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Archive for December, 2012

Pour DGR.

Les bougies ont presque brûlé. L’atelier est silencieux, muet, mais reflète mal les idées tourbillonnantes de l’homme qui s’agite sans un bruit. Seule l’oreille la plus fine pourrait entendre le tracé du pinceau sur la toile. Des croquis sont jetés sur le sol et, déjà, le peintre ne s’en préoccupe plus. Son œuvre est déjà créée dans son esprit et sur la toile les couleurs s’ajoutent. Avec impatience, il ranime les flammes éteintes, et revient à la toile inachevée.

Il ignore l’heure, il ne l’a pas regardée. Une façon comme une autre – la sienne – de conjurer l’indispensable fléau du temps. Le chatoiement du tissu, la bouche et les ongles, l’achèvement n’est plus très loin !

Et le peintre replonge dans la transe qu’il n’a pas tout à fait quittée. La fièvre l’emporte et le mènera jusqu’au bout où, épuisé, la dernière touche aura été apportée.

Enfin, il recule. Sa main tremble et il pose finalement son pinceau près du chevalet, sur la palette aux couleurs désordonnées. L’extase disparaît petit à petit. Soudainement, ses épaules sont agitées d’un frisson : il avait oublié qu’il faisait froid. Un moment, il observe le tableau. Les traits du modèle, sa vision rendue à la toile et aux couleurs.

Et il ne se doute pas que la femme assise au milieu des chandeliers, la main appuyée sur les pages d’un cahier, a fait une œuvre d’encre cependant qu’il fixait son image. Elle a dessiné par des phrases le portrait du peintre.

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Les ciseaux

 

Cut a record on my throat
But the record’s not broken
JWIII

 

« Que voudrais-tu voir, maintenant ?

– Ta collection de ciseaux. »

She could have asked for anything. But that’s what she had chosen. The scissors.
Elle avait son esprit divisé en deux, en trois, et quand elle vit les lames, plusieurs idées jaillirent dans sa tête. Le meurtre. Les effusions de sang qu’elle aurait aimé boire. Une paire de ciseaux ouverte, posée sur sa propre gorge. Cut the record on my throat, but the record’s not broken.

Elle se demanda qui était le plus dangereux des deux, son hôte ou elle. Qui ? Il pouvait avoir invité un démon chez lui mais elle pouvait tout aussi bien avoir poussé la porte du Diable.
Les ciseaux s’étalaient sous ses yeux, brillant de tout leur éclat nocturne. Des volets étaient ouverts. La Lune prenait un malin plaisir à faire scintiller les ciseaux d’une lueur mauvaise.
Elle touchait les ciseaux et parcourait leur tranchant du bout des doigts. Se trancher les veines ou ressortir dans la rue glacée par la nuit, quelle idée était la plus séduisante…
Deux mains se posèrent sur ses cheveux, de chaque côté de sa tête.
If I left, you’ll never see me again.

« Je n’aurais pas dû te les montrer. »
Elle ferma les yeux. Lâcha les ciseaux, qui atterrirent avec un bruit un peu trop sonore sur la table. Fut parcourue par un frisson.
« Trop d’idées, encore ? »
La voix était grave, mais l’inquiétude n’y laissait pas une trace.
« De très mauvaises idées. » Elle tenta de retrouver ses esprits. Le calme ? Elle n’y songeait pas. Elle l’avait abandonné depuis longtemps. Mais elle se trouvait noyée. Il ne la lâchait pas. Quelque chose la possédait, un mal, un démon, peu importait. Quelque chose qui ne voulait pas la quitter. Et qui ne la quitterait probablement jamais, jusqu’à temps que…

« Comment vis-tu avec ? » La question était terriblement vaine, elle le savait. Elle ne le voyait pas, il était toujours derrière elle. Les mains posées sur ses cheveux, il ne la lâcha pas.
« Tu veux dire comment je survis… Comment je ne me laisse pas submerger ? »
Elle hocha la tête, à peine, comme si elle craignait de bouger.
« Je suis tout le temps submergé. A chaque instant. » Un autre frisson allait s’emparer d’elle, mais il l’arrêta. Ses mains glissèrent sur ses épaules et il murmura dans sa chevelure :
« Je cohabite avec un démon et je suis l’ami de la Mort. J’accepte leur sombre compagnie. Je suis submergé, mais je connais la nature du sortilège. C’est ainsi que je ne succombe pas. »

Le silence menaça, à nouveau, mais il le repoussa. « Je les empêcherai de t’entraîner. »
Elle regardait à présent les ciseaux désordonnés : une charmante collection maléfique égarée au milieu de la nuit. Avec précaution, il les rangea dans un coffret et tourna la clé dans la petite serrure avant dans la dissimuler dans ses vêtements.
Puis, lui prenant la main, il quitta avec elle la pièce qu’ils laissèrent dans l’ombre.

Le 13/12/12.
17h et des poussières.
Nuit.

 

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La clef

 

Jack White III

« J’aimerais savoir… pourquoi tu as recommencé à me hanter ? »

Il fut secoué par un rire.

« La vraie question, rétorqua-t-il, c’est pourquoi es-tu revenue me voir ? »

La fréquentation du bar luxueux était moyenne ce soir-là. Elle y était entrée depuis cinq minutes, l’avait repéré immédiatement et s’était assise à côté de lui. Cinq minutes et déjà, elle sentait une querelle poindre à l’horizon. Si cela restait à l’état d’ironiques remarques, elle saurait tenir la conversation.

Assise à côté de lui sur un tabouret, elle soupira.

« Je n’arrive plus à… créer. Tu sais ? J’ai l’idée, une vague idée et au moment de dessiner le mécanisme dans son ensemble… » Elle claqua des doigts. « Plus rien. »

Il hocha la tête et demeura silencieux un moment. Il n’avait rien commandé, il était simplement là parce qu’il aimait l’atmosphère de ce genre d’endroit. Et la musique. Celle qui était diffusée – du jazz et du blues – lui permettait de tout oublier. Ce qui était parfois une nécessité.

« Que viens-je faire dans cette histoire ?

– J’ai recommencé à penser à toi. Par hasard. Après tout, tu m’as appris l’essentiel de ce que je sais, non ? Alors j’ai pensé que, plutôt que de retourner ton image blafarde dans ma tête, je ferais mieux d’aller te trouver. »

Il tapota la table et jeta un coup d’œil vers la porte.

« En tout cas, nous ne réglerons pas cela ici, dit-il d’un ton définitif. Où veux-tu aller ?

– N’importe où. Un hôtel ?

– Très bien. »

Ils avaient quitté le bar une seconde plus tard.

« Et toi ? Que fais-tu, maintenant ?

– Je prends des vacances, affirma-t-il d’un ton détaché.

– Menteur. Tu n’y arrives pas. »

Il la regarda un instant sans ralentir sa marche.

« Tu crois que c’est mieux ? demanda-t-il doucement. De ne jamais être en repos, c’est cela que tu désires ?

– Le pire est de rester devant un plan inachevé. Toi… (Elle secoua la tête.) Toi, tu es toujours inspiré. J’aimerais ne jamais être en repos. J’aurais l’impression d’employer mon temps de la meilleure des façons.

– Des sacrifices sont exigés.

– Comme ? Ne pas être fichu de maintenir une relation digne de ce nom ?

– Par exemple. »

Malgré son ton cynique, la colère brilla dans les yeux du promeneur. Mais il n’ajouta rien.

Ils arrivèrent à l’hôtel assez rapidement. Il loua une chambre à un prix exorbitant sans vraiment y prêter attention. Tous deux parcoururent le couloir du troisième étage avant d’y parvenir. Elle apprécia l’endroit. C’était la première fois qu’elle y venait.

Aussitôt rentrée, elle jeta son manteau sur une chaise et se laissa tomber sur le lit avec un soupir. Elle posa une main sur ses yeux, exaspérée.

« Tu es fatiguée, dit-il.

– Très. »

Elle le sentit s’allonger à côté d’elle.

« Cela explique peut-être certaines choses, tu ne crois pas ?

– Non, je ne crois pas, dit-elle d’une voix cinglante. Je suis exténuée parce que je ne crée pas. Rien n’épuise davantage que l’ennui. »

Elle ôta sa main de ses yeux et tourna la tête vers lui. La lumière était éteinte, mais les lueurs de la ville passaient à travers la fenêtre.

« C’est amusant, ça, que tu sois habillé en noir, constata-t-elle. Nous avons déjà la même chevelure. Les gens vont nous prendre pour…

– Un frère et sa sœur, dit-il d’un ton insouciant.

– La vieille blague. Ça n’a jamais pu marcher avec moi. Maître et disciple, ça sonne tout de même mieux… A propos, quelqu’un nous considère comme ses maîtres. Quelle idée étrange…

– Qui donc ?

– Un jeune homme qui veut suivre la même voie. L’invention. Il m’a dit : « lui et vous êtes mes maîtres ». Toi, tu le mérites. »

Il rit – et cette fois, son rire n’avait rien de cynique.

« Ne dis pas cela.

– Comment prends-tu une telle chose quand on te la dit ? murmura-t-elle. Moi, je ne peux pas… assumer ça. C’est trop…

– Tu écoutes, tu remercies, mais tu n’y penses pas. Laisse aller, dit-il sérieusement. Nous avons déjà bien assez de choses à porter, tu ne crois pas ? Inutile de penser que nous pouvons influencer quiconque… C’est une idée terrible.

– Dangereuse. »

Le silence s’installa.

« Donne-moi la clef pour inventer à nouveau », dit-elle tout bas.

Il se tourna vers elle et la contempla un instant avec un sourire.

« Tu l’as déjà, remarqua-t-il. Tu es juste venue vers moi pour que je te le rappelle. »

Elle lui rendit son regard et y trouva la réponse qu’elle recherchait.

« Viens », dit-il simplement.

Il lui ouvrit les bras et elle s’y réfugia. Le sommeil tomba sur eux, imperceptiblement, et leurs yeux se fermèrent. Des idées fantastiques et terrifiantes pouvaient les visiter même dans leurs rêves. Cette nuit-là, ils les accueillirent gracieusement.

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