait peint un portrait d’elle, cependant qu’elle écrivait sur une page blanche ce qu’il découvrit être un portrait écrit de lui. Elle le lui avait offert avec un sourire, disant que, si par le plus grand des hasards il pouvait lui en fournir la copie, elle en serait fort aise.

C’était cela, plus que leur rencontre dans une obscure taverne londonienne, qui avait scellé leur… amitié ? Car au fond, il n’y avait certainement rien de plus.

Deux ou trois semaines auparavant, ils s’étaient vus dans ce lieu fort peu raffiné. Dante Gabriel le trouvait idéal pour y chercher l’inspiration, l’oubli et, souvent, des modèles parmi les filles qui le hantaient.

Lillian Henshaw était entrée, elle l’avait vu immédiatement. Elle était peut-être à sa recherche. Elle n’était connue que dans un certain cercle d’artistes mais il avait eu l’occasion d’avoir une ou deux de ses nouvelles sous la main. Elle admirait ses toiles et le lui dit.

Ils savaient tous deux que la soirée n’allait pas se terminer en conversation conventionnelle sur l’art. En moins d’une demi-heure, ils avaient quitté l’endroit et il l’avait entraînée dans son atelier.
Dante Gabriel séduisait les femmes. Beaucoup trop, jusqu’à l’excès. Il avait cependant rarement l’occasion d’être séduit par elles.
Seulement Lillian le voulait, et elle l’avait eu.

Excepté cette nuit, la première, ils n’avaient jamais été amants. Ou alors, c’étaient des amants d’une étrange sorte… Une relation basée sur l’art. Ils en parlaient souvent.
Une nuit, il l’avait emmenée sur les quais beaux et sordides de l’East End.

« Tous mes amis ou amants m’entraînent ici à un moment ou un autre, avait soupiré Lillian. Je n’ai presque jamais vu un paysage dans tes toiles. Seulement des dames médiévales. Alors pourquoi venir ici ? Londres, l’East End, la Tamise ?

– Cela m’inspire.

– Pourquoi ?

– Peindre de ténébreuses dames. »

Il l’avait regardée avec le sourire moqueur avec lequel il regardait le monde entier, semblait-il. Ce n’était qu’un masque et elle le savait : elle en portait un sensiblement identique. Mais elle l’ôtait parfois, dans son atelier.

Dante Gabriel et Lillian étaient tous deux amoureux, et ce n’était pas l’un de l’autre. Chacun portait en lui une passion qui les déchirait, et qui luttait contre leur nature impétueuse.

Ils ne pouvaient s’empêcher d’être constamment séduits par la beauté, l’art et l’intelligence qu’ils rencontraient sur leur chemin. Ce qui avait amené l’épouse de Dante Gabriel à se tuer, il n’y avait pas si longtemps.
Lillian était aimée d’un individu bien particulier qu’elle ne pouvait s’empêcher de fuir. Elle ne supportait pas la stagnation et était captivée, sans cesse, par d’autres qui croisaient son chemin.

« Je suis d’un égoïsme fou, avait-elle dit une fois. Je sais, je sais qu’il m’attend, je le sais. Et pourtant je suis là, ce soir. Et je ne lui reviendrai pas tout de suite. Je suis d’une nature… diabolique, peut-être ? Je ne peux contrôler cela. »

Le visage de Dante Gabriel était devenu sombre, et nul n’aurait alors voulu savoir ce qui se tramait dans son esprit. Son épouse s’était empoisonnée avec du laudanum. Et pourtant, même après sa mort, il n’avait pas changé. Il restait le même, toujours, succombant à la beauté des modèles qui croisaient sa route.

Mais ce soir-là, Lillian était différente. Vêtue de sa robe rouge sang, elle semblait tranquillement résignée. Ils devaient sortir ce soir-là, dans le centre animé de Londres.
Elle venait de lire une histoire publiée sur un journal presque indigne de ce nom, qu’elle avait acheté pour quelques cents. Une histoire d’apocalypse, mal écrite et baroque comme elle adorait en lire de temps en temps – un goût commun avec Dante Gabriel.

« Si la fin du monde avait vraiment lieu, je voudrais la passer avec toi. » Elle était près de lui, les doigts posés sur le velours vert de la veste du peintre, et sa voix n’était plus qu’un murmure. « J’ignore s’il y a un Paradis et je ne crois pas à l’Enfer. Au moins, j’aurais une âme également damnée pour m’accompagner, si tu le permets. »

Il l’avait embrassée, mais c’était le baiser reconnaissant de celui qui découvre son semblable.

Ils marchèrent jusqu’à l’Hôtel Royal. En d’autres circonstances, Lillian se serait attardée pour observer l’animation et la Lune, presque irréelle, dont le croissant parfait se faisait voir au-dessus d’eux.

« I have been there before, but when or how I cannot tell », murmura la jeune femme.

Elle s’était arrêtée en face du bâtiment, probablement plein à cette heure.

« J’ai écrit cela, affirma calmement Dante Gabriel, debout à ses côtés.

– Je le sais ! Mon peintre-poète préféré. » Elle redevint subitement sérieuse. « Il va nous attendre. Rentrons. »

Elle poussa la porte et tous deux traversèrent le hall, puis le salon enfumé – une association de gentlemen se réunissait ordinairement à cette heure – pour prendre un escalier qui les mena au troisième étage. La porte de la chambre était entrebâillée. Lillian la poussa sans hésitation et entra.

Sherlock Holmes se tenait dans l’encadrement de la fenêtre. Il se retourna en les entendant entrer.

« Bonsoir, Lillian… et Dante Gabriel Rossetti, si je ne m’abuse ?

– Lui-même, répondit le peintre.

– Je vois nettement pourquoi elle vous a trouvé. Mais nous n’allons pas nous porter coups et blessures mortelles ce soir, ajouta-t-il d’un ton insouciant. Nous sommes là pour une affaire des plus ténébreuses. J’ai oui dire qu’en plus de vos talents de peintre et de poète, vous aviez un certain penchant pour… les sciences occultes. Il y en a des traces sur vos toiles.

– C’est une plaisanterie esthétique, souffla Lillian avec un sourire.

– Insinueriez-vous que notre homme fait de l’esbroufe, miss Henshaw ?

– Pas du tout, monsieur Holmes. Dante Gabriel a effectivement un savoir immense en la matière, mais cette passion sert également son aura. »

L’artiste se tourna vers Lillian, à la fois interloqué, amusé et légèrement furieux.

« J’ai une affaire à vous proposer », annonça Holmes. Il fixa un instant Dante Gabriel en plissant les yeux. « Votre aide pourra m’être utile.

Nous être utile », rectifia Lillian.

Holmes eut un bref sourire à l’adresse de la jeune femme – presque malgré lui, remarqua Dante Gabriel. Il lui expliqua rapidement la situation. Ils devaient se rendre à Venise. Ce fut bref, concis mais non dénué de style, et lorsque le peintre donna son accord, le détective parut à peine surpris.
Lillian, quant à elle, souriait en les observant. C’était un sourire de triomphe, mais elle le cachait assez habilement.
Finalement, Dante Gabriel fut sommé par Holmes de quitter la pièce pendant un instant. Ce que la jeune femme et lui se dirent, le peintre ne le sut jamais, et le sourire de Lillian lorsqu’elle sortit de la pièce ne l’informa pas plus sur ce sujet.

« Je comprends pourquoi tu l’aimes et pourquoi tu le fuis, dit-il.

– Oui, répondit-elle. Tout comme je comprends tes raisons.

– A cette différence près… »

Dante Gabriel s’arrêta dans l’escalier qu’ils descendaient, regarda Lillian et posa une main sur ses cheveux.

« …Que Holmes est en vie. Mon épouse est morte.

– Je lui reviendrai et il le sait, affirma Lillian. Et si l’un de nous deux doit mourir, crois-moi, ce ne sera pas lui. »

Sans laisser à Dante Gabriel le temps de lui répondre, la jeune femme l’entraîna vers la sortie de l’Hôtel Royal. Une fois revenue dans la rue, son visage changea. L’air de la nuit parut l’enivrer et elle rit.

« Quelque chose me dit que ce que Holmes t’a confié va faire naître des toiles et des poèmes magnifiques. En attendant, je suis avec toi, ce soir.  »

Elle se tourna vers lui, saisit le visage de Dante Gabriel entre ses mains et l’embrassa sur le front.

« Ce n’est pas encore la fin du monde et je veux voir tout ce qu’il a à m’offrir. »

Fin

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