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Archive for February, 2012

Magdalène

Adeline Arénas


Well you know we’re gonna walk right down the streets,
And you know that’s the place where the lovers meet,
So come on, hey honey come on…

The Deserteurs

Étrangement, vivre dans les sous-sols ne l’avait pas rendu claustrophobe. Elle non plus. Cela dit, ça faisait un peu moins de deux jours – deux jours qu’elle l’avait trouvé et qu’ils avaient décidé qu’il fallait mieux survivre en bonne compagnie que tous seuls.

Il était difficile de qualifier ce qu’il s’était passé là-haut. Le mot apocalypse était trop grandiloquent, trop prétentieux. Des gens avaient survécu, en faible nombre – ils en avaient croisé dans les sous-sols.

A l’échelle de la planète, la situation leur était inconnue. Elle préférait l’ignorer, même si elle savait que la vérité lui serait révélée un jour, probablement au moment où elle voudrait le moins l’entendre. Lui, en revanche, s’en souciait beaucoup. Il s’en inquiétait. Sa femme faisait peut-être partie des victimes, il l’ignorait. Il ne l’avait pas revue depuis la grande catastrophe. Dans son esprit, c’était ainsi qu’il nommait l’évènement : la grande catastrophe.

Il était d’ailleurs incapable de dire ce qu’il s’était produit au juste. Par une belle matinée, la chose était arrivée. Un chaos immense, indicible. Et puis tout avait pris fin aussi soudainement que c’était arrivé. Il était revenu chez lui mais à la place de sa maison, n’avait trouvé que des décombres. On l’avait entraîné ailleurs : il ne fallait pas rester ici, les survivants devaient se réfugier dans les sous-sols de la ville.

Des sous-sols auxquels on accédait par l’entrée du métro et où il s’aperçut avec stupéfaction que tout ou presque avait déjà été aménagé. Des restaurants. Des pièces ou se réfugier et dormir. Comme si la grande catastrophe avait été attendue et prévue depuis longtemps. Il n’avait aucun souvenir d’en avoir entendu parler.

Elle non plus. Parfois, elle se demandait si tout cela n’était qu’un rêve, et si elle allait un jour s’en réveiller. Magdalène se rendait à son cours de musique quand c’était arrivé. Elle ignorait comment elle avait survécu. Elle ne gardait qu’un souvenir flou de l’évènement, très vague, comme si on avait mis un voile devant ses yeux pour l’empêcher de voir… Et elle avait perdu son instrument. Ce qui, réflexion faite, était peut-être la chose qui la contrariait le plus. Elle se souvenait d’avoir été entraînée dans les sous-sols par plusieurs personnes – un mouvent de foule, peut-être ? elle en doutait – et d’être restée quelques minutes, seule, égarée, au pied des escaliers qu’elle avait descendus. On avait fermé une porte derrière elle. Dieu merci, elle n’était pas claustrophobe. C’était la première pensée qui lui était venue à l’esprit : elle sentait qu’elle allait rester enfermée là un petit moment. Elle avait regardé ses bras, l’état de sa robe, remis un peu d’ordre dans ses cheveux auburn. Pas une éraflure, une déchirure, rien. Cela aurait pu être pire, bien pire.
Une petite demoiselle enfermée dans les sous-sols d’une ville après l’apocalypse.
Aussitôt, une musique se mit à jouer dans sa tête. Elle regrettait de ne pas avoir de papier sous la main. Une partition est si vite écrite.
En attendant, se retrouver seule dans cet endroit l’effrayait un tantinet. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle devait faire, et dans ces circonstances une jeune femme seule ne fait jamais long feu. En général.

Magdalène commença à se dire qu’elle n’allait pas rester ici toute la journée – quelle heure était-il, au juste ? – et hasarda quelques pas dans le couloir. Quelques personnes se trouvaient au même endroit avaient l’air aussi perdues qu’elle. Sauf une, qui avait l’air de savoir où elle allait. Ou feignait de le savoir, en tout cas, ce qui pour Magdalène revenait au même.

« Excusez-moi ! »

C’était un jeune homme. Un peu plus âgé qu’elle, pensa-t-elle, sans doute 27 ou 28 ans. Le visage ouvert quoique légèrement préoccupé. Les cheveux clairs et un peu ébouriffés, mais d’apparence soignée. Il se dégageait quelque chose de sympathique de sa personne et il lui plut instantanément.

« Je ne sais pas où aller, expliqua-t-elle. Je viens juste d’arriver ici. J’aimerais bien… »

Elle se demanda comment présenter la chose et décida finalement d’y aller sans ambages.

« J’aimerais bien ne pas rester seule. Je voudrais savoir si je peux vous accompagner. J’ai peur qu’il ne m’arrive quelque chose si jamais… »

Il l’observa quelques secondes pour savoir s’il pouvait se fier à elle. De sa robe cintrée d’un velours vert foncé à ses cheveux auburn impeccablement mis qui arrivaient juste au-dessous de ses épaules. Elle avait l’air de sortir d’un film des années 40. Jeune et tellement pâle. Finalement, il hocha la tête.

« C’est bon. Tu peux venir. Mais je te préviens, je ne sais pas plus que toi où je vais. Je voudrais savoir si je peux retrouver ma femme. J’ai été amené ici juste après la catastrophe et je crois qu’il n’y avait personne chez nous. »

Sa voix trembla de façon presque imperceptible sur le dernier mot, mais ce fut tout.

« Je m’appelle Théophilus.

– Magdalène.

– Tu n’as pas perdu un proche, tu n’es pas à la recherche de quelqu’un ?

– Je suis seule. »

C’était la stricte vérité. Le monde pouvait partir en cendres – et c’était peut-être le cas –, elle n’y avait aucune attache. Du moins jusqu’à maintenant.
Elle suivit Théophilus le long du couloir qui lui sembla interminable. A plusieurs endroits, à droite et à gauche, d’autres escaliers étaient construits. Ils virent des gens en monter et en descendre, l’air un peu moins triste et affolé qu’à l’endroit d’où ils venaient.

« Je me demande où ils mènent, dit Magdalène. Pas à l’extérieur, tout de même ?

– Ça me semble improbable. A droite ou à gauche ? »

Il désignait les escaliers situés de chaque côté d’eux.

« A droite. »

Suivant l’indication de Magdalène, ils grimpèrent des marches en colimaçon et arrivèrent dans une pièce vaste, bien éclairée. Des tables étaient occupées par quelques personnes solitaires et silencieuses occupées à manger.

« Un restaurant ? », s’exclama Théophilus.

Une fois de plus, l’impression d’être dans un rêve s’empara de Magdalène. La situation était trop absurde, trop étrange. Théophilus s’avança vers le jeune homme qui se trouvait derrière le bar.

« Qu’est-ce que c’est, ici ?

– Un point de ravitaillement, répondit-il d’un ton serein. Il y en a plusieurs dispersés dans les sous-sols. Ils ont ouvert il y a quelques heures.

– Je ne comprends absolument rien à ce qui se passe, articula Théophilus. Est-ce que… Est-ce que la catastrophe a été annoncée aux informations ? Est-ce que tout ça était prévu ? Les sous-sols, toute cette histoire… Est-ce que tout ça n’arrive que dans cette ville ou partout ailleurs ? »

Le barman ne répondit pas. Il se contenta de l’observer calmement.

« Savez-vous s’il y a beaucoup de survivants ? demanda encore Théophilus.

– Pas beaucoup. Écoutez, dit soudain le jeune homme d’un ton grave, tout ce que je peux vous dire, c’est que la catastrophe, comme vous l’appelez, touche le monde entier. J’ignore si les autres pays ont constitué des abris comme celui-ci. Depuis que c’est arrivé, peu de gens ont franchi les portes de ces sous-sols. Il y a d’autres points de ravitaillement disséminés sur plusieurs kilomètres, quelques médecins en cas d’urgence et des pièces vides où vous pourrez dormir. Je ne peux rien vous dire de plus. »

Théophilus se maudit alors de ne pas transporter de photo de sa femme sur lui. Il avait toujours trouvé cette habitude ridicule, sachant que son travail ne l’obligeait pas à partir en déplacement et qu’il voyait son épouse chaque jour.

« Vous n’auriez pas vu une femme… de taille moyenne, de longs cheveux blonds, yeux noirs… (il essaya de se rappeler comment elle s’était vêtue ce jour-là) avec un jean et un pull bleu ? C’est ma femme, je la cherche et j’ai l’espoir qu’elle soit peut-être en vie… »

Le barman secoua la tête.

« Je n’ai vu personne comme ça. Cherchez ailleurs, dans les abris et les autres pièces. Il se peut qu’elle soit en vie. Mais je serais vous, je n’entretiendrais pas beaucoup d’espoir. Je suis désolé. »

Théophilus ne le remercia pas et fit demi-tour vers la sortie. Magdalène le suivit et il redescendirent ensemble les escaliers pour se retrouver dans le couloir.
Ils prirent l’escalier de gauche et arrivèrent dans une pièce plus sombre, remplie de matelas et sur lesquels des personnes étaient assises. D’autres dormaient. Un enfant pleurait. Magdalène fut frappée par l’expression d’angoisse peinte sur leurs visages. Elle n’avait pas eu le temps d’avoir peur, peut-être parce qu’elle ne comprenait pas ce qui se produisait. Peut-être parce qu’elle n’avait personne de qui s’inquiéter. Elle regarda Théophilus s’avancer vers chacun d’eux pour leur demander s’ils avaient aperçu son épouse, qui n’était pas là.
Il revint vers elle.

« Sortons d’ici. Je ferai toutes les pièces s’il le faut, mais je t’assure… »

Elle le suivit le long du couloir, où ils visitèrent d’autres pièces semblables aux précédentes. Partout régnaient la même angoisse, la même désolation. Magdalène s’y sentait étrangère, non sans culpabilité. Théophilus observa que la façon dont elle bougeait était aussi particulière que son apparence. Quand elle lui désignait un lieu où aller, ses gestes étaient extrêmement gracieux et vifs, comme si elle n’était pas vraiment de ce monde. Une héroïne de roman ou de film, trop idéale pour être réelle.

Le couloir n’était pas du tout aussi long qu’ils se l’étaient imaginé après les indications du barman. Il y avait deux autres points de ravitaillement, et l’un d’eux était absolument désert, occupé seulement par une femme qui s’y était réfugiée sans s’occuper de la fonction première des lieux. Les pièces où se réfugier pour dormir – s’entasser, plutôt, songea Théophilus – étaient toutes plus ou moins semblables, et sa femme ne s’y trouvait pas. Personne ne l’avait aperçue, il avait interrogé tout le monde. Absolument tout le monde, il en était certain.
Finalement, ils parvinrent devant l’escalier de la dernière pièce du couloir.

« Si c’est là tout ce qu’il y a de survivants ici…
– Peut-être qu’il y a d’autres couloirs dans cette ville, suggéra Magdalène. Dans le pays, ou ailleurs…

– Je ne suis pas sûr qu’il y en ait d’autres dans cette ville.

– En tout cas, nous voilà devant la dernière porte. »

Magdalène se tourna vers Théophilus d’un air interrogateur. Elle crut savoir exactement ce qu’il pensait et le laissa passer devant elle.
Lorsqu’il ouvrit la porte, ils ne dirent rien.

« Suppose qu’elle soit encore vivante, là-haut…, hasarda-t-il.

– Je n’en sais rien. Je ne veux pas m’avancer. Mais nous avons cherché partout et elle n’est pas dans ces sous-sols. »

Elle se tourna vers Théophilus et le regarda avec un sourire triste, mais elle savait qu’elle ne pouvait pas le rassurer.

« Je suis désolée. »

La pièce était vide, tout simplement. Trois ou quatre matelas avaient été déposés sur le sol – moins que dans les autres pièces – et les murs étaient blancs. L’éclairage était particulier, comme si le jour perçait à travers une fenêtre inexistante.

« Je propose que nous restions ici, déclara Magdalène. Je… Je crois que j’aurais du mal à rester avec les autres, avoua-t-elle.

– Oui, nous allons rester ici. », répondit Théophilus d’une voix sourde.

Il s’adossa au mur et se laissa glisser jusqu’au sol avant de prendre sa tête entre ses mains.

« Je ne comprends rien, je ne comprends rien. Et le pire, poursuivit-il en levant les yeux vers Magdalène, c’est de ne pas savoir… Je ne sais pas où elle se trouve. Elle peut être morte ou… Ou n’importe où. »

Elle le regarda sans bouger. La vague d’émotion qui déferlait sur Théophilus ne pouvait pas l’atteindre. L’expression du jeune homme lui échappait, car il avait de nouveau caché son visage. Elle sentit confusément, sans pouvoir l’expliquer, qu’elle s’était attendue à voir autre chose.
Soudain, Théophilus se releva et se dirigea vers la sortie.

« On devrait aller manger. Je ne sais pas quelle quantité de nourriture ils ont prévue, ni combien de temps nous pourrons tenir ici, mais en attendant, il faut bien… continuer. Tu viens ? »

Quelques instants plus tard, ils étaient revenus à un point de ravitaillement et parvenaient à trouver deux places libres au milieu d’une salle comble.

« Vous êtes mariés depuis combien de temps ?

– Trois ans. J’ai parfois l’impression que ça fait plus, mais je la connais depuis longtemps… », admit Théophilus.

Au bout d’un long moment, quelqu’un vint déposer une assiette de nourriture devant eux. Magdalène demanda si on pouvait lui apporter une feuille de papier et un stylo, mais on lui répondit par la négative. Elle parut agacée, et une seconde plus tard, elle se levait, faisant le tour de la salle afin de demander aux personnes présentes ce qu’elle désirait.
Elle revint avec une feuille déjà couverte d’inscriptions d’un côté et un crayon de papier. Puis, elle s’assit, et durant quelques minutes, ce fut comme si le monde entier avait disparu autour d’elle.
Magdalène traça des lignes, parut réfléchir un instant avant de couvrir la feuille de notes et de curieux hiéroglyphes. Enfin, elle termina, recula un peu pour examiner le résultat et un sourire éclaira son visage.

« C’est une partition, expliqua-t-elle en tendant le morceau de papier à Théophilus. J’avais ça dans la tête depuis que les portes se sont refermées à mon arrivée. »

Il la regarda sans parvenir à comprendre la mélodie qu’elle avait imaginée : il ne connaissait pas le solfège.

« Tu joues d’un instrument ?

– Je suis violoniste. J’ai perdu mon violon pendant ce… Juste avant d’arriver.

– La grande catastrophe.

– Si tu veux. Quoi que ce soit, ça m’a pris la seule chose à laquelle je tenais vraiment. Sans mon violon, je suis comme un écrivain sans son stylo : frustrée et inutile. »

Elle fourra la partition dans sa poche, s’adossa contre sa chaise et rejeta ses cheveux auburn dans son dos d’un geste de la main. Il était étonné de son détachement, de sa faculté à ne pas se laisser atteindre par la peur qui les entourait. Pour certains, cette absence de réaction pouvait signifier qu’une autre, effroyablement violente, allait lui succéder sans prévenir. Théophilus savait que cela n’arriverait pas à Magdalène. Quelque part, cela le fascinait.

« Tu composes souvent ? »

Elle leva un sourcil, presque amusée par la question.

« Oui. Mon violon parle à ma place. A n’importe quelle heure du jour où de la nuit. »

Elle avait prononcé la dernière phrase avec un sourire en coin, comme si son activité musicale comportait quelque chose de potentiellement secret et scandaleux.

Une fois leur repas fini, ils retournèrent dans la pièce vide qui n’avait toujours pas été occupée depuis leur absence. Théophilus trouva finalement l’interrupteur qui émettait une lumière si particulière et, après avoir trouvé un moyen de bloquer la porte avec les moyens du bord – qui n’avait pas de verrous – Magdalène et lui choisirent chacun un matelas. Théophilus éteignit la lumière et le sommeil les prit rapidement.

Ce fut une nuit sans rêves, et sans cauchemars. Quand il se réveilla, Théophilus se trouva plongé dans les ténèbres. Il se souvint qu’il avait toujours sa montre sur lui depuis la veille et qu’il n’avait même pas daigné y jeter un œil. Il appuya machinalement sur un bouton et le cadran s’éclaira d’une fantomatique lumière bleue. Il s’était presque attendu à ce qu’elle ne fonctionne plus. 8 h 30 du matin. La pièce lui apparut comme la veille, vide et blanche – bleutée – à l’exception de Magdalène qui dormait toujours. Il se demanda s’il ne risquait pas de la réveiller en laissant le cadran de sa montre allumée. Il la regarda, inconsciente de sa beauté dans l’abandon du sommeil. S’il y en avait bien une que Morphée devait apprécier d’emmener chaque soir, c’était elle.
Théophilus se leva brusquement, débloqua silencieusement la porte et quitta la pièce.

Il parcourut le couloir jusqu’à être arrivé au premier point de ravitaillement. A part deux ou trois personnes, l’endroit était vide et cela le surprit. Le barman était toujours là, l’air aussi placide qu’auparavant. Théophilus se dirigea vers lui et s’assit sur un tabouret.

« Bonjour, monsieur, fit le barman avec un sourire.

– Théophilus, répondit le jeune homme en secouant la tête. Pas de chichis. C’est la fin du monde, pas vrai ? Ou quelque chose d’approchant. Pas vraiment le moment pour des civilités.

– Au contraire, je crois que c’est précisément le moment d’en faire. Ce genre de situation doit montrer que nous restons des êtres humains civilisés et non faire de nous des bêtes sauvages.

– Si vous voulez, concéda Théophilus avec un soupir.

– Des nouvelles de votre femme ?

– Aucune. Elle n’est pas ici. Je l’ai cherchée partout, mais… »

Théophilus soupira à nouveau et secoua la tête.

« Ce n’est pas ce qui vous préoccupe, monsieur.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– J’ai vu quelques personnes entrer ici après avoir perdu leurs proches. Vous n’êtes pas comme eux. »

Théophilus eut un sourire un peu cynique.

« Ça, oui, je le suppose. Il y a vraiment quelque chose qui cloche chez moi. Vous pouvez me servir un petit-déjeuner, s’il vous plaît ? Ou quelque chose qui y ressemble.

– Tout de suite, monsieur. »

Il repensa à Magdalène qu’il avait laissée dans la pièce vide, là-bas. Oh oui, quelque chose n’allait pas. Le barman lui apporta un bol fumant et quelque tranches de pain accompagnées d’une minuscule tablette de beurre. Quelque chose n’allait pas du tout.
Quand il eut fini, il sortit dans le couloir, et passa un long moment à y errer, solitaire. Il ne croisa pas Magdalène. Il regarda les parois noires qui l’entouraient et se demanda à quoi ressemblait le monde en dehors des sous-sols. Il se demanda s’il y retournerait un jour.
Lorsqu’il revint, la pièce où il avait dormi était vide. Elle ne le resta que quelques secondes, car Magdalène arriva presque aussitôt après lui. Il ne l’avait pas entendue.

« Je suis allée déjeuner quand j’ai vu que tu étais parti, mais tu n’es pas allé au même point de ravitaillement. Je n’ai pas parlé aux autres, ils étaient un peu… Que se passe-t-il ? »

Elle avait aperçu l’expression que Théophilus fixait sur elle et ses yeux s’agrandirent. Elle en fut presque effrayée.

« Ce qui se passe, fit Théophilus en s’avançant vers elle, c’est que j’ai été fou de croire que je pouvais me fier à toi. »

Il plaqua si brusquement ses lèvres contre les siennes qu’elle en eut mal. Il s’écarta d’elle, stupéfait.

« Tu vois, je ne sais pas ce que tu es. J’ai été marié trois ans et rien de ce que j’ai pu ressentir ne s’apparentait à… A ça. Rien. »

Il se détourna d’elle.

« Regarde-moi, Théophilus », dit-elle.

Il leva les yeux et vit Magdalène. Il sentit ses mains sur sa taille, et sa bouche brûlante sur la sienne, à nouveau. Il sut qu’il était perdu. Un instant plus tard, la porte était bloquée, fermée aux sous-sols noirs et silencieux.

Quelques jours plus tard – peut-être une semaine, la notion du temps avait disparu – ils furent rejetés avec les autres dans le monde sans la moindre explication.
Il leur fallut un peu de temps pour se réhabituer aux rues et aux habitudes qu’ils avaient laissées en entrant dans les sous-sols.
Beaucoup de gens qu’ils connaissaient avaient disparu, bien sûr, cependant ils découvrirent assez rapidement qu’il y avait eu des survivants en dehors de ceux qui avaient été enfermés dans les sombres couloirs.

Quand les portes du sous-sol s’ouvrirent devant Théophilus, la lumière du soleil lui fit plisser les yeux.
Il eut le sentiment confus qu’il ne retrouverait jamais sa femme, pas plus qu’il ne saurait ce qui lui était arrivé. Il sentit la présence de Magdalène à ses côtés et se demanda ce que les prochaines secondes allaient lui réserver. Si il allait rester avec elle, ou si elle partirait seule et disparaîtrait dans le monde, quittant le rêve étrange où ils avaient tous deux été.
Théophilus sortit et il entendit les portes se refermer derrière lui.

Fin

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Promenades nocturnes

And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
My beautiful Annabel Lee

Les promenades nocturnes. Dangereux sujet. Elles agissent comme un élixir sur celui ou celle qui parcourt leurs allées. Qui suis-je pour dire le contraire ?

Il y a d’abord l’enfant qui rentre à la hâte chez elle et qui se laissera prendre à un moment où un autre. Elle regardera au mauvais endroit au moment inopportun. Ou fera une rencontre qu’il lui eût été souhaitable d’éviter. Les prédateurs ne sont jamais loin, et si elle parvient chez elle, ses cauchemars dureront. A moins qu’elle ne se fasse dévorer avant.

Il y a le prédateur lui-même, qui rôde dans l’ombre et évite les lumières des réverbères. Sauf quand il se révèle et qu’il séduit. Qui est-il ? La question perdure. Il est redoutable. C’est un voleur d’âmes et ses goûts sont imprévisibles. Il agit selon l’humeur du moment. Légèrement esthète sur les bords. La nuit lui est une cachette, mais il déteste la lumière du jour. Par choix. Il est un peu trop sûr de lui.

Et il y a moi. Ou nous, devrais-je dire, car il me semble qu’il existe une petite légion… Ceux pour qui la nuit est un refuge, un havre. Une perdition. Ceux qui goûtent l’élixir et le boivent jusqu’au bout. Jusqu’à en perdre presque la raison. Ceux qui recherchent l’autre, le prédateur, et ne le trouvent jamais – même s’il les suit.

Tout est affaire de séduction, en définitive. Une rue, les dernières lumières de la ville dépassées. La nuit a son parfum. Il est reconnaissable. Envoûtant.

J’écoute de sombres poèmes dans le vent glacé comme d’autres s’attachent au mât du navire en pleine tempête. Pour l’ivresse. Pour aller jusqu’au bout de ma folie. Et alors je rêve. De l’ombre qui me suit. Des voitures dont les phares découpent ma silhouette noire sur les murs et qui pourraient me faucher d’une seconde à l’autre. Je m’émerveille devant la mort qui refuse de venir. Elle décline courtoisement l’invitation. Plus tard.

La musique joue toujours pour moi seule, parant la nuit de secrets que les autres ne voient pas. Je parcours les allées et les ruelles que les autres ont fui. Des larmes froides arrachées par le vent strient mon visage, mais c’est un éclat de rire qui sort de mes lèvres, presque involontaire. Qu’ils entendent !

Les rues sont vides. L’étreinte réconfortante des ténèbres…

Peut-être qu’il me suit. Je veux mourir, là, tout de suite.

Plus tard.

En attendant, le froid n’existe plus. Seules demeurent les dernières lignes du poème chantées à mon oreille.
In her tomb by the sounding sea…

Et je soupire alors que le charme prend fin, et que la maison se dessine de plus en plus précisément devant moi. Je m’arrête. Attends quelques secondes, simplement pour voir…

Mais il ne vient pas. Il ne s’est pas encore montré.

Plus tard.

I’m gonna’ fade your soul
I’m gonna’ bleed your mind
I’m gonna’ fade your soul
I’m gonna’ bleed your mind
Until you’re mine.

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